La chronique Partir

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

25 mars 2020

Barcelone en temps de pandémie

Souvent montrée du doigt dans les reportages faisant état des ravages du surtourisme, Barcelone a aujourd’hui, comme bien des grandes villes européennes, des airs apocalyptiques. Voir des images de sa célèbre avenue La Rambla, généralement bondée, vidée de ses piétons, résume bien l’ampleur de la crise actuelle. Qui aurait pu imaginer une pareille scène le mois dernier? J’ai discuté avec trois Québécoises expatriées pour savoir comment s’écoulent les journées dans la capitale catalane depuis que le gouvernement espagnol a proclamé l’état d’alerte le 14 mars dernier.



«Tu entends les applaudissements? me glisse Manon, une amie de longue date qui vit à Barcelone depuis cinq ans. Il est 20 h. Tous les jours, nous sortons tous sur nos balcons pour applaudir les membres du personnel de la santé.» Après avoir vécu 15 ans à Taïwan, Manon Garceau est venue s’installer chez son amoureux à Barcelone, à une dizaine de minutes de la Sagrada Familia. Les filles de ce dernier, âgées de 15 et 19 ans, vivent à mi-temps avec eux.

Âgée de 51 ans, la Québécoise enseigne le chinois à l’Institut Confucius de Barcelone. N’eût été une vilaine grippe – qui lui a d’ailleurs causé beaucoup de stress puisque les symptômes s’apparentaient à ceux du coronavirus –, elle aurait pu donner ses cours à distance comme ses collègues grâce à l’application Zoom, mais elle a perdu la voix au tout début du confinement.

Pour avoir vécu la crise du SRAS à Taïwan en 2003, elle avait une idée de ce qui s’en venait en voyant le nombre de personnes atteintes augmenter en Asie. «J’ai suivi l’évolution du coronavirus à partir de la Chine, dit-elle. Les gens ne paniquent pas, ici, mais j’ai vu la vision des Barcelonais changer au fil du temps. Avant, les seules personnes que je croisais avec des masques à l’épicerie étaient des Asiatiques. À Taïwan, les masques font partie de la vie. Les gens en portent dès qu’ils ont un rhume pour ne pas contaminer les autres. Maintenant, tout le monde en porte à Barcelone. Nous pouvons sortir pour faire des courses à l’épicerie ou à la pharmacie, mais en respectant la distance d’un mètre imposée. Les gens sont assez disciplinés, mais il y a beaucoup de policiers. On peut recevoir des amendes salées si on ne se plie pas aux règles établies. Je sors tous les jours promener notre chiot au parc à chiens. Les rues sont désertes...»

Entre voisins, plus personne ne se salue, observe-t-elle. «Comme si on ne voulait pas risquer de se transmettre le virus en ouvrant la bouche!»

Entre surréalisme et science-fiction

Celyne Roy, une Québécoise expatriée en Catalogne depuis 11 ans et que nous vous avons présentée sur Avenues en 2018, s’apprêtait quant à elle à redéménager à Barcelone après une parenthèse d’un an et demi sur la Costa Brava au moment où les mesures ont été resserrées, début mars. «Je suis allée en Belgique juste avant que la compagnie pour laquelle je travaille depuis peu arrête tous les voyages d’affaires, raconte-t-elle. Au début, on regardait ce qui se passait en Italie et jamais on n’aurait pensé que la situation dégénérerait ici aussi.»

Elle vit depuis février chez une amie, qui devait à l’origine l’héberger pendant un mois, sur l’avenue Gaudi, en attendant qu’elle trouve un appartement. Les images de musiciens sur leurs balcons qui ont beaucoup circulé la semaine dernière? C’étaient ses voisins. «Ils sortent moins maintenant, par contre, observe-t-elle. On dirait que tout le monde est entré dans une sorte de routine de confinement. J’ai aperçu des voisins jouer aux cartes sur leurs balcons, ainsi qu’un père et un fils jogger sur place, puisqu’on a plus le droit de sortir courir dans les rues.»

Comment trouver un appartement dans de pareilles circonstances? Elle occupe en ce moment une chambre normalement louée par des utilisateurs de la plateforme Airbnb. «Ma copine travaille le matin, raconte-t-elle. Alors comme mon nouvel emploi me permet de travailler de la maison, je m’installe sur la table de la cuisine entre les repas.» Elle espère que l’agent qui l’aide à trouver un logement pourra aller en visiter un pour elle au cours des prochains jours, mais n’a aucune idée combien de temps elle devra attendre avant de pouvoir déménager.

Heureusement, le fait de travailler en informatique lui assure de ne jamais manquer de travail. «Ici, le télétravail n’est pas bien vu par les patrons. C’est une culture d’entreprise très patriarcale. On peut perdre une demi-heure près de la machine à café au bureau ou à parler avec une collègue, ce n’est pas grave. Mais les patrons n’aiment pas qu’on travaille à distance parce qu’ils ne peuvent pas nous avoir à l’œil. Tous les gens que je connais et qui travaillent en entreprise le font de la maison en ce moment. Je pense que ça va peut-être changer les perceptions et les manières de travailler.»

