Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

L’école à trois vitesses

Le Québec a renié ses grands objectifs d’universalité en matière d’éducation en pratiquant une forme de ségrégation qui sabote la totalité du système. C’est la conclusion qui ressort très nettement de la dernière étude du Conseil supérieur de l’éducation, intitulée Remettre le cap sur l’équité.



Alors qu’on tient pour important un système universel de santé, on a laissé se développer un système éducatif à trois vitesses, qui favorise ceux qui ont déjà tous les avantages et qui renforce le décrochage scolaire au lieu de le contrer.

Les chiffres compilés dans le rapport montrent très nettement que le Québec a accouché du système d’enseignement secondaire le moins égalitaire au Canada. Le secondaire privé québécois recrute 21% des élèves, soit trois fois plus que la moyenne canadienne. Dans certaines régions, c’est encore plus fort: 42% à Québec, 39% à Montréal, 35% en Estrie. Quant aux écoles publiques à programme particulier, elles touchent 17% de la clientèle.

Ce sont donc 38% des élèves québécois de niveau secondaire qui sont soustraits du système public régulier. Il s’agit de la clientèle la plus favorisée socioéconomiquement. En fait, la «classe ordinaire» — celle qui regrouperait 60% de la clientèle générale — n’existe pratiquement plus à l’école secondaire québécoise.

Cette forme de ségrégation scolaire est unique à l’échelle nord-américaine et d’autant plus particulière qu’elle est virtuellement absente au primaire. Que se passe-t-il dans la tête des parents québécois entre le primaire et le secondaire? Au primaire, le phénomène de privatisation est marginal: on privilégie l’école de quartier. La classe régulière, qui regroupe tout le monde, est voulue de tous. Puis au secondaire, on considère que l’école doit servir à autre chose et on laisse faire.

On est donc devant un paradoxe: alors qu’on a inscrit la lutte au décrochage comme un des grands objectifs sociaux, on renforce un système de ségrégation éducative qui le favorise.

L’école publique se retrouve avec tellement peu de bons élèves que la mixité ne fonctionne plus. Elle s’occupe de l’accueil des immigrants qui doivent apprivoiser la langue, des enfants issus de milieux défavorisés, des cas à problème rejetés par les écoles privées et de toute la gamme des troubles d’apprentissage et des handicaps.

Or, tous les pédagogues savent que la mixité est le moyen de lutte le plus efficace contre le décrochage. Cela ne signifie pas que chaque école ne dispense qu’une sorte d’enseignement: elle doit au contraire moduler son enseignement en faveur des plus talentueux ET de ceux qui en arrachent. Mais le simple fait d’avoir en présence toutes les clientèles avantage tout le monde. On l’observe au primaire et cela pourrait marcher au secondaire si on ne laissait pas le système se saboter lui-même.

«On sait que si on a une bonne mixité, les enfants doués ne perdent pas leur temps», dit Claude Lessard, professeur émérite de l’Université de Montréal et président du comité signataire du rapport. L’un des principaux arguments pour envoyer son enfant au privé, c’est qu’on ne veut pas qu’il recule. Or, toutes les études citées par le rapport (une douzaine, en fait) démontrent que dans un contexte de mixité, les bons élèves ne reculent jamais: ce sont plutôt les autres élèves qui s’améliorent! C’est l’argument social en faveur de la mixité.

Ce déséquilibre des clientèles, combiné au manque criant de ressources financières et humaines, fait que l’école publique peut difficilement offrir une qualité d’éducation comparable au privé et se retrouve avec son lot d’enseignants démotivés, des directions déboussolées, des locaux mal entretenus, des services professionnels inaccessibles, sans parler des activités, des bibliothèques et des gymnases sous-équipés et sous-financés. On en arrive à la situation déplorable où bien des parents opposés viscéralement à l’école privée finissent par opter pour cette option, craignant de ne pas trouver dans l’école publique le milieu stimulant et le niveau qu’ils souhaitent pour leur enfant.

Il serait possible de réformer le système sans tout casser, mais sortir du laisser-faire demandera de la vision et du courage. Maintenant que le gouvernement abolit la taxe santé, serait-ce le moment d’instaurer une taxe école? Ce qui complique les choses, c’est que bon nombre de parents sont d’accord avec la politique actuelle de système à trois vitesses où l’école publique régulière est laissée à elle-même sans ressources suffisantes.

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Claude Lessard reconnaît que son rapport visait d’abord à constater une situation, controversée, plutôt qu’à proposer des solutions. Mais ces solutions existent.

Il n’est pas ici question d’abolir les écoles privées ou de les nationaliser. Mais il faut reconnaître que le privé québécois n’est pas vraiment privé, et qu’il est subventionné entre 60 et 75%. Ces subventions devraient s’accompagner de véritables contreparties sociales.

Cela se fait aux États-Unis, où l’on autorise des écoles publiques à cheminement particulier (charter schools) à condition qu’elles acceptent, par exemple, 20, 25 ou 30% d’Hispaniques, d’immigrants, d’Afro-américains ou d’élèves issus de milieux défavorisés.

De même, une autre condition consisterait à interdire aux écoles privées de renvoyer au public les élèves à problème ou dont la performance académique n’est plus à hauteur des attentes. Les écoles privées qui refuseraient ces conditions sociales deviendraient alors à 100% privées — et donc privées de subvention.

Quant à l’école publique, l’enjeu est de dynamiser l’offre scolaire en faisant en sorte qu’elles offrent toutes un programme particulier, en plus du programme régulier, et des activités parascolaires structurées. Ça veut dire plus d’argent, des directions plus dynamiques, des enseignants plus motivés, plus de services professionnels, plus de discipline, des locaux mieux entretenus.

C’est notamment le secret du redressement de l’école Père-Marquette, seule école secondaire francophone de l’arrondissement Rosemont–La-Petite-Patrie, à Montréal. Bien qu’installée dans un contexte difficile (niveau socioéconomique de 9 sur 10, ce qui est très bas), cette école jadis considérée comme l’une des pires du système québécois a instauré un programme international et des activités parascolaires étoffées. Et parce qu’elle a su créer la mixité en dynamisant son offre, la demande commence à excéder l’offre.

Bref, si on veut lutter contre le décrochage, on peut certes s’attaquer à la diplomation et à la performance des élèves et des enseignants. Mais on rame à contre-courant si on ne prend pas en compte comment un système à trois vitesses se sabote lui-même.

 

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.