Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

17 juillet 2018

CHSLD: ça suffit!

Les résidents des CHSLD (centres d’hébergement et de soins de longue durée) se sont invités dans la campagne électorale sous la forme d’un recours collectif lancé par le Conseil pour la protection des malades (CPM) contre les 22 centres intégrés (universitaires) de santé et de services sociaux (CISSS et CIUSSS) et deux CHSLD privés.

Cette demande en recours collectif, qu’appuient plusieurs organismes, notamment le Réseau FADOQ, fera grand bruit, car elle déballera publiquement des problèmes de vieux qui puent la merde, que l’on gave de force, que l’on force à faire leurs besoins dans des couches qu’on ne change pas pendant des heures, dont on laisse les dents se carier, qui crèvent de chaleur dans la canicule tandis que la direction s’installe des climatiseurs, et que l’on assomme d’antipsychotiques pour les faire taire.

Il est parfaitement indécent de voir des citoyens, parmi les plus vulnérables, prendre une action juridique pour forcer le gouvernement à faire ce que la décence la plus élémentaire réclame. Ça suffit!

L’objet de la demande en recours collectif fait écho à des problèmes archiconnus, maintes fois documentés, qui n’ont rien d’anecdotique — et que le Réseau FADOQ dénonce par des mémoires depuis 2007, au moins.

Ce dont il est question ici, c’est de «maltraitance généralisée». Il faut dire ici que le témoignage du plaignant, Daniel Pilote, 56 ans, atteint de dystrophie musculaire, est hallucinant. Il dépeint un CHSLD qui est une véritable maison des horreurs. Il s’est plaint au CPM parce qu’il craignait carrément pour sa vie après avoir vu son voisin d’étage mourir dans des circonstances qu’il jugeait troubles.

Ce problème touche l’ensemble de la population. Parce que c’est une honte collective. Parce que la décence voudrait que l’on traite mieux les personnes âgées que les bêtes. Parce que nous avons tous un parent, un oncle, une tante dans cette situation. Parce que nous allons tous passer par là avant «d’y passer».

L’idée derrière cette plainte va très au-delà de la notion de «mauvais service»: on parle carrément de sévices. Quand on en est réduit à réclamer deux bains par semaine et les couches à volonté, on ne parle pas d’un hôtel quatre étoiles ni d’un bar ouvert! On parle d’étages entiers qui puent la merde parce que le personnel ne prend pas le temps de mettre les couches dans des sacs de plastique avant de les jeter.

Tout se ramène au manque de temps dans un système qui est abusivement chronométré. Cas type: monsieur n’a aucun mal à tenir sa fourchette, mais il lui faut 30 minutes pour manger. Trop long: on le force à finir en 10 minutes et on passe ça au broyeur pour que ça aille plus vite. Même situation aux toilettes: ceux qui prennent plus de dix minutes sont systématiquement mis aux couches, même s’ils ne sont pas incontinents. Et c’est vrai en CHSLD privé ou public. Quand on en est rendu à mettre des couches à ceux qui sont continents parce qu’ils ne font pas pipi assez vite, on est rendu très bas.

Au moment d’écrire ces lignes, le recours collectif en est encore au stade de la demande d’autorisation. Autorisation qui devrait sans doute être accordée. Le CPM voit les témoignages affluer depuis quelques années pour une situation qui empire. Les montants réclamés sont de l’ordre du demi-milliard $, au bas mot, mais ils frôleront les 2 milliards $ si la cour accorde toutes les demandes. L’objet du litige portera sur la notion de «mauvais traitement», ce qui n’est pas de la violence. Selon Paul Brunet, président du CPM, un «mauvais traitement est dans une gestion négligente qui entraîne le non-respect de la dignité humaine. Le gouvernement ne veut rien entendre. On va demander aux tribunaux ce qu’ils en pensent».

Le tout premier éditorial d’Avenues.ca portait sur le bain hebdomadaire. En aura-t-il fallu des éditoriaux, des articles, des tribunes téléphoniques et des dénonciations publiques, pour que le ministre comprenne qu’on ne demandait pas deux ou quatre bains par semaine! On demandait tout simplement un bain supplémentaire pour ceux qui le veulent. Que ceux qui veulent bien manger mangent bien. Et que ceux qui veulent être propres le soient. Est-ce trop demander?

Faudra-t-il que l’on force le ministre Barrette et le premier ministre Couillard à mettre une couche — qu’on changera quand on aura le temps — pour que le problème se règle?

Photo: Cristian Newman, Unsplash
Photo: Cristian Newman, Unsplash

Le gouvernement par recours collectif

La politique de l’autruche, en cours actuellement, ne peut pas continuer.