Elle remarque également une certaine créativité, qui aide les petits commerçants à traverser la crise. «Plusieurs se sont rendu compte qu’il est possible d’avoir recours à un service de livraison à vélo, par exemple.»

Si elle n’hésite pas à critiquer les gens partis dans leurs résidences secondaires au bord de la mer ou à la montagne, qui ont contribué à propager le virus un peu partout dans la région, elle salue la discipline de la communauté asiatique. «On a une grande communauté chinoise à Barcelone. Les gens se sont autoresponsabilisés avant même que des mesures ne soient prises par le gouvernement. Ceux ayant eu des contacts avec des visiteurs venus de Chine se sont mis en isolement sans qu’on leur demande. Certains ont fermé leurs commerces pour empêcher les contacts. Un réseau d’entraide s’est rapidement mis en place.»

La soixantenaire continue d’adorer son coin de pays d’adoption, où «le système de santé est formidable», dit-elle. «Je suis assez impressionnée par les mesures que le nouveau gouvernement, plus socialiste, prend en ce moment. Les gens qui ne peuvent pas payer leur loyer recevront de l’aide et les paiements d’hypothèque sont retardés. Les compagnies peuvent fermer temporairement. Les gens qui ne peuvent toucher de chômage parce qu’ils n’ont pas travaillé assez longtemps pourront aussi avoir un coup de pouce. On s’inquiète aussi beaucoup pour nos retraites... Le gouvernement a annoncé qu’il va payer la sécurité sociale pour nous.»

Comme Manon, Celyne observe aussi une certaine distance sociale, qui va au-delà du mètre exigé. «Quand je sors, je croise peut-être trois personnes en allant jeter les vidanges, mais on garde nos distances. On ne se regarde même plus. Les gens s’énervent un peu plus, aussi. On se croirait dans un film de science-fiction… »

Photo: Celyne Roy

Quand l’art agit comme catalyseur

Marie-Lou Desmeules, 42 ans, a pour sa part vécu à Berlin pendant une décennie avant de transporter ses pénates en Espagne il y a huit ans. L’artiste multidisciplinaire s’est installée à Barcelone il y a un an, avec son mari valencien, non loin du parc Güell. Bien que son quartier, Gràcia, ne soit pas pris d’assaut par les touristes, elle voit normalement tous les jours les rues s’animer autour de son appartement et de son atelier, qui se trouve à quelques minutes de marche de chez elle. Pendant notre conversation, elle me montre des images captées de sa fenêtre, à deux pas de la Plaça de la Virreina, face au cinéma Verdi. Il n’y a pas âme qui vive.

Il n'y a pas âme qui vive dans les rues du quartier Gràcia, à Barcelone. Photo: Marie-Lou Desmeules

Dans sa rue, un DJ a pris l’habitude de se mettre aux platines tous les soirs à 19h30. «Tout le monde sort sur son balcon et on danse. Il y a un trip de collectivité. Puis, à 20h, on applaudit les employés des services sanitaires.»

Comme la plupart des autres artistes avec qui elle partage son espace de création habitent plus loin, ce qui les empêche de s’y rendre à cause des contraintes imposées par le gouvernement, elle travaille seule depuis quelques jours. «Je travaille beaucoup autour de l’identité et du masque, explique-t-elle. Normalement, je transforme les gens en sculptures vivantes en créant des masques sur eux. Comme je ne peux travailler sur personne en ce moment, je suis allée vers la peinture. Pour moi, c’est un catalyseur. Je joue avec les codes de la fin du monde. C’est inspirant. Par chance, j’avais commandé dix toiles avant le lockdown. Je commence mon quatrième tableau. Je suis dans un yang, mais il y a aussi des yin.»»

Elle aussi doit sortir pour promener son chien, activité qu’elle considère comme un «luxe» en cette période de confinement. «Comme artiste, on a l’habitude d’être isolé. Mais il y a une différence entre un isolement forcé ou pas.»

Contrairement à Manon et Célyne, qui n’ont jamais envisagé de rentrer au Canada, l’idée a effleuré l’esprit de Marie-Lou. Elle l’a rapidement chassée: sa vie est en Europe.

Malgré des périodes d’angoisse et le fait que son mari vienne d’apprendre la suppression de son emploi, son moral reste plutôt bon. Elle redoute cependant le moment où elle apprendra le décès d’un proche touché par la maladie.

Prenant un pas de recul, elle pose un regard plus philosophique sur la situation. «Même si c’est une tragédie, je vois une certaine beauté dans cet événement. C’est quelque chose que tout le monde vit. On se sent très vivant.»