La chronique Société et Culture avec Claudia Larochelle

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

Pascale Beauregard, fille de l’année

Ces jours-ci, les palmarès des «personnalités de l’année» n’en ont que pour celles et ceux qui ont de la notoriété et qui contribuent à faire bouger les choses à grande échelle. Mais, qu’en est-il des inconnus qui font de la magie loin des projecteurs?



S’il n’y avait qu’un seul prix à remettre à la «fille de l’année», je le donnerais à Pascale Beauregard. Je sais qu’elle aurait trop d’humilité pour l’accepter, mais assez d’humour et d’intelligence émotionnelle pour comprendre mon choix, très admirative que je suis devant son parcours auprès de parents sourds. De ce vécu pas banal, elle a tiré Muette (Boréal), une autofiction captivante parue ces derniers mois. Aidante naturelle, mère de trois enfants, sans surprise, interprète en langue des signes, la nouvelle auteure fait incontestablement partie de mes plus inspirantes rencontres de l’année 2023.

«Il n’y a pas de case à cet effet sur les formulaires, mais ma langue maternelle, c’est celle des signes, bien avant le français. Ma mère me parle comme ça depuis que je suis née. C’est une langue invisible, qui n’est pas reconnue comme “officielle”, mais c’est la mienne», explique Pascale Beauregard en me regardant droit dans les yeux. Les siens sont lumineux et grands ouverts. Comme si elle voulait tout voir en même temps. L’habitude, sans doute. Toute sa vie durant, ma «voisine» quadragénaire du quartier Rosemont à Montréal l’a passée à traduire les paroles des autres, intermédiaire indispensable entre ses parents et le reste du monde. Déjà, alors qu’elle n’était qu’une petite fille d’âge préscolaire, on la sollicitait à cet effet, ne serait-ce que pour transmettre des indications d’itinéraire, répondre au téléphone, etc.

Portrait de l’écrivaine Pascale Beauregard pour la sortie de son livre « Muette », à Montréal, le jeudi 5 octobre 2023. Photo: Agence QMI, Joël Lemay

Sourd depuis ses quatre ans, son père, 75 ans, habite au-dessus de chez elle. Jusqu’à tout récemment, c’était aussi le cas pour sa mère de 71 ans, sourde à la naissance. Aux prises avec des problèmes de santé mentale, elle habite depuis peu dans un CHSLD. «Elle a une démence joyeuse qui la fait redevenir enfant. Ça me rassure, elle n’a tellement pas eu une vie facile», me confie-t-elle avec un amour évident et une grande compassion.

Pascale faisait un certificat en création littéraire quand elle a commencé ce roman, ignorant encore quelle forme il allait prendre. Une psychanalyse lui a donné l’élan qu’il lui fallait pour se propulser dans l’écriture, qui fut clairement rédemptrice pour celle qui s’est toujours effacée comme interprète. L’effacement, se faire oublier… Comme traductrice en langue des signes, elle en a fait son sacerdoce. «Je ne veux pas qu’on croie que j’ai eu une enfance traumatisante. Oui, c’est difficile d’avoir des parents sourds, mais c’est aussi riche à plein de niveaux», déclare celle qui a aussi une sœur. N’empêche, au nombre des histoires qu’on lui a confiées, il y a tous ces secrets de famille et ces grandes épreuves, par exemple, les abus vécus par son père élevé chez les Clercs de Saint-Viateur et parmi les quelque 375 victimes inscrites à l’action collective pour dédommager les personnes ayant subi une agression sexuelle par un religieux ou par un employé laïque de la congrégation entre 1935 et aujourd’hui. Bien qu’il était commun à l’époque de sortir des enfants sourds de leur famille pour les «placer» dans des endroits dédiés à leur éducation, celle qui est mère dévouée de trois enfants a du mal à le concevoir. Tout comme cette incommunicabilité entre sa mère et sa grand-mère maternelle aujourd’hui décédée. Cette dernière occupe d’ailleurs une place cruciale dans Muette, à commencer par le fait que c’est beaucoup elle qui l’a élevée. C’est aux deux, la mère et la fille, que l’auteure dédie son premier roman; «pour qu’elles se parlent enfin». Entre elles pour briser le poids du silence: Pascale. Toujours. Comment leur en vouloir? Lire ce texte donne toutes les clés pour comprendre.

Quand elle me parle de fatigue accumulée au fil du temps, je ne suis pas étonnée. Passer sa vie à transmettre, traduire, interpréter, communiquer, écouter, parler, gesticuler… Au cours de notre rencontre dans un resto situé entre nos deux résidences, elle ne s’en plaint jamais. Fais ce que dois, ce que tu dois, advienne que pourra. Je me dis qu’elle aurait aussi pu titrer ainsi son premier opus de ce vieux proverbe. Elle a opté pour Muette. Comme si, malgré ce texte qui fait aussi œuvre utile en levant le voile sur le tabou de la surdité, une part d’elle-même se taisait encore. Heureusement, je pressens que l’histoire est loin d’être terminée, qu’il y aura d’autres livres de sa plume. C’est son tour.

Et le mien, maintenant, chers lecteurs et lectrices, de vous souhaiter un temps des Fêtes des plus doux et régénérant. On se retrouve vite. Prenez soin de vous et de ceux que vous aimez. Dites-leur, en gestes ou en paroles, mais dites-leur.