La chronique Voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

Revoir le monde

Je vais sans doute pleurer. Beaucoup. J’ai beau aimer de toutes mes forces mon coin de pays, le jour où je foulerai le sol d’une autre contrée risque d’être une nouvelle première fois. Un émerveillement arrosé de larmes de joie. Comme l’été dernier quand j’ai aperçu mon Lac-Saint-Jean natal après des mois de sédentarité forcée, renouer avec l’ailleurs aura l’effet des premières journées de printemps après un hiver particulièrement rude.



À la télé, on voit les terrasses de Rome s’animer peu à peu. Les Anglais fréquentent à nouveau les pubs. Alors que les selfies vaccinaux se multiplient sur les réseaux sociaux et que le nombre de cas diminue peu à peu dans la province, on sent un vent d’optimisme se lever tout doucement. Pas trop vite – il a été freiné tant de fois au cours des derniers mois –, mais assez pour qu’on le sente nous caresser la nuque de temps en temps.

Partout, on parle des nouvelles années folles, un siècle après celles qui ont succédé à la Première Guerre mondiale et à la grippe espagnole. Oublierons-nous nos bonnes résolutions dès que les avions pourront nous ramener hors des frontières canadiennes? Reprendrons-nous ce rythme effréné alors qu’il fait précisément partie des éléments qui nous ont jetés dans la gueule de ce loup beaucoup trop gourmand? Plongerons-nous tête première dans «l’économie YOLO»? Et parviendrons-nous vraiment à oublier ce grand choc collectif de sitôt?

Si la crise des derniers mois a mis en lumière de nombreux problèmes latents, nous savons maintenant que les pandémies risquent de se multiplier au cours des prochaines décennies. Les scientifiques nous avaient déjà mis en garde, mais nous étions beaucoup trop occupés à nous étourdir pour tendre l’oreille.

«La pandémie nous a appris que le problème d’un pays est le problème de tous», a rappelé James Gallagher, correspondant de la BBC pour la santé et les sciences, dans un article expliquant pourquoi la gravité de la situation actuelle en Inde devrait préoccuper le reste du monde.

Pour ma part, j’oscille entre de brefs moments d’utopie et l’instant présent, dans lequel je suis plus ancrée que jamais. Mon désir de parcourir le monde à nouveau affronte constamment celui de ralentir, déjà tonitruant avant la pandémie. Je suis constamment déchirée entre l’envie de mordre à nouveau à pleines dents dans la vie «d’avant» et celle de reprendre les choses ailleurs, consciente que rien ne sera plus jamais tout à fait pareil. La réalité, c’est que je ne crois plus en «la normalité» pré-mars 2020. Mais y croyais-je encore avant que tout bascule?

J’ai beau aimer de toutes mes forces mon coin de pays, le jour où je foulerai le sol d’une autre contrée risque d’être une nouvelle première fois. Un émerveillement arrosé de larmes de joie. Photo: Marc-Olivier Jodoin, Unsplash

«Assez» peut-il être suffisant?

Du plus loin que je me souvienne, j’ai ressenti l’urgence de vivre (bien avant l’invention de l’acronyme «YOLO», d’ailleurs). Je n’ai jamais supporté l’attente, consciente que chaque journée qui passe nous rapproche de notre mort. Étonnamment, l’immobilité forcée de la pandémie ne m’a pas causé de grandes frustrations: elle a surtout amplifié l’immense sentiment de gratitude qui m’habite.

La pandémie m’aura donné raison d’insister pour aller au bout de plusieurs buts, là, tout de suite, envers et contre tous. Comme si ce présent dans lequel je me suis tellement investie depuis le début de ma vie adulte m’avait préparée à mieux négocier les aléas du futur. Ma décision d’écouter cette petite voix qui me disait de partir alors que toutes les autres s’élevaient pour me crier de rester a pris tout son sens depuis mars 2020. On ne sait jamais de quoi sera fait ce «plus tard» que certains semblent percevoir comme le seul moment valide pour donner vie aux rêves.

Jamais je n’oublie à quel point explorer la planète est un privilège. Je me sens riche de tous ces instants glanés aux quatre coins du monde, moi qui n’étais pas «supposée» avoir cette vie de semi-nomade. Chaque voyage m’est toujours apparu comme un bonus. Un ajout extraordinaire à mon monde ordinaire. Pas une chance – ah, ça non! Plutôt une vie choisie, remplie d’essais et d’erreurs, aussi malléable qu’un itinéraire sur le pouce. Assez riche pour que s’entassent, pêle-mêle, des tas de souvenirs précieux dans le grenier de ma tête malgré mes poches vides.

Mais «assez» peut-il être suffisant? Alors que je retenais mon souffle, me demandant si je devrais faire mon deuil de ces voyages fréquents, je me suis souvent posé cette question. Comment pourrais-je poursuivre ma vie sans chocs culturels? Sans le ravissement d’un paysage dont je ne soupçonnais même pas l’existence? Sans la chaleur humide pour relâcher mes muscles qui se crispent dès que le froid s’installe?

Je n’ai pas trouvé de réponses concrètes, mais j’ai poursuivi mon voyage autrement, en cherchant d’autres avenues pour calmer mon insatiable curiosité. Je me suis rappelé comment, adolescente, je m’évadais à travers les livres, le cinéma et la télé. J’ai retrouvé la douce langueur des rêves qui s’étirent. J’avais oublié que l’imagination peut parfois emmener plus loin que les avions.

Un élément récurrent s’est incrusté dans tous mes scénarios: le temps. Celui qu’on prend et pétrit comme le pain. Celui des grands voyages où tout n’est pas décidé d’avance. Parce qu’on ne sait jamais s’il lèvera vraiment comme on le souhaite, mais on sait qu’il nous nourrira. Vivre en accéléré a ses limites. Je le savais avant la pandémie. Maintenant, je le comprends.

Alors oui, je vais sans doute pleurer quand je reverrai le monde. Beaucoup. Comme on retrouve un ami de longue date qu’on a cru ne jamais revoir.

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