La chronique Voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)
Photo: Mélanie Crête

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@mariejuliega sur X et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

10 romans pour voir le monde autrement

Même quand je ne me déplace pas, je voyage. Certains romans m’ont autant secouée qu’un choc culturel, transformant à jamais ma vision du monde. En ce début d’année, j’ai envie de partager avec vous quelques-unes des histoires qui m’ont marquée et qui m’habitent encore des mois, des années, voire des décennies plus tard. Comme vous le constaterez, j’ai un faible pour les livres qui nous racontent l’intime alors qu’autour s’écrit un pan important de l’histoire. Je crois aussi fermement que le moment, le contexte et le lieu où l’on plonge dans un livre influencent notre réception de ce dernier.


Pays sans chapeau, Dany Laferrière

J’aurais pu mentionner L’énigme du retour, qui m’a bouleversée comme aucun autre. Mais Pays sans chapeau reste pour moi le livre qui m’a véritablement fait vivre Haïti pour la première fois. «Pays sans chapeau, c’est ainsi qu’on appelle l’au-delà en Haïti parce que personne n’a jamais été enterré avec son chapeau», écrit l’auteur en exergue. En soulignant la banalité de ses redécouvertes deux décennies après avoir quitté son coin de pays natal, Dany Laferrière nous fait ressentir Haïti à travers son vacarme, son agitation, ses personnages et le goût de ses fruits frais.

«Je ne veux pas de thé calmant. Je veux perdre la tête. Redevenir un gosse de quatre ans. Tiens, un oiseau traverse mon champ de vision. J’écris: oiseau. Une mangue tombe. J’écris: mangue. Les enfants jouent au ballon dans la rue parmi les voitures. J’écris: enfants, ballon, voiture. On dirait un peintre primitif. Voilà, c’est ça, j’ai trouvé. Je suis un écrivain primitif.»

«Pays sans chapeau» reste pour moi le livre qui m’a véritablement fait vivre Haïti pour la première fois.

Americanah, Chichamanda Ngozi Adicie

Ce roman devrait être une lecture obligatoire. Jeune et inexpérimentée, Ifemelu quitte le Nigeria pour poursuivre ses études à Philadelphie. Elle laisse derrière elle son grand amour, Obinze. Pour la première fois, elle prend conscience de la couleur de sa peau. N’ayant aucune conscience des clichés associés aux Noirs américains, elle navigue entre des préjugés qu’elle méconnaît elle-même et constate l’incongruité de certaines perceptions, comme l’idée qu’un pauvre est forcément irréprochable. Entre sa recherche d’emploi, ses histoires d’amour et les nombreuses questions qui la taraudent, Ifemelu lance un blogue pour partager ses réflexions à propos de ses observations liées à la race. On découvre aussi les chocs qui ponctuent le séjour anglais d’Obinze, qui ne parvient pas, comme il le souhaitait, à aller rejoindre Ifemelu aux États-Unis.

Dix ans après sa sortie, ce livre n’a rien perdu de sa pertinence. À la fin de 2023, j’ai englouti en trois jours ses quelque 700 pages (format poche), dont une partie se déroule durant les années Obama. On a beau se croire ouvert sur le monde, on constate rapidement nos travers nord-américains en se heurtant au jeu des perceptions. On s’attache illico à cette héroïne d’une franchise désarmante et on a qu’une seule envie en refermant le livre: dévorer tous les autres romans de cette auteure.

«Alexa, et les autres invités, peut-être même Georgina, comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la léthargie pesante du manque de choix. Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n’avaient pas manqué d’eau mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient aujourd’hui prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu’aucun d’entre eux ne meure de faim, n’ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d’avoir le choix, avide de certitude.»

Ce roman devrait être une lecture obligatoire.

