La chronique Société et Culture avec Claudia Larochelle

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

Santé mentale: c’est quoi le plan?

Des Amélie Champagne, il y en a eu beaucoup trop déjà et il y en aura d’autres. Désolée d’être aussi sombre en ce début d’automne tristounet, mais je suis d’abord lucide.



En santé mentale au Québec, on ne peut plus se permettre de porter des lunettes roses, de remettre à plus tard ou de faire passer la situation dramatique des failles du système en second ordre des priorités. On le sait, les troubles de santé mentale peuvent ultimement mener vers des suicides, certes, mais l’itinérance, l’incapacité à travailler, la violence, les dépendances, la vulnérabilité découlent aussi d’une vilaine prise en charge dans le réseau.

Je le sais, je l’ai vécu personnellement après un diagnostic de dépression juvénile à l’âge de 14 ans. Ça se passait au début des années 1990, j’écoutais de la musique d’Enya dans mon Walkman jaune pour me détendre. Dix ans plus tard, top chrono: rechute.

La première fois, après une absence prolongée de scolarité et des idées suicidaires, en panique, mes parents m’avaient amenée à Louis-Hyppolite Lafontaine. Je me souviens du trajet en voiture comme si c’était hier, de la traversée anxiogène du pont-tunnel en sortant de la Rive-Sud, où nous habitions. C’était un soir de semaine. Ça allait défaire l’horaire de travail et la routine de mes parents, je me sentais coupable. J’allais manquer de temps pour étudier pour mon examen d’histoire du lendemain. Pour contourner les règles strictes de proximité entre l’hôpital et le patient, papa avait eu le bon réflexe de donner l’adresse et le code postal de mes grands-parents qui habitaient tout à côté.

Après plusieurs heures d’attente aux urgences, un médecin m’avait demandé si j’avais un «plan» précis pour attenter à mes jours. J’avais beau avoir l’imagination débordante, non, je n’avais pas prévu l’heure, le jour, la manière de faire. Pourtant, il m’arrivait souvent de traverser la rue les yeux fermés, espérant que, d’effleurer les veines saillantes de mes poignets avec mon petit exacto… Des impulsions surgissaient, signe évidemment d’anomalie. Mais, un plan précis, ça, non. Faire des «plans», ça prend de l’énergie, un espace mental. Après une consultation médicale d’environ trente minutes, on m’avait retournée vers mes parents en leur conseillant une surveillance accrue. Dans ma poche de jeans: une ordonnance d’Ativan et une recommandation en suivi psychologique. Mon petit exacto…

Idem dix ans plus tard. En pire. Je vivais désormais en solo dans un appartement montréalais SANS surveillance parentale, un vinier cheap à portée de main… Beaucoup trop d’idées suicidaires. Un plan? Oui, peut-être. À Maisonneuve-Rosemont, on m’avait aussi retournée chez moi. «Le plan n’est pas clair, elle ne représente pas une menace pour elle-même.» Je croyais pourtant l’avoir eu, cette fois, le bon plan. Je ne voulais pas me faire refaire le coup du «pas de plan». Le reste pas jojo m’appartient, mais l’écriture a heureusement été salvatrice, une médication adaptée aussi.

C’était il y a vingt ans de cela.

En santé mentale au Québec, on ne peut plus se permettre de porter des lunettes roses, de remettre à plus tard ou de faire passer la situation dramatique des failles du système en second ordre des priorités. Photo: Youssef Naddam, Unsplash

Est-ce que ça s’est amélioré avec le temps comme ça aurait dû se passer avec la quasi-fin des tabous, une meilleure compréhension des troubles de santé mentale, les résultats d’études probants, la pandémie destructrice? Visiblement pas. La tragique histoire d’Amélie Champagne nous le rappelle. Même en connaissant la cause de sa détresse psychologique associée aux effets de la maladie de Lyme, même en étant une jeune femme magnifique, instruite, aimée, aisée, dégourdie, tournée vers les autres, sensible à embrasser mille causes sociales, suffit de voir sa page Facebook pour constater son haut degré d’humanité… Imaginez ceux qui ont moins d’atouts, plus démunis, ceux dont le père, moins éloquent, ne sort pas dans les médias. Ces cas échappés par un système de santé défaillant sont légion. Oui, légion.

Des réponses au «pas de plan suicidaire précis = pas d’entrée adaptée aux besoins spécifiques du patient dans le système», c’est appliquer à la lettre une directive unilatérale. Sans jugement, discernement ou intuition. Comme le feraient de bons robots formatés pour répondre à une équation mathématique. Sans tenir compte des nuances, de la spécificité de l’humain malade qui débarque le cœur en friche. Personne n’arrive à l’urgence d’un hôpital psychiatrique pour le fun, par curiosité, pour s’absenter du travail ou par paresse. Personne. Plan, pas plan. Quand des parents en viennent à s’y rendre avec leur enfant qu’ils connaissent mieux que quiconque, c’est que l’heure est grave, c’est que la vie tient à un fil. Plan, pas plan.

Au-delà du manque de ressources en soins de santé mentale, de promesses électorales non exaucées, je pense encore que le zèle, l’application stricte de procédures fixes, de petits règlements à la con, l’obsession de faire entrer tout de manière intégrale dans les petites cases de papiers administratifs courent à notre perte. Suffit d’un esprit obtus à la réception de l’urgence, d’un tata endormi, épuisé, démotivé, voire pas futé, futé, collé à ses satanées normes venues d’on-ne-sait-quel-fonctionnaire pour rompre le dernier fil de l’espoir, cet espoir qui manque tant aux malades en crise, l’espoir comme le nerf de la guerre en cas de tristesse terminale.

Oui, en santé mentale, et j’ajouterais dans les secteurs impliquant des relations humaines en général, il faut être capable d’accueillir, d’adapter son discours et la prise en charge, faire du cas par cas en se fiant aussi un tant soit peu à ses propres émotions, à son ressenti, à ses impressions à l’égard du patient qui s’amène, qui s’exprime, qui n’invente pas son mal à l’âme. Plan, pas plan.