Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

20 mars 2017

Le vrai sens du mot francophone

Un peu partout sur la planète, on célèbre le 20 mars le jour de la Francophonie. C’est une occasion de se rappeler ce que ça signifie, au-delà des dictées de mots impossibles.

Être francophone, c’est d’abord participer d’un ensemble mondial de 275 millions de locuteurs dans une cinquantaine de pays.

Être francophone, c’est parler une langue de commerce, de science, de diplomatie, de technique, de création. Rien qu’au plan économique, les francophones produisent 20% des échanges économiques mondiaux. Dans le concert des 6000 langues parlées sur la planète, l’instrument des francophones compte parmi les plus utilisés. C’est cela, être francophone.

Être francophone, c’est faire partie de l’une des dix ou douze langues internationales autour desquelles s’organise un nouvel art de vivre transnational. Ce sont les langues qui forment désormais les grandes frontières de notre temps. L’une d’elles, c’est le français.

Être francophone, c’est aussi participer d’un ensemble multiculturel où le français est l’élément unificateur et son principe dynamique.

Car parmi les 275 millions de francophones, à peine 80 millions sont francophones de langue maternelle. Les autres ont l’arabe, le créole, le wolof, l’anglais, l’espagnol comme langue maternelle. Ils s’appellent Dany Laferrière, Boucar Diouf, Kim Thuy, Ken Scott, John Saul, et autres Mitch Garber, et on ne parle ici que des vedettes. En fait, mis à part l’anglais, aucune autre langue internationale n’a ce profil foncièrement multiculturel.

Car par-delà la francophonie «évidente» de langue maternelle que nous connaissons le mieux, il existe dans les Amériques tout un archipel de parlants-français plus ou moins connectés estimé à plus de 30 millions.

Par exemple, au Canada, deux millions de Canadiens anglophones déclarent être bilingues, ce qui signifie qu’ils sont deux fois plus nombreux que les francophones de langue maternelle. Cela veut dire qu’il y a largement plus de francophones que de Chinois en Colombie-Britannique, par exemple.

Aux États-Unis, on recense deux millions d’Américains qui déclarent parler le français à la maison, mais le nombre de francophones réels dépasserait les 10 millions selon certaines estimations. Et les francophones sont nombreux dans les pays latino-américains comme le Mexique, le Brésil, mais aussi le Costa Rica, la Colombie, le Pérou et l’Argentine (pour ne citer que les plus francophiles), sans oublier Cuba et la République dominicaine où le nombre de francophones est étonnant. Sans oublier Haïti, la Martinique, la Guadeloupe…

Cette francophonie réelle du continent est une sorte de Polynésie linguistique, une série d’îlots minoritaires presque partout, mais que les moyens modernes de communications et de transport permettent de réseauter comme jamais dans l’histoire.

Photo:  Shutterstock
Photo: Shutterstock

Être francophone, c’est donc une affaire de choix — de le rester, mais aussi, surtout, de le devenir.

Sait-on que le quart des professeurs de langue de la planète enseignent le français? Et c’est dans les pays anglophones que la demande est la plus forte. Après tout, 10% des écoliers canadiens-anglais sont en immersion française!

Car si la plupart des francophones du monde, et plus particulièrement dans notre arrière-cour nord-américaine, le sont par choix, c’est dire qu’en général, ils appartiennent aux classes les mieux instruites de leur société. Ils sont francophones par instruction, pour l’argent ou par passion — parfois les trois.

Être francophone, c’est donc une occasion en or pour les Québécois, qui disposent dans leur arrière-cour continentale d’une réserve de publics francophones quasi inexploitée, susceptible de multiplier par trois ou quatre le marché immédiat pour nos livres, nos films, nos musiques, nos téléromans, nos produits culturels, nos journaux, nos magazines.

Ces publics sont autant de terreaux fertiles pour le recrutement d’immigrants, d’étudiants, de professionnels, de techniciens, de représentants, d’administrateurs. Grâce à cette francophonie réelle, il devient possible d’embaucher des Californiens, des New-Yorkais, des Floridiens, des Mexicains, des Brésiliens qui parlent le français.

Nous écrivions l’an dernier à pareille date que «le Québec n’a pas le pétrole, mais il a la langue française». Car notre langue représente un atout économique et culturel bien réel. Mais cet atout, les Québécois le jouent mal.

Certes, le gouvernement du Québec pèse lourd dans la francophonie parce qu’il constitue l’un des rares États où le français est majoritaire. Le Québec jouit d’une force de frappe internationale plus forte et mieux structurée que celle de n’importe quelle province canadienne ou État américain, d’autant qu’il s’est doté de diverses institutions, tels ses bureaux et délégations, son Centre de la francophonie des Amériques et l’Association internationale des études québécoises.

On accuse bien souvent le gouvernement d’être en «retard sur les nouvelles», mais en matière de francophonie, c’est plutôt le contraire: sa vision et son action francophones sont très en avance sur la population.

Mais ce qui manque à l’effort québécois, c’est l’action individuelle de millions de Québécois, pour qui la francophonie n’est pas sur le radar.

Il y a même un danger que les Québécois — par ignorance ou inconscience — ratent le rendez-vous historique que représente la francophonie.

On entretient beaucoup, au Québec, cette image du village d’irréductibles, mais cette vision défensive ne tient pas compte du réel francophone et de tous ses chevauchements parmi les anglophones, les hispanophones, les lusophones et les créoles du continent.

Le gouvernement du Québec devra sans doute repenser son action afin de faire sortir du village les Québécois qui agissent et qui décident – auteurs, éditeurs, entrepreneurs et entreprenants, journalistes, producteurs, artistes de tout acabit, mais aussi financiers, dirigeants d’OSBL, politiciens. Pour profiter de cette francophonie à portée de main, ils doivent faire l’effort de lui parler, de la rejoindre, de la rencontrer.

Les Québécois en sont capables, puisqu’ils ont poussé très loin à l’intérieur du continent, eux dont on retrouve les noms jusque dans les déserts d’Arizona et de Californie et aux fins fonds des fjords d’Alaska.

Nous avons même des alliés, qui ont pour nom Alliances françaises (près de 200 sur le continent) et les lycées français à l’étranger (une bonne centaine), en plus de centaines d’associations d’enseignants et de professeurs de français, et de regroupements en tous genres, qui ont chacun leur réseau.

Ces réseaux sont très demandeurs de ce qui vient du Québec. Le problème est qu’il n’y a pas d’offre, et tous se demandent: où sont les Québécois? Qu’est-ce qu’ils attendent?

Être francophone, c’est agir.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

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