Petit pays, Gaël Faye

Le monde ne serait pas le même sans la plume de l’auteur-compositeur-interprète et rappeur franco-rwandais Gaël Faye. Chaque écoute de ses chansons permet de découvrir de nouvelles perles. Dans sa poésie, douceur et violence se heurtent et s’enlacent. Publié en 2016, son roman, Petit pays, est une enfilade de perles sur des charbons ardents. Un rythme, le sien, où sa prose côtoie l’indicible et la beauté, l’horreur. Entre le Rwanda idéalisé par sa mère, qui a dû le quitter comme nombre de compatriotes, et les privilèges de son père, Français du Jura aux yeux verts, Gabriel, encore enfant, voit son monde basculer peu à peu vers l’enfer, à la même époque que ses parents se séparent. Le Burundi, comme Gaby, est en pleine transformation. Il apprend à distinguer les ethnies et à sentir l’enflure de cette étrange atmosphère où la taille et la grosseur du nez déterminent le camp, tout en voyant le fossé entre son père et sa mère s’élargir.

«Le début de la fin du bonheur, je crois que ça remonte à ce jour de la Saint-Nicolas, sur la grande terrasse de Jacques, à Bukavu, au Zaïre…»

Le monde ne serait pas le même sans la plume de l’auteur-compositeur-interprète et rappeur franco-rwandais Gaël Faye.

L’élimination, Rithy Pahn

Je triche, L’élimination est un essai, et non un roman. Lu pendant un trajet bucolique en chaloupe sur le Mékong quelques années après sa sortie en 2013, ce livre écrit par le cinéaste Rithy Pahn trois décennies après le génocide du Cambodge n’a, lui, absolument rien de paisible. En questionnant un des responsables de ce génocide, Duch, l’auteur replonge dans son histoire et celle du peuple khmer.

«À treize ans, je perds toute ma famille en quelques semaines. Mon grand frère, parti seul à pied vers notre maison de Phnom Penh. Mon beau-frère médecin, exécuté au bord de la route. Mon père, qui décide de ne plus s’alimenter. Ma mère, qui s’allonge à l’hôpital de Mong, dans le lit où vient de mourir une de ses filles. Mes nièces et neveux. Tous emportés par la cruauté et la folie khmères rouges. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi je suis resté vivant, car je n’étais plus rien

Prix Joseph-Kessel, prix Aujourd’hui, prix Essai France Télévisions, Grand Prix des lectrices de ELLE, Grand Prix SGDL de l’essai. Une lecture essentielle.

Une lecture essentielle.

La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr

Comment décrire ce roman touffu aux multiples couches? Commençons par un extrait de la quatrième de couverture: «En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938: Le labyrinthe de l’inhumain. On a perdu la trace de son auteur, qualifié en son temps de «Rimbaud nègre», depuis le scandale que déclencha la parution de son texte. Diégane s’engage alors, fasciné, sur la piste du mystérieux T.C. Elimane, se confrontant aux grandes tragédies que sont le colonialisme ou la Shoah. Du Sénégal à la France en passant par l’Argentine, quelle vérité l’attend au centre de ce labyrinthe?»

À la fois une quête, une incursion dans la culture sérère et, comme plusieurs l’ont souligné, une grande déclaration d’amour à la littérature, La plus secrète mémoire des hommes a remporté le prix Goncourt 2021. Une lecture exigeante, qui m’a pourtant bercée comme le hamac dans lequel je me suis lovée pour dévorer cette brique sous le soleil du Sine Saloum. «Comment nous étions-nous rencontrés, ce livre et moi? Par hasard, comme tout le monde. Mais je n’oublie pas ce que l’Araignée-mère m’a dit: un hasard n’est jamais qu’un destin qu’on ignore…»

Une lecture exigeante, qui m’a pourtant bercée comme le hamac dans lequel je me suis lovée pour dévorer cette brique sous le soleil du Sine Saloum.

Stupeur et tremblements, Amélie Nothomb

Dans un tout autre style, ce roman de l’inimitable Amélie Nothomb nous transporte au Japon, qu’elle rêvait de retrouver depuis le jour où elle l’a quitté, enfant. Embauchée par la firme Yumimoto, la jeune femme découvre à ses dépens qu’au pays du soleil levant, il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Entre humiliation et harcèlement moral, elle découvre les codes et se heurte à la rigueur de l’autorité sans pour autant sacrifier son humour.