Voici les données du problème. En 2041, 600 000 Québécois auront plus de 85 ans — c’est l’âge où le corps commence à connaître des dysfonctionnements importants. Ils seront quatre fois plus nombreux qu’en 2011. Cela représente une hausse de 5% de la clientèle par année, une hausse cinq fois plus rapide que l’augmentation de la population générale.

En 2041, le ministre Barrette aura justement 85 ans. Philippe Couillard et François Legault en auront 84, et Jean-François Lisée, le petit jeune, soufflera ses 83 chandelles, s’il a encore du souffle. Quant à Manon Massé, elle aura 78 ans. Seul Gabriel Nadeau-Dubois sera dans la force de l’âge (à 51 ans). À quel degré d’aveuglement faut-il être réduit pour ne pas voir ce qui vient et ne rien faire? Faudra-t-il, pour agir, attendre d’écouter la dernière entrevue de l’ex-docteur Barrette baignant dans sa couche et disant «j’aurais donc dû»?

Les vieux qui prennent trop de temps pour faire leurs besoins, on les force à mettre la couche. Mais devant des politiciens qui mettent des années à débloquer sur des évidences, le seul remède est une poursuite en règle.

C’est comme cela qu’on en arrive à un «gouvernement par les juges», où rien n’est réfléchi et tout se fait en fonction de la dernière urgence imposée par le dernier recours collectif. Dans le dossier des frais accessoires, il aura fallu des années de dénonciation, une poursuite en bonne et due forme par un groupe de patients et le risque de se voir couper dans les transferts fédéraux pour que le gouvernement réagisse. Cette fois, la plainte porte sur les CHSLD. Et ensuite, ce sera sans doute les soins à domiciles.

Car outre le problème de mauvais traitement dénoncé par Daniel Pilote et le CPM, c’est l’ensemble de la filière des soins aux personnes vieillissantes qui est défaillante. Que faudra-t-il pour que le gouvernement établisse une politique du vieillissement réaliste qui aille au-delà des vœux pieux exprimés par la ministre Francine Charbonneau (79 ans en 2041) dans sa politique rose bonbon dévoilée en juin dernier – et qui n’a de politique que le nom?

Il fut un temps où le CHSLD se voulait un milieu de vie. Ce sont maintenant des mouroirs où le gros de la clientèle est là pour les deux ou trois dernières années de leur vie en état de maladie parfois très avancé. Pour qu’une personne soit actuellement admise en CHSLD, elle doit entrer dans une norme étroite de soins lourds. Il est normal que l’on réserve les places en CHSLD à cette clientèle. Encore faut-il que les moyens suivent et que les services ne deviennent pas sévices.

Heureusement, la grande majorité des personnes âgées ne sont pas en CHSLD. L’amélioration de l’espérance de vie fait en sorte que la plupart demeurent en bonne santé longtemps, mais la vie est ainsi faite: ça n’ira pas en s’améliorant. Ce qui est anormal, c’est qu’entre le temps où ils sont pétants de santé et le moment où ils entrent en CHSLD, il n’y a pratiquement rien en dehors du système hospitalier.

Qu’elles entrent ou non en CHSLD, les personnes vieillissantes subissent parfois des années de misère et de déclin, ne recevant que des soins à domiciles parcimonieux et imprévisibles. Comme le dévoilait un reportage paru dans Le Devoir, la situation des aînés déclinants est parfois si accablante qu’un grand nombre d’entre eux espèrent une place en CHSLD — malgré tout. La plateforme de revendication «Pour un Québec digne de ses aînés» mise de l’avant par le Réseau FADOQ et quatre autres organismes en juin dernier, dont nous parlions dans notre éditorial de juin, visait à pallier les carences les plus urgentes du maintien à domicile de façon rapide.

L’enjeu, c’est donc un grand virage. Mieux administrer les CHSLD, certes. Mais surtout, modifier le système de santé pour que les gens vieillissent mieux chez eux et en dehors du CHSLD.

La filière des «soins à domicile» est la très grande négligée de notre système de santé. Dans les pays d’Europe du Nord, où la population vieillit moins vite qu’au Québec, 70% de l’argent pour le traitement des personnes âgées va dans les soins et le maintien à domicile, et 30% pour les établissements de types CHSLD. Au Québec, c’est le ratio inverse. Tout l’argent va dans les CHSLD (et pas assez d’argent) et les soins à domicile ramassent les miettes. Et ce sont les proches aidants qui écopent, littéralement, jusqu’à ce qu’ils se rendent malades et deviennent les prochains sur la liste… Assez, c’est assez!

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

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