La chronique Société et Culture avec Claudia Larochelle

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

Psychose et dépression dans l’œil de notre grande Sophie Cadieux

Vous croyez qu'il est possible de naître dans le mauvais corps?

Vous croyez qu'il est possible de naître à la mauvaise époque?

Le croyez-vous? La morosité actuelle de janvier rend la seconde question d’autant plus pertinente, il me semble. Quant à la première sur le rapport au corps, elle demeure on ne peut plus d’actualité avec, entre autres, la diffusion de la série percutante Je suis trans sur Moi & Cie.

Celle qui posait ces deux questions et plus encore s’est suicidée en 1999.

C’était quelques jours après avoir remis le manuscrit de sa pièce 4.48 Psychose et un an avant sa parution.

Ça vous fait penser à une très brillante blonde étoile filante d’ici vous aussi, hein? Oui, il y a des rapprochements à faire entre la trajectoire et l’écriture de notre Nelly Arcan nationale et celle de la Britannique Sarah Kane, partie elle aussi trop vite à l’âge de 28 ans. Même plume acérée qui remue, même lucidité et volonté de ne plus se taire, de montrer, de commenter, en l’occurrence de défricher. Mêmes réactions fortement mitigées, voire agressives à leur endroit concernant leurs mots, mais aussi sur les femmes qu’elles étaient de leur vivant quand elles publiaient; on les jugeait «hystériques», «folles», «inconsistantes», «sauvages», etc. Comble de l’ironie, dans les deux cas, après leur mort très médiatisée, leurs mêmes détracteurs et détractrices saluaient, certains publiquement dans la presse, leur authenticité, leur complexité, leur féminisme, blablabla…, les auréolant de gloire et de bons mots. Fin du parallèle.

Sans tiédeur

C’est Guillaume Corbeil qui a traduit 4.48 Psychose, pièce portée par une toujours très juste Sophie Cadieux, à laquelle on risque d’être suspendu dans une totale concentration, dès le mercredi 27 janvier au Théâtre La Chapelle, qui n’a pas peur de prendre des risques, d’aller là où on ne les attend pas. Avis à nos lectrices et lecteurs qui ne sont pas dans le coin, les textes de Kane sont accessibles, se lisent comme des romans et sont généralement bien traduits en français. Ils ont bien vieilli aussi. À lire aussi, donc. Notons que Sophie Cadieux peut aussi bien s’embraser dans l’humour que dans la tristesse, voire dans la folie et la démesure, qu’elle comprend l’esprit qu’elle incarne, en devenant ces mots, ne faisant pas que les effleurer pour poser ou briller sur la scène... L’expérience 4.48 Psychose ne sera pas tiède.

Photo: Facebook Sophie Cadieux
Photo: Facebook Sophie Cadieux

Ne serait-ce que pour tâter le pouls des spectateurs, j’ai hâte que cette parole singulière et tranchée soit à l’honneur sur nos planches avec cette pièce posthume qui parle de dépression et de suicide. «Sur le plan philosophique, son propos dépasse de loin la peinture complaisante de la maladie et pose des questions d’une profondeur vertigineuse: comment construisons-nous notre personnalité? Comment concilier nos désirs avec les normes imposées par la société? Sommes-nous assez exigeants et lucides avec nous-mêmes? L’amour est-il la seule façon de trouver du sens dans l’existence? », se demandait avec justesse en entrevue le metteur en scène Florent Siaud.

D’autres voix que la Kane

En France, et poursuivant même une tournée jusqu’ici à l’Usine C, c’est nulle autre qu’Isabelle Huppert qui avait interprété ce texte en 2005 dans une mise en scène de Claude Régy. Un an avant sa performance, au Théâtre de Quat’Sous cette fois, quand Brigitte Haentjens avait mis en scène les mots de La cloche de verre de l’Américaine Sylvia Plath (morte par suicide en 1963), dans un solo d’une extraordinaire Céline Bonnier, je me souviens qu’il y avait eu beaucoup d’émois, de mouvements sur les sièges, de toussotements de malaise... Mêmes réactions en 2010 quand Anne-Marie Cadieux avait joué Douleur exquise de Sophie Calle, très vivante celle-là, sur une rupture amoureuse et le désamour. Récemment, c’est l’adaptation et la mise en scène de l’œuvre de Nelly Arcan par Marie Brassard dans La fureur de ce que je pense à l’Espace Go qui avait fait jaser et émerger des réflexions sur la vie, la mort, les pensées entre les deux. Pièce qui aurait d’ailleurs mérité une tournée partout partout…

Est-ce que chaque fois qu’une artiste jugée audacieuse pose ses pieds sur des terres vaseuses en émettant des réflexions qui poussent les individus à un peu d’introspection, il y a raclements de gorge et mouchage de nez? C’est la saison du rhume et de la grippe après tout… Or, jouer dans les tripes et les mettre sur la table n’a jamais été comme présenter des princesses souriantes aux dents blanches dans les films de Disney. Peut-être que plus nous serons en contact avec ces failles et ces maux qui ne concernent pas que les femmes, soit dit en passant, plus une forme de compréhension et d’ouverture à des propositions culturelles qui dépassent le premier niveau s’installera naturellement, saison de la grippe ou pas…

Et comme encore cette semaine ma suggestion ne concerne pas une féérie avec licornes et arcs-en-ciel, vous allez penser que je suis une mélancolique et sombre chroniqueuse culturelle (!!!) Bien non. En sortant du théâtre, arrêtez-vous pour prendre un remontant dans un bar du Plateau Mont-Royal. À la santé des étoiles filantes.

Je craque pour…

Ces gars-là

Parce qu’il m’arrive aussi parfois d’être un boute-en-train qui transmet la bonne nouvelle, je ne vous ferai pas écouter en boucles des tounes Indie Folk déprimantes. Non. Il m’arrive de rire beaucoup, surtout en regardant la série Ces gars-là qui démarrait sa troisième saison en lion, lundi soir dernier à 20h sur Vtélé avec Sugar Sammy et Simon-Olivier Fecteau dans les rôles principaux de gars naïfs et détestables à la fois dans leurs rapports avec le sexe opposé. À cause du machisme du premier et de la mollasserie bon enfant du second. Or, ils finissent toujours par se faire mordre avant qu’on ait envie de le faire nous-mêmes. Grrrrrrrr. India Desjardins (une amie, je suis non-objective, mais honnête) qui collabore aux textes y met sans doute sa touche bien parfumée…