La chronique Voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)
Photo: Mélanie Crête

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@mariejuliega sur X et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

Voyager à travers les objets d’Elsie Reford

On connaît Elsie Reford, fondatrice des Jardins de Métis, pour sa passion horticole, mais saviez-vous qu’elle était aussi une grande voyageuse? Alors que vient d’être lancé le livre Elsie Reford: 150 objets de passion, j’ai envie de partager avec vous quelques chapitres du destin exceptionnel de cette femme aussi conservatrice qu’audacieuse.



L’année dernière, à la même période de l’année, je revenais tout juste d’un séjour aux Jardins de Métis avec l’équipe du balado Les fabuleux Jardins d’Elsie Reford, produit par OHdio. Se promener sur le site recouvert de neige offre une tout autre expérience qu’en été. On peine à imaginer que quelques mois plus tard, azalées, roses et orchidées coloreront le paysage immaculé.

Le domaine où se trouvent les jardins n’a pas toujours été aussi fleuri. Quand Elsie en a hérité au décès de son oncle, George Stephen, l’un des pionniers du transport ferroviaire nord-américain, c’était un «simple» camp de pêche. C’est d’ailleurs cet amour pour la pêche qui a créé un lien particulier entre elle et ce dernier. Avant qu’elle se mette au jardinage à la suite d’une recommandation de son médecin à 54 ans*, Elsie a beaucoup voyagé, tant pour étudier que pour accompagner son mari, grand collectionneur d’art et amateur de photographie. On sait par exemple qu’elle a vécu en Allemagne, en Autriche et en France au début de sa vie adulte. C’est moins d’un an après son retour d’Europe qu’elle s’est fiancée à Robert Reford, à l’âge de 21 ans.

Un goût prononcé pour l’aventure

Ce qu’il y a de particulier en passant autant de temps à fréquenter l’univers d’un personnage historique, c’est qu’on a l’impression de le connaître intimement. Pour moi, Elsie Reford est d’abord une jeune femme audacieuse passionnée par le plein air et la musique. Sa coquetterie ne l’empêchait pas de partir en camping et de monter à cheval le plus souvent possible. Bon, d’accord, ses escapades de pêche entourée de serviteurs étaient sans doute bien loin des campements rustiques qu’on pourrait imaginer, mais sa soif d’aventure était bien réelle. Elle aimait aussi chasser et savait manier les armes à feu.

Ses escapades de pêche entourée de serviteurs étaient sans doute bien loin des campements rustiques qu’on pourrait imaginer, mais sa soif d’aventure était bien réelle.

Bien qu’il soit difficile de retracer des preuves concrètes de ses premiers voyages autour du monde, des photos de factures bien intrigantes se trouvent dans le livre Elsie Reford: 150 objets de passion. «Elles nous apprennent qu’Elsie a séjourné à Dresde en 1890-1891 dans un pensionnat pour filles de classes supérieures dirigé par Jenny Hessling. L’édifice, une impressionnante villa urbaine localisée au 21 Leubnitzer Strasse, se situait dans un des beaux quartiers de la ville.»

Musicienne accomplie – c’est d’ailleurs une photo d’elle avec son violon qui figure sur la couverture du livre –, elle a continué à manier l’archet pendant son séjour en Allemagne. Elle a ensuite poursuivi ses leçons de violon et de piano à Paris. Les factures retrouvées démontrent également sa passion pour la mode. «Outre ses fréquentes sorties au théâtre et au concert, elle envoyait des télégrammes à ses parents à Montréal – et a grossi sa garde-robe d’une tonne de toilettes.» Des albums de finissantes signées par ses amies et un cahier de citations en anglais, en français et en allemand témoignent aussi de sa vie européenne et de sa facilité à apprendre les langues. D’ailleurs, à la fin de sa vie, alors qu’elle était confinée à sa chambre du Banff Spring Hotel, en Alberta, elle s’était mise à l’étude du latin.

Un mariage heureux malgré les séparations

Dans les pages consacrées à ses carnets de bal – on en a retrouvé 14, qu’on peut aujourd’hui voir au Musée McCord –, le livre souligne qu’ils permettent de retracer «la valse des rencontres qui ont mené la jeune femme à se fiancer, puis à se marier» l’année suivant son retour d’Europe.

Quand Mary Elsie Stephen Meighen et Robert Eilson Reford se sont épousés le 12 juin 1894, ils ont en même temps uni deux des grandes familles montréalaises de l’époque. Pour leur voyage de noces, ils ont choisi New York, une ville qu’ils ont visitée à plusieurs reprises par la suite. Deux enfants naissent de leur union, Bruce et Eric.

Mme Robert W. Reford et Bruce Robert Reford, Montréal, QC, 1895. Musée McCord

Très amoureux, le couple a tout de même été séparé à plusieurs reprises au fil des années, même au Québec, tel qu’en témoigne leur abondante correspondance. Elsie aimait aller passer ses étés à Grand-Métis, où Robert, pris par le travail, n’allait la rejoindre que pendant quelques semaines. «Leur plus longue séparation a été durant la Première Guerre mondiale alors qu’Elsie s’installa à Londres, relatent les auteurs de Elsie Reford: 150 objets de passion. Elle s’y est rendue pour œuvrer en tant que bénévole dans les différentes causes de guerre ainsi que pour se rapprocher de leur fils aîné, Bruce. Ses longues lettres racontent l’exaltation de se retrouver au cœur de l’action, mais parlent aussi de la charge émotionnelle liée à l’éventualité de mauvaises nouvelles venant du front. Il s’agit là de l’héritage épistolaire d’une femme amoureuse.»

