Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

2 février 2016

Le jardin de la prospérité

Le remaniement ministériel de jeudi dernier lancerait-il enfin le signal que le gouvernement en a fini avec l’austérité? L’austère troïka économique n’est plus – il ne reste que Carlos Leitão aux Finances. Désormais, la meneuse du jeu sera Dominique Anglade, nouvelle ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, à qui le premier ministre a confié la tâche de sortir l’économie québécoise de l’ornière.

Le temps est venu – nous semble-t-il – d’investir dans la prospérité. Pour beaucoup, cela signifiera aider la PME à se développer. Si le chômage à Québec, en Beauce et à Drummondville est nettement en deçà de la moyenne québécoise, c’est parce que les élus locaux et leurs agents économiques connaissent la seule recette qui marche: cultiver son jardin.

Espérons seulement que ce nouveau gouvernement Couillard saura éviter le mirage aux alouettes des «grands investisseurs étrangers», si prisés de la presse économique. Longtemps, on a favorisé la recherche de grands investisseurs étrangers sans porter toute l’attention que l’on aurait dû aux forces vives de l’économie québécoise. C’est d’ailleurs le grand défaut du Plan Nord: on attend beaucoup des compagnies minières torontoises, chinoises, françaises, indiennes, alors que chaque PME de ce vaste territoire a son propre Plan Nord! La question devrait donc être: que faire pour que chacune réalise son plan et embauche plus de monde?

C’est vrai au sud comme au nord. À quoi sert-il de dépenser des centaines de milliers de dollars et d’heures d’efforts pour attirer de grandes entreprises étrangères à qui il faudra, par-dessus le marché, offrir des millions en subventions récurrentes, au risque de les voir repartir vers d’autres subsides plus juteux? Or, les PME québécoises sont là, qui ne demandent qu’à rester et à croître.

Le cas de Drummondville est typique. Cette ville de 73 000 habitants compte désormais 15 700 emplois industriels dans 670 entreprises manufacturières logées dans neuf parcs industriels. Rien à voir avec les années 1970 alors que cette ville du textile périclitait avec un chômage frisant les 25%. Après quelques années de marasme, les responsables locaux du développement économique se sont d’avis qu’un certain nombre de jeunes entrepreneurs installés dans des garages ont des ambitions.

Ils mettent donc en place une série de mesures pour les aider à croître. Rien de compliqué: il s’agit le plus souvent de trouver un prêt, un local plus grand, du personnel qualifié. Parfois, il faut passer un coup de fil pour ouvrir une porte obstinément fermée chez un client potentiel ou une institution publique qui refuse de s’intéresser à leur produit ou à leur service. Ces actions qui ne coûtent presque rien font toute la différence entre des PME qui vivotent et d’autres qui carburent et se multiplient.

C’est la même explication partout où ça marche, à Québec et en Beauce. À ce titre, les difficultés économiques de Montréal s’expliquent largement par le fait qu’on a perdu de vue que toutes les grandes entreprises ont été des PME – qui sont les véritables créatrices d’emploi.

Pour le gouvernement du Québec, ce serait une grave erreur d’essayer de reproduire ce que les municipalités peuvent faire elles-mêmes et mieux. À chaque gouvernement son action. Et cette action doit être bien calibrée.

C’est une chose que le gouvernement du Québec a comprise pour la culture. Si le Québec est la seule province canadienne qui est une exportatrice nette de culture, et si son secteur culturel est beaucoup plus étoffé qu’ailleurs au Canada, c’est parce qu’il a construit une ambitieuse politique culturelle – avec le soutien, pas toujours bienvenu, d’Ottawa.

Malheureusement, son action économique a rarement été aussi cohérente. Elle a eu ses moments de grâce, notamment dans les années 1960, avec la création d’Hydro-Québec et de la Caisse de dépôt et placement, qui ont été et demeurent de puissants moteurs, puis encore dans les années 1980. C’était hier.

Ce qui manque à l’action gouvernementale est davantage de l’ordre de l’ajustement que de celui d’une grande révolution. Après tout, l’entrepreneuriat québécois est nettement plus fécond qu’il y a 50 ans. Les programmes et les structures sont en place: il ne manque en fait qu’une petite poussée.

Par exemple, manque-t-on de responsables locaux de développement bien formés et éclairés? À moins qu’il faille étendre les tarifs préférentiels en électricité aux PME plutôt que de les réserver aux grandes entreprises? Faudrait-il des politiques d’achat local? Dans presque tous les cas, il s’agirait de micromesures, qui seraient peu visibles, mais qui coûteraient moins cher que d’investir dans Bombardier.

Selon nous, la grande action économique du gouvernement québécois consisterait à terminer la grande œuvre entreprise avec la Révolution tranquille en matière d’éducation.

Peut-être Dominique Anglade, qui est aussi ministre de la Science et de l’Innovation, réussira-t-elle à convaincre ses collègues que l’éducation n’est pas une dépense, mais un investissement économique, sans doute le plus important, comme l’ont compris les grands pays de l’OCDE tels le Japon, l’Allemagne et les pays scandinaves. C’est toute l’activité économique du Québec qui est plombée par des taux abyssaux de décrochage scolaire et d’analphabétisme fonctionnel.

Car si l’économie est un jardin à cultiver avec soin, il en deviendra d’autant plus prospère que le terreau sera fertile.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.