La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes collabore à Avenues.ca depuis 2016. Journaliste depuis 1976, il a fait la majeure partie de sa carrière (1980-2013) à l’emploi de la Société Radio-Canada, où il a couvert la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). De 2014 à 2020, il a été le correspondant de l’émission Télématin de la chaîne de télévision publique française France 2.On lui doit également le livre Tous pour un Quartier des spectacles publié en 2018 aux Éditions La Presse.

Les nouveaux locaux de l’Office national du film: un joyau!

En 2023, le Partenariat du Quartier des spectacles de Montréal a 20 ans. Au fil des ans, plusieurs nouveaux partenaires se sont greffés à cette organisation. À cause de la pandémie de COVID, l’arrivée du siège social de l’Office national du film (ONF) dans le quartier s’est malheureusement faite dans la discrétion. Tranquillement, pas vite, l’ONF commence à prendre sa place avec quelques activités ouvertes au public. J’ai eu la chance de visiter les lieux. C’est un joyau!



D’abord, il y a l’enveloppe. À mon avis, l’ONF loge dans le plus bel édifice de la place des Festivals. Depuis la construction de l’Îlot Balmoral (c’est le nom du bâtiment), cet immeuble imaginé par la firme d’architectes Provencher_Roy me sert d’argument pour contredire ceux qui se plaignent de la banalité de l’architecture montréalaise.

L’édifice est constitué d’un bloc qu’on a fracturé pour donner envie au passant d’entrer dans la faille qui s’ouvre sur 13 étages. Disons que le fait que la fracture dans cet immense volume soit d’un rouge vif ajoute encore à l’envie de s’y aventurer.

L’édifice est constitué d’un bloc qu’on a fracturé pour donner envie au passant d’entrer dans la faille qui s’ouvre sur 13 étages. Photo: Claude Deschênes

Cette architecture moderne contraste considérablement avec l’ancien siège social de l’ONF situé sur le chemin de la Côte-de-Liesse, une construction datant de 1956 et imitant le modèle des studios d’Hollywood.

Quand on regarde l’Îlot Balmoral depuis la place des Festivals, on ne s’imagine pas toute la matière grise qui s’active derrière ces murs-rideaux en verre.

Quand on regarde l’Îlot Balmoral depuis la place des Festivals, on ne s’imagine pas toute la matière grise qui s’active derrière ces murs-rideaux en verre. Photo: Claude Deschênes

L’Office national du film y est locataire. Le propriétaire est à la Société d’habitation de Montréal (SHDM). L’autre grand occupant est NAD-L’École des arts numériques, de l’animation et du design de l’Université du Québec à Chicoutimi.

L’arrivée des employés de l’ONF et des 450 étudiants du NAD a considérablement renforcé la vocation du Quartier des spectacles qui est de regrouper sur son territoire des institutions vouées à la création, la diffusion et la formation, et de favoriser la collaboration entre elles. D’ailleurs la nouvelle commissaire de l’ONF, Suzanne Guèvremont qui est entrée en fonction en novembre dernier, n’arrive pas de loin. Des étages supérieurs en fait, car elle était directrice du NAD.

Rentrons.

Premier wow: l’atrium. La fameuse faille se présente de façon tout aussi spectaculaire à l’intérieur. On se casse le cou à regarder les surfaces des deux murs rouges sur 40 mètres de hauteur.

On se casse le cou à regarder les surfaces des deux murs rouges sur 40 mètres de hauteur. Photo: Claude Deschênes

À peine s’engouffre-t-on dans cette cathédrale moderne, qu’on trouve à droite un grand espace vitré, ouvert sur la place des Festivals, qui fait office de cabinet de curiosités. Différents artéfacts sont exposés, parmi lesquels la fameuse chaise du film d’animation Il était une chaise de Norman McLaren, l’Oscar d’honneur remis à l’ONF en 1988, des pièces d’équipement technique vintage. C’est là aussi que se tiendront les événements publics, comme les conférences, les lancements, les ateliers. On y accueillera le public samedi le 25 février pour la Nuit blanche à l’ONF.

Un grand espace vitré, ouvert sur la place des Festivals, qui fait office de cabinet de curiosités. Photo: Claude Deschênes

Par un magnifique escalier monumental tout blanc, on accède au second étage où se trouve une salle de cinéma dotée de l’écran le plus performant de l’heure. Le projecteur est de marque Christie, comme aux cinémas Beaubien et du Parc, et le son Dolby Atmos procure une expérience immersive, grâce à l’ajout de haut-parleurs de la marque espagnole Luis Wassman au plafond.

L’amphithéâtre, qui peut accueillir 134 spectateurs, a été baptisé du nom d’Alanis Obomsawin, un pilier de l’équipe de réalisation de l’ONF. La cinéaste y travaille depuis 1967!

L’amphithéâtre, qui peut accueillir 134 spectateurs, a été baptisé du nom d’Alanis Obomsawin, un pilier de l’équipe de réalisation de l’ONF. Photo: Claude Deschênes

Pour témoigner de la qualité de projection, on nous a offert un aperçu des productions à venir à l’ONF. Disons qu’on ne chôme pas dans la maison. En bonne organisation fédérale, l’ONF a des antennes aux quatre coins du pays.

