Maurice: documentaire à hauteur d’homme sur le héros d’un peuple
Vingt-cinq ans après sa mort, le légendaire Maurice Richard (1921-2000) revient nous éblouir, cette fois au cinéma. Le documentaire Maurice retrace la vie de ce joueur de hockey phénoménal et inégalé.
On retrouve dans le documentaire Maurice la fulgurance légendaire de cet athlète unique, et l’on découvre, grâce à des images inédites, l’humain qui se cache derrière le héros. Après avoir clôturé les Rendez-vous Québec Cinéma jeudi, ce film flamboyant de Serge Giguère et Robert Tremblay sort en salle à travers le Québec le 7 mars. À ne pas manquer!
Premier joueur à inscrire 50 buts en 50 matchs, son nom huit fois sur la Coupe Stanley, ses fameux cinq buts trois passes dans un match disputé après une journée de déménagement, Maurice Richard ne manque pas de faits d’armes pour mériter son statut de héros de la nation.
Le film s’appuie donc sur de précieuses archives pour rappeler son incroyable coup de patin et son habileté à déjouer les gardiens de but adverses. C’est enivrant de réentendre René Lecavalier décrire le jeu, de voir bondir la foule du Forum lorsqu’il marque un but, de se rappeler combien les joueurs étaient vraiment heureux de scorer devant leurs partisans.
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Mais il y a plus que les prouesses du numéro 9 des Canadiens de Montréal dans ce film. On y reconstruit le mythe, en nous montrant comment le personnage a investi toutes les couches de la culture québécoise, en plus de devenir une référence internationale.
J’ignorais que sa notoriété locale lui avait valu notamment d’être invité à l’émission Ed Sullivan Show en 1955, et en Tchécoslovaquie à l’occasion des Championnats du monde de hockey en 1959, où on lui a offert une voiture Skoda en cadeau.
C’est aussi hallucinant de voir tout ce que le nom de Maurice Richard a fait vendre au Canada français: des patins, de l’huile à chauffage, de la soupe aux tomates, jusqu’à un produit de coloration capillaire, le fameux Grecien Formula. Les plus vieux auront du plaisir à le réentendre dire: «j’ai gardé juste un peu de gris».
Maurice Richard a également inspiré des bandes dessinées où on le représente comme un superhéros, des films d’animation, dont un de l’Office national du film (ONF), Le chandail, où tous les enfants portent le même numéro 9, et des chansons; comment oublier celle de Pierre Létourneau, véritable ver d’oreille depuis 1970?
À propos de chansons sur Maurice Richard, un des bons moments du film rappelle celle d’Oscar Thiffault, Le Rocket Richard. On y voit le folkloriste dans sa cuisine offrir au hockeyeur son grand succès qui avait pour refrain «C’est Maurice Richard qui est si populaire. C’est Maurice Richard qui score tout l’temps».
Ce qu’on connaît encore moins, et qu’on a rarement vu, c’est la disponibilité de l’homme pour toutes sortes de causes.
Et c’est là que le film Maurice se démarque. Robert Tremblay et Serge Giguère ont beaucoup tourné avec Maurice Richard au fil des ans.
Le documentaire nous le montre notamment au contact de jeunes à qui il enseigne comment jouer au hockey ou pêcher du poisson, allant même jusqu’à arbitrer leurs parties de ballon sur glace ou disputer une enlevante partie de ping-pong.
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C’est un autre homme qui nous apparaît. Généreux de ses conseils, à l’écoute et patient, Maurice Richard se révèle d’une grande simplicité lorsqu’il répond à leurs questions, n’hésitant pas à déboulonner certains mythes que ces adolescents impressionnés veulent valider auprès de lui. Autant de petits moments d’anthologie.
Cela m’amène à parler du défi qu’il y a eu à faire ce film qui, ni plus ni moins, dormait en pièces détachées dans des boîtes en métal depuis plus de 40 ans.
Le premier tour de manivelle remonte à 1980 à l’aréna de Verdun. Au départ, c’était le projet du réalisateur Robert Tremblay (Toul Québec au monde sua jobbe, Belle famille, Pow pow té mort ou ben j’jou pu).
Son ami Serge Giguère agissait comme cameraman, toujours à moins de cinq pieds de son sujet dans toutes sortes de situations imaginables: séances de signatures d’autographes, match des Old Timers avec un Aurèle Joliat qui fait des cabrioles à 80 ans passés, jusqu’aux funérailles de sa femme Lucille, où on voit qu’un héros, ça pleure aussi.
«Maurice Richard a toujours été bon joueur avec nous, même s’il ne nous prenait pas trop au sérieux. Quand Maurice Richard est mort, on a continué à recueillir des témoignages. Notre rencontre avec Boom Boom Geoffrion a été mémorable. Il a bien fallu un jour mettre tout ça bout à bout, et y donner un sens, mais à ce moment-là, mon comparse n’avait plus la santé, et il m’a demandé de finir la job», raconte Serge Giguère.
«Quand Robert est mort, j’avais juste hâte de visionner les rushes. Je me demandais s’il y avait un film dans tout le small talk qu’on avait enregistré selon le principe du cinéma direct.»
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Lui-même excellent réalisateur (prix Albert-Tessier 2021), rompu à l’art du documentaire (Les lettres de ma mère, Le roi du drum, Oscar Thiffault, etc.), Serge Giguère a donc fait le film à sa manière.
«Je l’ai fait pour mon chum, mais ça n’a pas été facile. C’était la pandémie, j’étais dans la promotion de mon propre film, Les lettres de ma mère. Malgré mon sujet, j’ai essuyé deux refus de financement. Finalement, il s’est fait grâce à deux petites bourses des conseils des arts du Québec et du Canada. On avait accumulé tellement de matériel que je n’ai pas réussi à tout mettre ce que je voulais. Mes producteurs tenaient mordicus à ce que le film ne dépasse pas une heure et demie.»
Finalement, Serge Giguère est content du résultat.
«Comme Pierre Perrault, j’aime prendre quelqu’un d’ordinaire dans la vie et le magnifier sur grand écran. En espérant que, dans la salle, ça puisse ravigoter ceux qui sont désespérés!»
Ça tombe bien, les temps sont durs et les héros sont rares. Ce documentaire sur Maurice Richard arrive à point. Soixante-dix ans après l’émeute du Forum (17 mars 1955), voilà un modèle inspirant sur l’art de se tenir debout dans l’adversité.