Photo: Erwan Hesry, Unsplash
13 mai 2020Auteure : Véronique Leduc

Autosuffisance: l’avenir est-il dans les serres?

L’autonomie alimentaire est sur toutes les lèvres, même celles du premier ministre François Legault. Parce que la crise actuelle vient souligner notre dépendance aux denrées venant de l’étranger ainsi que notre vulnérabilité face aux situations imprévues, il faut trouver des solutions. Est-ce que la culture en serre en fait partie?



Dès le début du mois d’avril, l’autosuffisance alimentaire était évoquée dans les points de presse et plus précisément, François Legault mentionnait les serres comme une solution possible pour ne pas dépendre des autres pays pendant l’hiver. Les producteurs en serre ont immédiatement répondu à l’appel en assurant qu’avec l’appui d’Hydro-Québec, ils pourraient doubler la valeur de leur production d’ici cinq ans.

Présentement, les grandes serres qui consomment plus de 300kWh ont droit à un tarif réduit pour leur facture d’éclairage destiné à la photosynthèse, indique Hydro-Québec. Toutefois, seulement une quinzaine d’entreprises sont assez grosses et se qualifient pour ce tarif spécial. Afin d’élargir la production, il faudrait donc que toutes les serres qui consomment 50 kWh, par exemple, puissent elles aussi profiter de ces tarifs sur les surplus d’électricité d’Hydro-Québec. Pour le moment, c’est une énergie qui reste derrière les barrages et qui ne sert à personne.

On estime qu’aussi peu que 4% des surplus non utilisés par Hydro-Québec pourrait suffire à rendre le Québec autosuffisant en fruits et légumes qu’on peut produire en serre.

On connaît bien pour le moment la production de tomates, concombres et laitues, mais le potentiel est bien plus grand, exposent des producteurs qui parlent de poivrons, d’aubergines, de courges, de haricots, de fines herbes et de petits fruits qui pourraient eux aussi bénéficier d’une production en serre.

Jean-Martin Fortier, agriculteur reconnu pour ses techniques respectueuses de la nature et directeur de la production maraîchère à la ferme des Quatre-Temps, en Montérégie, va dans le même sens et a lui aussi évoqué la production en serre comme une solution possible à la dépendance alimentaire que la crise actuelle met en lumière. Selon lui, «nous avons tout ce qu’il faut au Québec». Pour réussir ce virage important, la star de l’agriculture, vedette de la série Les fermiers, prône une véritable transformation du système agricole, dont la production en serre fait partie. Un tarif préférentiel pour l’électricité jumelé à un choix éclairé des légumes à y faire croitre, comme des épinards, des radis, des laitues et autres légumes qui nécessitent moins de chaleur, pourrait selon lui offrir une option rentable.

L’idée ne date d’ailleurs pas d’hier. Il y a quarante ans, le ministre de l’Agriculture Jean Garon rêvait déjà d’autosuffisance alimentaire et s’appuyait sur le modèle des Pays-Bas, champions de la culture en serre. Pour ce faire, le ministre comptait sur Hydro-Québec, qui n’a finalement pas embarqué comme il l’aurait fallu dans le projet.

La production en serres est vue comme une solution possible à la dépendance alimentaire que la crise actuelle met en lumière. Photo: Markus Spiske, Unsplash

De l’électricité et encore plus

Mais cette semaine, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) modérait les ardeurs et précisait qu’il faudrait plus que de l’électricité à bas prix pour augmenter la production en serre. Selon ce ministère, la culture en serre est au Québec un secteur en retard technologique, qui manque de financement et qui connaît d’autres problèmes tels qu’une main-d’œuvre onéreuse.

Une des problématiques soulevées par le ministère est que les quelques petites serres qui se trouvent présentement au Québec sont dispersées sur le territoire, ce qui rend difficile l’embauche et fait que les producteurs ne peuvent pas s’entraider. Un vaste projet de serres pour le Québec imaginé il y a quelques années aurait d’ailleurs avorté entre autres parce que cela posait problème aux principaux partenaires de se regrouper dans un secteur commun.

De plus, les 300 producteurs de légumes en serre de la province sont de petite taille et ont donc une plus petite production. Pour les faire grossir, il faudrait des investissements.

Au Québec, la culture en serre accuse un retard technologique et connaît d’autres problèmes tels qu’une main-d’œuvre onéreuse. Photo: Daniel Fazio, Unsplash

Des défis à relever

Aujourd’hui, l’Ontario produit 69% des légumes de serre du Canada alors que la Colombie-Britannique en produit 19%. Le Québec, de son côté, n’est qu’à 6% de la production canadienne.

Un texte de La Presse expose d’ailleurs trois défis majeurs que devront relever les producteurs en serre pour améliorer leur rendement: doubler leur production, accéder à un tarif réduit pour ce qui est de l’utilisation des surplus d’électricité, et avoir un accès au capital afin d’améliorer les installations.

Une plus grande souveraineté alimentaire au Québec qui passerait par la production en serre est donc possible, mais le projet sera exigeant et demandera que les consommateurs ainsi que tous les acteurs nécessaires se mettent ensemble pour en faire un projet de société. Reste à voir si la crise actuelle donnera le coup de fouet nécessaire à la réalisation de ce grand chantier de notre système agricole.