Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

19 avril 2017

Un bénévole n’est pas un scab

Le syndicalisme québécois n’est pas ressorti grandi de la dernière intervention du directeur général de la FTQ-Construction, parti en croisade contre le bénévolat.

Pour mémoire, Yves Ouellet exprimait son approbation envers la Commission de la construction du Québec, fin février, qui avait ordonné à un groupe de parents bénévoles de cesser de repeindre les murs de l’école primaire Capitaine-Luc-Fortin de Saint-Sébastien, en Montérégie.

On était alors en pleine relâche scolaire et les parents espéraient faire une surprise aux élèves dont l’école n’avait pas été repeinte depuis 30 ans. Ils ont eu une surprise en effet, puisque, répondant à une plainte, la CCQ a interrompu les travaux alors qu’ils étaient presque finis(!)

Le plus curieux dans cette histoire, c’est bien que la FTQ-Construction réagisse six semaines après le fait. Ce qui force le jeu, c’est que la ministre du Travail, Dominique Vien, s’apprête à sortir un règlement, le 25 avril, qui sera favorable au bénévolat. Ce règlement, promis depuis 2011, balisera les conditions de bénévolat dans l’industrie de la construction.

Il ne s’agira pas d’autoriser des amateurs sans formation ni expérience à réaliser des travaux réellement dangereux comme l’électricité ou trop importants comme le coulage de fondation ou la maçonnerie. De la peinture, cela se fait même par des peintres étudiants. N’importe quel citoyen a le droit de faire du plâtre, de poser du gypse chez lui: il peut certainement réparer un trou dans le mur et redonner un coup de pinceau à l’école de ses enfants.

Il y a plusieurs problèmes à la position d’Yves Ouellet, qui a reçu l’appui d’Éric Pronovost, président de la Fédération du personnel de soutien scolaire (affiliée à la CSQ). M. Ouellet dépeint des scénarios catastrophes de films, évoquant des enfants qui étouffent dans des escaliers en flammes parce que les mauvais matériaux ont été employés. Mais il est incapable de citer un cas réel de problème.

École Capitaine-Luc-Fortin. Photo: Facebook
École Capitaine-Luc-Fortin. Photo: Facebook

À l’école Capitaine-Luc-Fortin, le chantier était dirigé bénévolement par deux entrepreneurs en peinture qui avaient eux-mêmes choisi la peinture appropriée et qui voyaient à la sécurité de l’opération, notamment dans les échafaudages! Un bénévole, ce n’est donc pas un irresponsable.

Un bénévole, ce n’est pas non plus un «scab». Qu’un syndicat défende les intérêts de ses syndiqués, soit. Mais il est ici question de travaux qui ne se faisaient pas de toute façon! Et pour lesquels deux entrepreneurs en peinture ne voyaient pas de problème. L’école n’avait pas été repeinte depuis 30 ans, et la Commission scolaire n’avait pas les 50 000 $ pour ce faire.

Yves Ouellet et Éric Pronovost n’ont pas entièrement tort d’argumenter que les bénévoles donnent une aide inespérée à l’État et qu’ils paient deux fois: d’abord à travers leurs comptes de taxes scolaires qui ne cessent d’augmenter, puis en bénévolat. Sauf que l’État, c’est nous.

La faute de l’État quant au délabrement des écoles est d’abord la faute collective des Québécois. Elle ne résulte pas des mesures récentes d’austérité, mais d’un sous-investissement chronique en matière d’entretien auquel ont participé tous les gouvernements et l’ensemble de la population par tacite reconduction depuis les années 1970. L’augmentation subite des taxes scolaires est typique d’une situation de rattrapage sur laquelle on ne peut plus revenir, et qui ne sera sans doute pas suffisante. Nous en sommes là par négligence collective. Ce dont les parents bénévoles de Saint-Sébastien sont très conscients — plus en tous les cas que la FTQ-Construction et la FPSS-CSQ.

En entrevue à la radio, Yves Ouellet a fait valoir que les autres syndicats, en santé entre autres, ne doivent pas encourager le bénévolat. Sur quelle planète vit-il? Des bénévoles, il y en a dans presque tous les CHSLD, tous les hôpitaux et dans plusieurs écoles sans que les syndicats en fassent tout un plat. Plusieurs syndicats font même campagne pour encourager le bénévolat des parents, des enfants, voire même des bénéficiaires. Demandez aux milliers de parents qui siègent sur les conseils d’établissement des écoles auprès des enseignants, de la direction et du personnel de soutien.

On pourrait aussi se demander: dans quel siècle vit-il? Le Québec de 2017 n’est plus le Québec de 1967. L’État providence ne peut pas tout: les écoles sont mal entretenues, les tablettes des bibliothèques sont à moitié vides, les livres tombent en morceaux. Les bénévoles sont un rouage essentiel du fonctionnement de nombreux services de l’État, à commencer par les soins palliatifs.

La sortie d’Yves Ouellet évoque d’ailleurs Les Invasions barbares. Le film de Denys Arcand dépeignait une société où toute forme de civisme a disparu au détriment des intérêts corporatistes et où l’on ne peut plus visser une ampoule sans la permission des syndicats.

S’il y a bien un problème criant au Québec, quand on le compare aux autres provinces, c’est bien le fait que les Québécois sont moins généreux de leur temps et de leur argent que les autres Canadiens. Plus qu’ailleurs, le Québec a besoin de l’action citoyenne et de sa société civile, laquelle devra en faire d’autant plus que la société vieillit et qu’il y aura moins de gens pour mettre l’épaule à la roue.

La position de la FTQ-Construction est indéfendable parce que tous les pédagogues, toutes les directions scolaires réclament l’implication des parents. On ne parle pas ici de retourner au temps des écoles de rang construites par des corvées d’habitants. C’est le rôle de l’État. Mais il ne faut pas que le cadre devienne un carcan qui empêche les parents de donner un coup de pinceau quand le système niaise.

Et il y a le message: une école où les parents s’impliquent envoie un puissant message aux enfants, qui en tirent plusieurs leçons par l’exemple: l’école, c’est important; c’est une communauté qui se crée; il faut contribuer; aide-toi, et le ciel t’aidera; les bénévoles ne sont pas des scabs.

Il faudra bien un jour que l’on dise la vérité: de nombreuses écoles sont sales et mal entretenues non seulement parce que les commissions scolaires et le ministère ont failli à leur responsabilité, mais parce que des millions de citoyens — à commencer par des dirigeants syndicaux — ne se sont pas comportés en adultes. Et que dire des bénévoles qui veillent les patients en soins palliatifs, accompagnent les parents et les enfants dans les hôpitaux et font une différence dans la vie des êtres humains qui doivent composer avec la maladie, et pourquoi pas dans celles des élèves qui vivent toute la semaine dans leurs écoles? De grâce, n’empêchons pas ceux qui ont le courage d’agir.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

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