La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Thierry Mugler, une entrée spectaculaire au musée!

«La mode est la seule forme d’art qui marche dans la rue.» La citation est du designer français Thierry Mugler, qui voit cette semaine son œuvre entrer au musée. Et comble de chance pour nous, c’est le Musée des beaux-arts de Montréal qui rend cette première mondiale possible.



En effet, l’exposition Thierry Mugler : Couturissime, à l’affiche jusqu’au 8 septembre 2019, permet d’admirer de près quelque 150 tenues signées Mugler. C’est la première fois qu’on laisse sortir des voûtes du géant français des cosmétiques Clarins une partie de cette collection riche de 7 000 objets.

En me rendant au musée, j’étais dubitatif. Est-ce que Mugler mérite une exposition dans un musée? Autant que Picasso ou Calder? Même si Saint Laurent ou Gaultier ont eu la leur? Ma résistance n’a pas tenu longtemps. L’œuvre est colossale. Sa mise en scène, signée Thierry-Maxime Loriot, à l’avenant. Le commissaire de l’exposition a fait un travail de titan pour nous convaincre de l’importance de son sujet, qui avait été peu documenté à ce jour.

Alan Strutt, Yasmin Le Bon, Palladium, Londres, 1997 ; Evening Standard Magazine, octobre 1997. Photo : © Alan Strutt. Tenue : Thierry Mugler, collection La Chimère, modèle « La Chimère », haute couture automne-hiver 1997-1998.

Il faut savoir que c’est le fait d’avoir réalisé l’événement La planète mode de Jean Paul Gaultier qui a valu à Loriot, né à Québec en 1976, d’être approché par l’entourage de Mugler pour l’organisation de cette première exposition. On sent que le commissaire, autrefois mannequin, a eu une envie de dépassement pour ce projet. Même les meilleures photos n’arrivent pas à rendre justice à ce que l’œil peut admirer et l’ambiance, dégager.

Peut-être que, comme moi, vous avez besoin de vous refaire le portrait de cet ogre de la création qui a quitté les spotlights de la mode il y a plus de 15 ans.

D’abord danseur, Thierry Mugler, natif de Strasbourg en France, commence à s’intéresser aux arts décoratifs et aux vêtements en 1962. Comme pigiste, il produit le prêt-à-porter chez Saint Laurent, Valentino, Chanel, Lanvin. À 30 ans, il crée sa marque. Dans les années 1980, il devient le designer chouchou des stars: Madonna, Mylène Farmer, David Bowie. En 1987, notre Diane Dufresne porte du Mugler sur la pochette de son disque Top secret; même Céline Dion s’habille en Mugler pour sa première apparition au Tonight Show en 1990.

Patrick Ibanez, pochette de l’album Top Secret de Diane Dufresne
1987. © 1987 AMERILYS INC. Photo © Patrick Ibanez. Tenue :
Thierry Mugler, collection Hiver russe, prêt-à-porter automne-hiver
1986-1987.

Il bouscule le monde de la haute couture autant par ses propositions que par sa mise en marché. On le sollicite pour créer des costumes à la Comédie-Française, au Cirque du Soleil (Zumanity), pour la tournée de Beyoncé. Et ce qui prouve qu’il est encore in, Cardi B, première rappeuse américaine à remporter un Grammy, portait une de ses créations vintage lors de sa prestation le 11 février dernier. Et cette robe, qui a été vue par des millions de téléspectateurs à travers le monde, fait partie de l’exposition.

Thierry Mugler n’a pas seulement eu le talent de savoir s’entourer. Premier et seul créateur français à être propriétaire de ses usines de fabrication, il excelle dans l’art de pousser les limites de la confection. Ses créations sont comme des sculptures que les mannequins et les artistes endossent pour devenir plus grands que nature. Cette impression que l’on a d’être si petit devant la majesté des pièces exposées!

Le concepteur a habillé des femmes et des hommes, mais il est évident qu’il a été davantage inspiré par ses muses féminines. Il aime voir la femme comme une conquérante qui tient les rênes de sa vie. Il lui a dessiné des robes hypersexy en paillettes, en plumes ou en latex, mais aussi des costumes déjantés auxquels il intègre des poignées de bicycle, où le chrome remplace le tissu. Vous verrez même une tenue en caoutchouc qu’on dirait taillée dans des pneus.

