La chronique Chronique voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

Vivre en Italie en temps de pandémie

Les Québécois vivent une grande histoire d’amour avec l’Italie. En ce moment, cependant, les images rapportées dans les bulletins de nouvelles nous font surtout frémir d’horreur. Malgré tout, sur place, la vie continue d’être plutôt douce pour plusieurs. Trois Québécoises qui y vivent m’ont raconté leur quotidien des dernières semaines.



Marielle Lacroix est tombée sous le charme d’un homme avant de tomber sous celui de son pays. C’était en Afrique de l’Ouest, où elle a vécu pendant quatre ans. Le beau chirurgien italien rencontré pendant son exil africain est devenu son mari. Et qui prend mari…

Installée à Rome, elle a pris sa retraite il y a quelques mois, après avoir travaillé pendant 30 ans à l’ambassade du Canada. Au moment où la situation s’est envenimée au pays, elle venait tout juste de mettre en location un petit «B&B», un projet qu’elle souhaite remettre sur les rails une fois la crise passée.

Je l’appelle alors qu’elle se trouve à Anzio, une station balnéaire située à environ une heure de train de Rome, où se trouve sa résidence secondaire. Elle a mis les voiles peu avant le début du confinement, alors que son mari se trouve au Burundi. «C’est sa vocation, dit-elle quand je lui demande comment elle se sent face à la situation. Il est au Burundi depuis un an. Il est venu à Noël. […] C’est lui qui a choisi de rester. Il y a un peu d’inquiétude, naturellement, mais il a aussi travaillé en Afghanistan, en Haïti… dans des conditions de vie encore plus dures. On se parle deux fois par jour.»

Marielle a quitté Rome pour passer le confinement dans sa résidence secondaire, à Anzio. Photo: Marielle Lacroix

La plupart de ses amis sont restés à Rome, tout comme son fils, qui termine sa maîtrise. Marielle a tout de même préféré retrouver l’air vivifiant de la mer. «Ce n’est pas agréable de vivre à Rome en ce moment, raconte-t-elle. Il y a bien des parcs, mais on ne peut pas y accéder. Et puis, mon fils prend deux heures pour faire ses emplettes!»

Bien qu’elle soit seule, elle ne s’ennuie pas et reconnaît sa chance. «Je suis un peu en dehors d’Anzio. C’est tellement beau, le silence! Il y a une route en bas. Normalement, il y a des voitures. En ce moment, j’entends les vagues…»

«C’est tellement beau, le silence! Il y a une route en bas. Normalement, il y a des voitures. En ce moment, j’entends les vagues…» Photo: Marielle Lacroix

Elle parle de son petit coin de paradis avec une réelle passion. En plus des plages et des pêcheurs, l’histoire est aussi très présente à Anzio. «À l’époque de Mussolini, les jeunes militants étaient envoyés ici pendant les vacances d’été, raconte-t-elle. C’était aussi la ville de Néron. Il y a beaucoup à voir.»

À quoi occupe-t-elle son temps? «Je fais beaucoup de choses en ligne. Je fais des visites culturelles, j’assiste à des concerts, je lis… J’ai fait des traductions pour aider mes amis. J’ai planté des fines herbes. Je fais de la marche rapide, mais on ne peut pas s’éloigner à plus de 200 mètres.»

Bien qu’elle soit seule, Marielle Lacroix ne s’ennuie pas et reconnaît sa chance. Photo: Marielle Lacroix

Elle constate une grande solidarité partout au pays. «On a vu des gens descendre des paniers par la fenêtre avec une corde pour donner à manger à leurs voisins. Ceux qui ne sont pas dans le besoin donnent à leur tour. C’est quelque chose qui se faisait avant, il y a très longtemps, pour les gens âgés qui vivaient au 2e ou 3e étage. Les épiciers remplissaient les paniers. C’est revenu à la mode avec le confinement. À Rome, j’ai vu une photo d’un panier de nourriture laissé sur un banc de parc. À l’épicerie, on peut aussi faire des dons pour les banques alimentaires. Des bénévoles vont faire les courses des personnes âgées. On voit parfois sortir le plus beau côté des gens.»