M. et Mme Robert Reford, Montréal, QC, 1866-1867. William Notman. Musée McCord

Une curiosité insatiable

Bien qu’elle ait suivi la voie classique des jeunes femmes de son rang à cette époque, Elsie Reford a continué à s’intéresser à une foule de sujets tout au long de sa vie. En plus de faire beaucoup de bénévolat, elle était reconnue comme une hôtesse hors pair. Elle ne faisait pas non plus les choses à moitié, comme en témoignent les spectaculaires jardins qu’elle a légués.

Rien n’était laissé au hasard quand elle se lançait dans une nouvelle aventure. À l’été 1910, elle a par exemple organisé une excursion de pêche en Gaspésie qui a exigé plusieurs mois de préparation. Elle a même convaincu une amie, Margaret Campbell, de l’accompagner en compagnie de douze guides. Oui, douze!

Après s’être rendue en canot jusqu’à la rivière York, puis à la rivière Saint-Jean, les aventurières sont revenues vers la Matapédia en longeant la baie des Chaleurs à dos de cheval. En neuf jours, elles parcourent ainsi les 320 km qui séparent la Matapédia de Gaspé.

L’amitié occupait une place importante dans la vie d’Elsie. Elle s’est notamment liée avec la seconde épouse de George Stephen, de seulement huit ans son aînée. Dans les nombreuses lettres qu’elles ont échangées, les deux femmes se rappelaient leurs souvenirs. «Durant la Première Guerre mondiale, Elsie rendait souvent visite aux Stephen à leur domicile de Londres ou à leur maison de campagne de Brocket Hall, dans le comté de Hertfordshire, nous apprend Elsie Reford: 150 objets de passion. Après la mort de George, en 1921, Elsie accueillit lady Mount Stephen à la villa Esteven en 1922, puis traversa avec elle le Canada sur le Canadien Pacifique en 1925, faisant halte ici et là pour admirer les villes et parcs nationaux que le magnat avait contribué à créer grâce à son chemin de fer. »

Je ne sais pas pour vous, mais moi, imaginer le voyage à cette époque me donne envie de longues escapades contemplatives.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, imaginer le voyage à cette époque me donne envie de longues escapades contemplatives (les serviteurs en moins). Dans le chapitre intitulé «Le sens exquis du voyage», l’auteure Hélène Jasmin raconte qu’Elsie Reford a emprunté un nombre incalculable de chemins de fer. Les voyages en paquebot ont aussi été très nombreux. Les Reford ont par exemple navigué à bord de l’Aquitana, dont la presse de l’époque a très peu parlé puisqu’il a été inauguré le lendemain de la tragédie de l’Empress of Ireland.

J’avoue avoir ressenti une vive émotion en découvrant les malles Louis Vuitton avec lesquelles le couple voyageait, dans l’un des entrepôts des Jardins de Métis. Des photos de ces bagages mythiques se trouvent d’ailleurs parmi les 150 objets de passion d’Elsie.

«Voyager pour fuir? Non, écrit Hélène Jasmin. Voyager pour apprendre. Voyager pour comprendre. Avec un budget illimité, toute sa vie elle a pu s’offrir croisières et expéditions selon sa fantaisie. Les mondains et les superficiels ne l’intéressaient pas. Elle leur préféra l’art de la conversation et le débat des idées.»

Cela ne veut pas dire pour autant qu’elle n’a pas croisé de célébrités et pénétré dans des lieux qui le sont tout autant au cours de ses luxueux périples. En 1933, elle s’est par exemple retrouvée au musée du château de Malmaison, le domaine déniché par l’impératrice Joséphine à l’ouest de Paris. Quand elle a appris que le Titanic avait coulé, elle a écrit une lettre à son mari du Grand Hôtel de l’Europe, en Autriche, où elle séjournait en compagnie de son fils Eric, avec qui elle a fait de l’escalade et de la randonnée en montagne.

Elsie aimait aussi contempler le ciel étoilé à bord des paquebots, chevaucher l’hiver au Québec, les soirs de pleine lune, et s’arrêter au Château Frontenac. L’Argentine et l’Égypte font également partie des pays dont elle a aussi foulé le sol.

Vous avez dit vie de rêve?

* Je ne vous raconte pas pourquoi, vous écouterez le balado pour le savoir. Ha, ha!

Publié par les Jardins de Métis, Elsie Reford: 150 objets de passion, rédigé par plusieurs auteurs, est disponible à la boutique des jardins. Le balado Les fabuleux jardins d’Elsie Reford a été réalisé par Marine Fleury et animé par Marie-Thérèse Fortin pour OHdio. Marie-Christine Blais a effectué l’essentiel de la recherche (aidée par moi-même!), Pierre Lévesque, la prise de son, Antoine Bédard, la musique originale et l’habillage sonore, et Christian Saint-Germain, le mixage sonore.