Documentaires, films d’animation, productions numériques, on produit en français, en anglais, et en langues autochtones dans une approche très inclusive. Elle est révolue l’époque où Anglais, Irlandais et Canadiens-français cohabitaient de force ensemble. Désormais, c’est le mélange des genres, et les diversités culturelles et de genre se reflètent dans ce qui sort de cette usine de production cinématographique et de nouveau média.

Si les contenus sont élaborés en région, l’assemblage final des films (montage, mixage, enregistrement de la musique, doublage) se fait à Montréal.

L’ONF a des antennes aux quatre coins du pays. Photo: Claude Deschênes

Une visite à l’ancien siège social en 2018 m’a permis de constater l’immense saut technologique effectué à la faveur du déménagement. Les anciennes machines avaient du vécu, mais les nouvelles facilités techniques surprennent par leur sophistication.

J’ai quand même été agréablement surpris de constater qu’on a gardé une place pour les vieilles méthodes de bruitage. Dans le studio d’enregistrement, on retrouve toujours l’attirail pour imiter le son des pas sur un trottoir de ciment, un plancher de bois ou dans un champ!

J’ai été agréablement surpris de constater qu’on a gardé une place pour les vieilles méthodes de bruitage. Photo: Claude Deschênes

L’immeuble est certifié LEED, ce qui lui confère un statut écologique, en ce sens qu’il a été construit dans un souci de respect de l’environnement.

Ainsi, on ne trouve aucun appareil dégageant chaleur et bruit dans les suites de montage. Ils sont tous regroupés dans une salle commune où la chaleur dégagée par les machines est récupérée.

Les appareils dégageant chaleur sont regroupés dans une salle commune où la chaleur dégagée par les machines est récupérée. Photo: Claude Deschênes

On ne lésine pas avec les conditions pour être LEED. Par exemple, on décourage l’installation de crochets pour suspendre les vêtements dans les espaces de travail et la présence de poubelles individuelles sous les bureaux.

Cela n’a pas empêché les architectes de créer des lieux très conviviaux, bénéficiant de beaucoup de lumière.

Marc Bertrand, producteur au Studio d’animation français, n’était pas peu fier de nous montrer combien son étage vibrait. Vibrer au sens figuré, car les studios mis à la disposition des animateurs de l’ONF ont été construits sur un plancher antisismique. Le métro peut passer aussi souvent qu’il veut sous l’édifice, le groupe métal Voïvod pourrait jouer le plus fort possible sur la place des Festivals qu’on ne s’en rendrait même pas compte.

Marc Bertrand, producteur Studio d'animation français, ONF. Photo: Claude Deschênes

J’ai pu constater qu’il y a de petits chefs-d’œuvre de patience qui se préparent à cet étage.

Michèle Lemieux travaille actuellement sur un projet de film d’animation fait avec un écran d’épingles. Il n’y a que deux spécimens de ce type d’écran dans le monde. Les images sont créées à partir de l’ombre faite par des milliers d’épingles contenues dans l’écran. Quand on voit ça, on comprend pourquoi il faut un plancher antisismique.

Écran d'épingles et caméras de tournage. Photo: Claude Deschênes

Quelques portes plus loin, j’ai pu pénétrer dans l’antre de Hayat Najm, qui peaufine 1983, un film d’animation qu’elle fabrique au fusain. J’ai très hâte de voir le résultat final de cette œuvre poétique inspirée de la guerre civile au Liban.

J’ai pu pénétrer dans l’antre de Hayat Najm, qui peaufine 1983, un film d’animation qu’elle fabrique au fusain. Photo: Claude Deschênes

Sa voisine, Eva Cvijanovic, travaille à un projet totalement différent, un film dans lequel, pour la première fois, les personnages animés évoluent devant un écran virtuel.

Studio de production du film de Eva Cvijanovic. Photo: Claude Deschênes

Les espaces pour les animateurs sont moins spacieux que sur la Côte-de-Liesse, n’empêche, il y a encore de la place pour fabriquer de vrais décors miniatures.

Le reste des espaces de l’ONF au Quartier des spectacles est occupé par les différents services administratifs. Beaucoup du personnel du siège social est affecté aux relations avec la communauté. Il faut savoir que n’importe quelle organisation qui veut projeter des films de l’ONF peut en faire la demande dans une grande variété de supports techniques.

L’ONF est d’ailleurs partenaire de plusieurs événements. Par exemple, dans le cadre du Festival international du film pour enfants (FIFEM), l’Office présente, à la salle Alanis Obomsawin, des films de sa collection durant la semaine de relâche.

En passant, vous pouvez visionner de chez vous n’importe quel film de l’ONF via sa plateforme gratuite.

Cela inclut même The Flying Sailor (Le matelot volant) d’Amanda Forbis et Wendy Tilby, en nomination pour l’Oscar du meilleur court métrage d’animation, qui sera remis le 12 mars prochain à Hollywood. Il s’agit de la 77e nomination de l’ONF en 95 ans d’histoire des Oscars.

Et dire que cette vénérable institution de 84 ans a désormais pignon sur rue dans le jeune Quartier des spectacles de 20 ans.