4 juin 2019Auteure : Geneviève St-Germain

Furieusement 60 ans!

J’ai eu quarante ans dans la joie. Sans contredit, le plus bel âge de la femme. En cette moche époque d’âgisme généralisé, la cinquantaine a été si confrontante que je me suis penchée sur le sujet le temps d’un court essai, Mon âge est à inventer (Éditions La Presse), dont le titre évoquait mes constats de quinquagénaire et mes intentions pour les années à venir. La soixantaine se profile différemment. Plus active, plus fébrile. Avec les mêmes convictions, moins de peurs, un désir prenant de voir les sociétés changer, évoluer, aller vers davantage de progrès. Il y a de quoi retourner à une ferveur adolescente, espérer et se battre alors que les populistes et les autocrates reprennent du service. Le temps presse.

Bien sûr que la plupart des femmes ne vivent plus cet entre deux âges de la même manière que leurs ancêtres l’ont subi. Malgré les affres – le mot n’est pas trop fort – de la ménopause, on ne se sent généralement pas vieille à 50 ans. Ni à 60, d’ailleurs. Dans nos têtes et dans nos corps, du moins. C’est un cliché que de l’admettre. Mais même si l’on est bien déterminée à ne pas se laisser enterrer très vivante, la société a vite fait de jeter un regard différent sur nous, notre expérience et nos capacités. Dans les faits, à beaucoup moins s’intéresser à nos personnes. Un peu comme on se détourne de marchandises endommagées ou périmées. Physiquement et… intellectuellement, ce qui pour moi a été le plus choquant. Connaissances et sagacité ayant perdu leur valeur face à la fraîcheur d’idées pseudo-neuves souvent mille fois vues et entendues, mais inconnues du jeune – de la jeune – innovateur-trice. D’expérience, certains milieux sont particulièrement cruels à cet égard. Les métiers d’image, de création et d’innovation remportent la palme. C’est l’affaire de chacune, avec tous les moyens qu’elle a acquis, qu’elle connaît bien et assume de ne pas céder à cet effacement programmé.

L’on ne trouvera pas dans ce texte de morale sur les fabuleux bénéfices de la sagesse gériatrique. Qui, entre vous et moi, est pure foutaise. Le monde comporte son lot de vieilles timbrées et de vieux «gnochons». Et aussi de décideurs de ma génération absolument fascinés et étourdis par cette belle jeunesse hardie. Et absolument pas gênée de penser le monde autour de son nombril. Ayant si peur de faire figure de croulants, trop de mes contemporains s’empressent de plébisciter la moindre idée d’un jeune à gogo. Comme s’ils avaient honte de leur âge. Je conçois bien qu’il est difficile de résister à l’espèce de mépris, ou plutôt d’indifférence, des millénariaux à l’endroit des plus de 40 ans. Particulièrement en milieu de travail. Une autre lutte de dignité à mener avec bienveillance, mais fermeté. La sexagénaire que je suis devrait y exceller, tant j’ai dû me former à la subversion soft pour contrer le machisme de nombreux bonshommes de ma génération.

J’ai choisi de vivre la soixantaine comme un baroud d’honneur. De femme. De féministe convaincue. Mais surtout de créature assez libre pour savoir qu’elle ne l’est pas encore assez. Qu’elle est encore remplie de trop de peurs et d’appréhensions diverses. Et qu’elle s’appliquera à se libérer de ses chaînes intérieures jusqu’à sa mort.

Si ma cinquantaine s’est transformée par la force des événements en long voyage intérieur, j’ai décidé que la soixantaine et la suite, s’il y a lieu, seraient le temps d’une parole vraiment libérée. De la colère exprimée. De l’excentricité assumée. Important ça! Du moins en ce qui me concerne. Le temps presse. En cet âge de la vie où certaines renoncent à tous les artifices par lassitude ou idéologie, je vis à fond ma véritable passion pour la mode. Le plaisir de me vêtir sans me soucier d’être trop ou pas assez habillée. En me délestant du regard des autres, de la prévalence étouffante de la conformité chez nous en ces matières. Et sans céder non plus au mercantile diktat du sexy qui s’est abattu sur les femmes de 7 à 77 ans avec le nouveau siècle. «Sexygénaire» aie-je lu récemment quelque part! Mais qu’on nous foute la paix avec ça! Originale, singulière, colorée ou monochrome, mais sans déguisement. Botoxée, liftée, ridée ou flapie au naturel, cela ne regarde que moi. Quant au sexy, si l’on n’a pas encore compris que cette «marchandise» ne se trouvait dans aucun magasin et tenait à la vitalité de chacune plus qu’à ses courbes et ses œillades mutines, je laisse ma place sans regret.

Ayant beaucoup travaillé sur moi, comme on dit, j’ai décidé de me foutre la paix. Parfois, persuadée que l’on n’est pas assez bien, en voulant s’améliorer, on ne fait que s’édulcorer pour survivre. Je me suis rendu compte que ma colère d’antan face aux injustices de ce monde, celles faites aux femmes principalement, m’avait nourrie et avait soutenue ma quête intellectuelle finalement. Avec le temps, j’ai juste appris à ne pas retourner cette rage contre moi, une assuétude bien féminine, hélas! Ce qui me fait entrevoir la soixantaine avec une sorte de joie militante. Sans peur et sans reproche. À partir de ma colère, mais aussi de ma gratitude, de ma bienveillance, d’un idéalisme sans cesse renouvelé, on ne se refait pas. Mais surtout avec humour, la seule valeur refuge qui me convienne absolument.

À propos de Geneviève St-Germain

En 25 années de carrière, Geneviève St-Germain a notamment été journaliste, chroniqueure et animatrice à la radio et à la télévision.

Elle a conçu et animé des émissions télévisées (Les copines d'abord, Deux filles le matin, Femmes). Auteure de Carnets d'une désobéissante (Stanké) et de Soeurs d'âme(Stanké), elle a gagné plusieurs prix en journalisme écrit tels que le Grand Prix Magazines du Québec, catégorie «Portrait», pour un article paru dans Elle Québec et catégorie «Billet d'humeur» pour un billet publié dans Châtelaine.

Ses intérêts sont multiples, ses passions nombreuses, ses opinions singulières.