Même si les écoles resteront fermées jusqu’en septembre, on commence tout de même à penser au déconfinement. «Le gouvernement vient d’annoncer un peu d’assouplissement des restrictions, mais on ne peut toujours pas aller de région en région. Par exemple, si on habite en Toscane, on peut seulement se déplacer en Toscane. Il n’est pas encore possible de rendre visite à sa famille. On va voir comment les choses vont se passer. Les Italiens ne sont pas toujours disciplinés! Si tout se passe bien, on va peut-être passer à la phase 3. Mais si ce n’est pas le cas, on va revenir en arrière.»

«Le gouvernement vient d’annoncer un peu d’assouplissement des restrictions, mais on ne peut toujours pas aller de région en région.» Photo: Marielle Lacroix

Vue sur la mer

Née à Montréal de parents Canado-Italiens, Sandra Noto a quant à elle transporté ses pénates dans le pays de son père en 2005, après avoir décroché une bourse pendant ses études à l’Université de Montréal. Au fil du temps, elle a vécu à Bologne, en Sicile, à Venise… Maintenant à Naples, elle est installée un peu en retrait de l’agitation avec son mari et leur fille de 10 ans dans un parco, sorte de regroupement d’immeubles privés.

Au moment de notre entretien téléphonique, elle venait tout juste de terminer son entraînement quotidien, chez elle. «On a de la chance, la maison compte plusieurs fenêtres et c’est très lumineux, dit-elle. J’ai habité dans d’autres immeubles où, quand on ouvre la fenêtre, on a l’impression d’être chez le voisin.»

Sandra Noto est est installée un peu en retrait de l’agitation avec son mari et leur fille de 10 ans. Photo: Sandra Noto

Quiconque se rend à Naples pour la première fois est frappé par le nombre de véhicules et de piétons qui sillonnent les rues dans le chaos le plus total (du moins, pour les non-initiés!). La troisième ville la plus peuplée d’Italie se trouve aussi dans l’un des endroits les plus touchés par la COVID-19. «La Campanie et la Lombardie sont les deux régions les plus peuplées, explique la traductrice. La densité démographique et la proximité expliquent la propagation rapide du virus. En Campanie, on trouve 429 personnes par kilomètre carré, alors qu’en comparaison, au Québec, c’est environ 5…»

Avec autant de monde, le déconfinement présente des défis supplémentaires. «C’est difficile de ne croiser personne quand on sort. Quand je retourne à Montréal, j’ai toujours l’impression que c’est dimanche tellement il y a peu de gens dans les rues! Dans un parc, au Québec, on ne se retrouve pas à 200 presque l’un sur l’autre. Ici, c’est le cas parce qu’il y a trop de monde.»

Le climat du Sud donne envie de passer ses journées dehors toute l’année. La fille de Sandra n’a cependant pas pu mettre le nez à l’extérieur depuis le début du confinement. «Les enfants ont une grande capacité d’adaptation, observe la Québéco-Italienne. Elle communique par vidéo avec ses amis.» Son mari, qui possède sa propre entreprise, se rend pour sa part au boulot tous les jours. «Il a normalement 50 employés, mais en ce moment, seuls trois continuent de se rendre au bureau.»

Elle reconnaît faire partie des privilégiés. La vue qu’elle contemple de son balcon est bien loin des romans d’Elena Ferrante. «J’ai la chance de vivre dans une maison énorme pour l’Italie, avec vue sur la mer. Ici, on voit souvent des familles de quatre personnes vivre dans des appartements de 70 mètres carrés. Les enfants partagent la même chambre.»

«J’ai la chance de vivre dans une maison énorme pour l’Italie, avec vue sur la mer.» Photo: Sandra Noto

Les Italiens étant habitués à faire leurs courses plusieurs fois par semaine, les deux derniers mois leur ont demandé une grande adaptation. «Tout le monde a son épicerie de quartier. Normalement, je me rends à la nôtre environ tous les deux jours. On nous demande de faire l’épicerie une seule fois par semaine depuis le début du confinement. Je constate que les gens sont plus relax maintenant parce qu’on n’a manqué de rien, comme le président nous l’avait promis. Mais au début, tout le monde a été pris de panique. Il ne faut pas oublier que plusieurs, comme mon père, ont vécu la guerre et ont manqué de nourriture. C’est dans l’ADN des Italiens, ce stress d’en manquer. Ici, on n’a pas assisté à la folie du papier de toilette, mais en une journée, il n’y avait plus de pâtes ni de tomates en bouteille. Je suis certaine que si on faisait le tour des garde-manger des Italiens, ils en seraient tous remplis!»