Grand Prix du roman de l’Académie française en 1999, Stupeur et tremblements a été adapté au cinéma en 2003. Un regard de l’intérieur qui teinte à tout jamais notre vision du monde du travail au Japon. «Il ne faut rien espérer de beau. N’espère pas jouir, car ton plaisir t’anéantirait. N’espère pas être amoureuse, car tu n’en vaux pas la peine: ceux qui t’aimeraient t’aimeraient pour tes mirages, jamais pour ta vérité. N’espère pas que la vie t’apporte quoi que ce soit, car chaque année qui passera t’enlèvera quelque chose. N’espère pas même une chose aussi simple que le calme, car tu n’as aucune raison d’être tranquille.»

À enchaîner avec Ni d’Ève ni d’Adam, dans lequel Amélie Nothomb raconte l’histoire d’amour vécue la même année (un gros coup de cœur).

Ru, Kim Thúy

Si vous faites partie des rares Québécois à ne pas avoir été bouleversé par les récits empreints de poésie de Kim Thúy, il faut absolument y remédier. Une enfant de 10 ans nous raconte le Vietnam de son enfance, le voyage tout sauf paradisiaque qui l’arrache à l’insouciance, le camp de réfugiés, l’arrivée au Québec… Au moment de ma lecture, en 2010, j’avais noté: «une économie de mots, mais une grande générosité dans ses silences, qu’on entend à la fin de ses phrases. Des points suspendus entre deux continents. Des âmes sans états». Je me promets de le relire avant de filer voir son adaptation à l’écran. Ru a remporté le Prix du Gouverneur général dans la catégorie romans et nouvelles en 2010 et a été traduit en 25 langues. Libre Expression a réédité le roman en version de luxe et enrichie en 2023.

«On oublie souvent l’existence de toutes ces femmes qui ont porté le Vietnam sur leur dos pendant que leurs maris et leurs fils portaient les armes sur le leur.»

Si vous faites partie des rares Québécois à ne pas avoir été bouleversé par les récits empreints de poésie de Kim Thúy, il faut absolument y remédier.

Paris est une fête, Ernest Hemingway

Je l’avoue: la vie d’Hemingway me paraît beaucoup plus intéressante que la plupart de ses romans. J’ai visité trois des maisons où il a vécu et j’ai une fascination presque voyeuse pour les moindres détails de sa vie, mais j’ai abandonné certains de ses romans en cours de lecture. À Key West, j’en suis venue à la conclusion que j’aurais pu être amie avec toutes les femmes de sa vie, mais que lui m’aurait probablement inspiré de l’antipathie.

Néanmoins, Paris est une fête est dans une classe à part. J’ai souvent dit que j’aurais voulu vivre dans ce livre. C’est une vision romantique – voire clichée – de l’écrivain en herbe fauché dans une ville où tout est encore possible. Un Paris où des lieux comme le Ritz et le Crillon construisent leur légende, tout comme les personnages qui y évoluent. On y croise les Fitzgerald et découvre des noms de rues familiers, mais qui ont bien changé. Surtout, on plonge dans la tête de l’auteur à une époque où il n’avait pas encore connu le succès littéraire.

Après avoir été correspondant au Moyen-Orient pour le Toronto Star, le jeune journaliste s’installe à Paris à un moment où le coût de la vie y est très bas, la rendant idéale pour amorcer sa carrière d’écrivain. Nous sommes dans les années 1920. Il faudra attendre à la fin des années 1950, quand le Ritz persuade l’écrivain de reprendre possession de deux valises qu’il y avait entreposées depuis 1928, pour qu’il se mette à rédiger ce qu’il appelait alors ses «Vignettes parisiennes».

