La chronique Voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

Je voyagerai en 2021

Non, je n’ai pas l’intention de sauter dans le premier avion pour aller m’offrir une dose de soleil. Pour être honnête, j’ai même assez peu d’espoir d’ajouter de nouveaux tampons à mon passeport avant 2022, même si je garde une fenêtre ouverte pour la deuxième partie de l’année. Il n’est toutefois pas question de me morfondre en attendant l’immunité collective. Plus que jamais, je suis persuadée que le voyage est d’abord un état d’esprit. Et que l’exploration peut prendre de multiples formes.



Au cours des dernières semaines, j’ai assisté, comme vous, aux multiples débats autour des voyages non essentiels. Je me suis insurgée à plusieurs reprises. Mais ce qui m’a le plus attristée est de voir s’entre-déchirer des voyageurs qui avaient pourtant, jusque-là, tant partagé, à commencer par ce désir intrinsèque de s’ouvrir à d’autres réalités. Je ne crois pas qu’encourager les déplacements à l’heure actuelle soit une bonne idée, mais l’insulte ne m’est jamais apparue comme une manière efficace de faire entendre raison à qui que ce soit, peu importe notre prise de position. Je rêve d’un monde où les nuances supplanteront le noir ou le blanc. Où le respect de l’humain, peu importe son revenu et sa nationalité, passera avant tout le reste. Et où l’on comprendra la nécessité de ramer dans le même sens pour arriver quelque part.

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Parmi les choses qui m’ont apporté du réconfort pendant la tempête des dernières semaines, il y a ce fabuleux épisode de l’émission Récit, sur ICI Radio-Canada Première, dans lequel l’anthropologue Serge Bouchard nous offre un voyage dans l’histoire du tourisme, élaboré avec la recherchiste Ève-Claudel Valade.

On remonte le temps jusqu’à Marco Polo, en faisant escale à différentes époques, déboulonnant quelques mythes au passage. Impossible de ne pas rire – et grimacer – en l’entendant raconter comment Cousteau en est venu à réaliser un casting pour trouver un chef pour «la tribu des Mingan», comme il l’appelle (en réalité les Innus d’Ekuanitshit), lors du tournage d’un documentaire sur le Saint-Laurent, le véritable chef ne lui semblant pas assez «indien». Ridicule, dites-vous? Voilà de quoi faire réfléchir, à une époque où le mot «authenticité» est tellement galvaudé.

Je me suis aussi prise de passion pour les aventures de deux journalistes de La Presse envoyés faire le tour du monde dans le cadre d’une course internationale en 1901, Lorenzo Prince et Auguste Marion, partagées par le média québécois le 2 janvier dernier.

Quand rien ne semble aller comme je le voudrais, j’aime me tourner vers le passé. Pas seulement parce que la nostalgie est une «doudou» enveloppante: parce que l’éclairage de l’histoire m’aide à relativiser bien des choses. Tout comme Marie-Lyse Paquin, dont j’adore les galeries de photos sur Avenues.ca, l’historienne Evelyne Ferron est une excellente «pusheuse» de contenu. C’est sur sa page Facebook que je suis tombée sur ce reportage de France Info sur Alexandra David-Néel, qui m’a donné envie de replonger dans l’univers de la célèbre aventurière française.

Après avoir parcouru le monde pour son travail de chanteuse lyrique, Alexandra David-Néel a décidé, à 40 ans, d’entreprendre un périple de quelques semaines. Son voyage a finalement duré… 14 ans. Déguisée en mendiante, elle a aussi été la première Occidentale à entrer clandestinement dans la cité interdite de Lhassa, au Tibet, en 1916, alors qu’elle avait 56 ans.

Décédée à 100 ans, elle n’a accordé qu’une seule entrevue télévisée, deux ans avant sa mort. En attendant de pouvoir aller visiter sa maison transformée en musée à Digne-les-Bains, en Provence, j’ai englouti des dizaines de vidéos tant sur Arte que sur YouTube. En plus des livres qu’elle a signés et des biographies qui lui sont consacrées, des bandes dessinées s’inspirent de sa vie, dont Les chemins de Lhassa  publié chez Glénat en 2016.

À des années-lumière de l’Instagrammisation du moindre exploit, les aventures d’Alexandra David-Néel, tout comme celles des Phileas Fogg de La Presse, forcent l’humilité. Avons-nous à ce point oublié à quel point voyager comme nous le faisons depuis 50 ans est un privilège?

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Les derniers mois m’ont prouvé que si rien ne remplace le plaisir de la découverte sur le terrain, avec nos cinq sens, il y a mille autres manières de poursuivre l’apprentissage. Il y a bien sûr les balades près de chez soi – je suis même tombée sur une application mobile qui permet de plonger dans l’histoire de mon quartier longueuillois à travers ses bâtiments –, mais aussi les visites virtuelles ou sonores, les livres, la musique, le cinéma, l’histoire…

Alors, oui, je voyagerai en 2021, mais je ne traverserai pas nos frontières avant que ce foutu COVID se soit un peu calmé le pompon. J’irai plutôt visiter les archives d’Invitation au voyage, sur le site d’Arte, de la série Des trains pas comme les autres et de TV5.

Parce qu’un voyage, malgré les multiples bienfaits qu’il peut nous apporter sur le plan personnel, ne devrait jamais être fait au détriment des autres. Un privilège ne vient-il pas avec son lot de responsabilités? J’espère qu’on s’en souviendra aussi après la pandémie. D’ici là, bonne année… malgré tout!