À Turin pour les études

Frédérique Gélinas s’est pour sa part installée à Turin l’automne dernier pour entreprendre des études en architecture à l’Université Politecnico di Torino , après avoir décroché un baccalauréat en langues à l’Université de Montréal. Elle devait commencer sa deuxième session le 2 mars, mais elle a été repoussée d’une semaine à cause du coronavirus.

Frédérique Gélinas s’est installée à Turin l’automne dernier pour entreprendre des études en architecture. Photo: Frédérique Gélinas

Depuis la reprise, tout se fait à distance. «Ils se sont vraiment revirés sur un dix cents, dit-elle. J’ai mon horaire de cours normal, mais en ligne. C’est plus difficile à cause de l’aspect social. Certains professeurs très âgés ne savent pas trop comment gérer la technologie. C’est parfois compliqué, aussi, parce qu’on doit faire des dessins et les envoyer. On a aussi dû faire un modèle réduit, mais on n’avait pas le matériel… Heureusement, les profs sont plus tolérants. On se débrouille avec ce qu’on peut.»

S’il y a un effet positif à cette période trouble, selon Frédérique Gélinas, c’est bien celui d’avoir pu apprendre à mieux connaître son voisinage. Photo: Frédérique Gélinas

L’étudiante de 24 ans a choisi l’appartement où elle vit avec son amoureux espagnol, rencontré pendant ses études en langues à Montréal, parce qu’il correspond en tous points à l’image qu’elle se faisait du mode de vie à l’italienne. «C’est un monolocal, c’est-à-dire que nous avons une chambre, qui est un salon et une salle à manger en même temps, avec une petite salle de bain et une cuisine qui n’en est pas vraiment une, dit-elle en riant. Il se trouve dans un palazzo de quatre étages avec cour intérieure. Tous nos balcons donnent sur cette même cour.»

Tous les balcons donnent sur une même cour. Photo: Frédérique Gélinas

«Ma voisine est une grand-maman, poursuit-elle. Il lui arrivait parfois de m’apporter à manger avant le confinement parce qu’elle me voyait tout le temps étudier. Elle trouvait que je faisais pitié. (Rires) Elle le fait encore plus souvent maintenant.»

Pour la fête de la libération de l’Italie, tout le monde a mis des drapeaux sur son balcon. Photo: Frédérique Gélinas

Elle compare son quartier, San Salvario, au Mile-End de Montréal. «C’est ici qu’il y a les bars et une vie très intense en général. Je vis près d’un grand parc, le Parco del Valentino, mais on ne peut plus y aller depuis cinq semaines. Au début, je pouvais encore aller y courir. Maintenant, comme on ne peut pas s’éloigner de plus de 200 mètres, je dois courir en rond. Il arrive que mon voisin me chronomètre!»

«On fait des apperetivo quand c’est l’anniversaire de quelqu’un, chacun sur notre balcon.» Photo: Frédérique Gélinas

S’il y a un effet positif à cette période trouble, selon elle, c’est bien celui d’avoir pu apprendre à mieux connaître son voisinage. Plus que jamais, elle vit son fantasme italien. «On fait des aperitivo quand c’est l’anniversaire de quelqu’un, chacun sur notre balcon. On entre parfois aussi les uns chez les autres, chuchote-t-elle. Samedi dernier, c’était la fête de la libération de l’Italie, alors tout le monde a mis des drapeaux sur son balcon. On a fait un dîner et on a échangé de la bouffe. On a chanté Bella ciao. La télé est même venue nous filmer!»

Elle avoue que certains occupants actuels, qui vivent dans l’immeuble temporairement pendant la crise pour rester avec leurs proches, lui manqueront après le déconfinement.

Malgré l’esprit festif qui règne parfois, Frédérique continue de passer le plus clair de ses journées devant son ordinateur et le nez dans ses livres. «Je n’ai jamais étudié comme ça, confie-t-elle. Même quand la vie reprendra son cours, je vais rester enfermée pour étudier. Ce que je serai surtout heureuse de retrouver, c’est la liberté d’aller courir plus loin. Turin est entourée de montagnes. Mais sincèrement, je ne peux pas dire que je suis malheureuse en ce moment.»

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Merci à Louise Gaboury, journaliste et auteure de Guides Ulysse, pour son coup de pouce à la recherche!