«Quel était le sujet que je connaissais le mieux et sur lequel je n’avais pas encore écrit – ni perdu – un récit? Qu’est-ce que je connaissais vraiment bien? Quel sujet me tenait le plus à cœur? Ce n’était pas une question de choix. Je n’avais pas que le choix des rues qui me ramèneraient le plus vite possible vers un endroit où je pourrais travailler: la rue Bonaparte, la rue Guynemer, puis la rue d’Assas, et la rue Notre-Dame-des-Champs jusqu’à la Closerie des Lilas. Je m’assis dans un coin, dans la lumière de l’après-midi qui filtrait par-dessus mon épaule et je me mis à noircir mon cahier.»

Un autre roman que j’ai lu plus d’une fois et qui me revient souvent en tête dans la Ville Lumière, sans doute l’un des endroits sur terre où j’aime le plus remonter le temps.

J’ai souvent dit que j’aurais voulu vivre dans ce livre.

L’amant, Marguerite Duras

L’amant fait partie des romans qui m’ont donné envie de découvrir l’Asie. Je l’ai lu à différents moments de ma vie, comme une sorte de baromètre de mes propres émotions. J’ai été envoûtée par l’écriture autant que par Saigon, avec qui j’ai tant de rendez-vous manqués. En quelques lignes, Duras a le pouvoir de me ramener instantanément dans sa moiteur de l’Asie du Sud-Est, l’un des coins du monde où je me sens le mieux, et de faire ressurgir ses effluves.

«Des odeurs de caramel arrivent dans la chambre, celle des cacahuètes grillées, des soupes chinoises, des viandes rôties, des herbes, du jasmin, de la poussière, de l’encens, du feu de charbon de bois, le feu se transporte ici dans des paniers, il se vend dans les rues, l’odeur de la ville et celle des villages de la brousse, de la forêt.» Et cette phrase si puissante de la toute première page, qui reste pour moi l’une des plus belles: «Très vite dans ma vie il a été trop tard»…

On le relit?

L’amant fait partie des romans qui m’ont donné envie de découvrir l’Asie. 

La porte du voyage sans retour, David Diop

Inspiré de la vie du naturaliste français Michel Adanson, La porte du voyage sans retour, publié en 2021, m’a fait voyager de la France au Sénégal, bien calée dans mon salon longueuillois. Le titre fait référence à l’île de Gorée, d’où sont partis des millions d’Africains au temps de la traite des Noirs. C’est une histoire d’amour là où on ne l’attend pas. Une histoire d’héritage, qui se déroule entre deux époques. Un secret, aussi. «C’est dans ce qui est en 1750 une concession française qu’un jeune homme débarque, venu du Sénégal, pour étudier la flore locale, résume la quatrième de couverture. Botaniste, il caresse le rêve d’établir une encyclopédie universelle du vivant, en un siècle où l’heure est aux Lumières. Lorsqu’il a vent de l’histoire d’une jeune Africaine promise à l’esclavage et qui serait parvenue à s’évader, trouvant refuge quelque part aux confins de la terre sénégalaise, son voyage et son destin basculent dans la quête obstinée de cette femme perdue qui a laissé derrière elle mille pistes et autant de légendes

Merveilleusement narré, La porte du voyage sans retour a des allures de roman d’aventures avec des accents philosophiques.

«J’ai alors pensé, en contemplant ce ciel d’Afrique, que nous n’étions rien ou si peu de chose, dans l’Univers. Il faut que nous soyons un peu désespérés par sa profondeur insondable pour nous imaginer que la moindre de nos petites actions, bonnes ou mauvaises, est soupesée par un Dieu vengeur. Cette pensée m’a traversé l’esprit à peu près sous la même forme que celle que tu m’as décrite, ma chère Aglaé, lors d’une de tes récentes visites chez moi, rue de la Victoire. Sous les étoiles du village de Sor, à l’écoute de l’histoire de la disparition mystérieuse de Maram racontée par son oncle Baba Seck, j’ai eu l’intuition soudaine que je n’aurais jamais assez de toute ma vie pour comprendre le millionième des mystères de notre Terre.»

David Diop a remporté le Booker Prize pour ce livre et était finaliste au Goncourt la même année que La plus secrète mémoire des hommes.

Ce livre m’a fait voyager de la France au Sénégal, bien calée dans mon salon longueuillois.