Patrice Stable, Emma Sjöberg lors du tournage du vidéoclip de la
chanson « Too Funky » de George Michael, Paris, 1992, réalisé par
Thierry Mugler. Photo : © Patrice Stable. Tenue : Thierry Mugler,
collection Les Cow-boys, prêt-à-porter printemps-été 1992.

Ses défilés ont toujours été des spectacles. On lui doit notamment d’avoir ouvert les passerelles aux mannequins de différentes origines et aux transgenres.

Reprenant l’idée de Thierry Mugler que la représentation de la mode devait s’approcher de la tragédie glamouresque, le commissaire Thierry-Maxime Loriot a construit le parcours de la visite comme un opéra divisé en six actes. Chaque salle a sa personnalité.

Dans l’acte I, on met en scène son travail à la Comédie-Française pour la pièce Macbeth. Les costumes inspirés des cuirasses et des armures d’autrefois, et pesant plusieurs kilos, témoignent de la capacité de Mugler de donner du sens à un texte de Shakespeare.

Thierry Mugler, costume pour le personnage de la première sorcière. Centre national du costume de scène, D-CF-2234G. Photo : © CNCS Pascal François

Pour prolonger l’esprit du concept élaboré par Thierry Mugler pour ce spectacle créé en 1985, Thierry-Maxime Loriot a fait appel à Michel Lemieux, notre spécialiste de la magie visuelle en 4D. Ce dernier a imaginé un tableau onirique dans lequel Lady Macbeth se défait du poids de son existence pour vivre sa folie. Cette contribution ajoute de la substance et de la théâtralité à cette première salle, et nous confirme qu’on est dans une institution muséale indépendante qui s’intéresse à l’art et pas au commerce.

Dans l’acte II, Stars et Strass, on voit comment le designer a su mettre en scène la mode avec des vedettes, de la musique et beaucoup d’exubérance. Il y a une grande quantité de photos et d’extraits vidéo qui nous ramènent à l’effervescence des années 1980.

Patrice Stable, Linda Evangelista sur le tournage du vidéoclip de la chanson « Too Funky » de George Michael, Paris, 1992, réalisé par Thierry Mugler. Photo : © Patrice Stable.

La troisième salle, un peu moins bien définie, a pour thème Belle de jour et Belle de nuit. On fait écho à la quête du styliste pour créer le glamazone, une nouvelle tendance permettant à la femme d’être à la fois moderne, chic, urbaine et fantaisiste.

Dans l’acte IV, on s’intéresse au rapport que Mugler entretient avec la photo, notamment son travail avec Helmut Newton.

Helmut Newton, séance de photo pour le catalogue de la collection
Lingerie Revisited, Monaco, 1998. Photo : © The Helmut Newton
Estate. Tenue : Thierry Mugler, collection Lingerie Revisited, prêt-à-
porter automne-hiver 1998-1999.

Le parcours s’achève en apothéose avec deux salles spectaculaires. L’acte V, intitulé Métamorphoses, recrée un bestiaire dans lequel sont regroupées des tenues inspirées du monde animal et marin. Le tout baigne littéralement dans une atmosphère tropicale créée par la firme d’effets spéciaux montréalaise Rodeo FX.

Patrice Stable. Photo : © Patrice Stable. Tenue : Thierry Mugler, collection Les Insectes, haute couture printemps-été 1997.

L’acte VI, dans une salle aux murs en miroir et en tôle ondulée, scénographiée par l’artiste allemand Philipp Fürhofer, nous suggère une vision décalée du futur, à la manière de la bande dessinée, du film Métropolis de Fritz Lang ou du design industriel des années 1950.

Dire que toutes ces tenues sont passées à la vitesse de l’éclair à l’occasion de défilés vus par une infime minorité de personnes, il y a maintenant une éternité! C’est un privilège aujourd’hui d’avoir le loisir d’en admirer tous les détails. On est surpris, je le répète, par le gigantisme de ces créations, la minutie des détails de confection, par la modernité intacte de leur facture.

Christian Gautier, costumes pour les Mugler Follies, 2013. Photo : Christian Gautier / © Manfred Mugler. Tenues : Thierry Mugler.

Et au-delà de la matière que Thierry Mugler a su si brillamment transformer, l’exposition nous fait comprendre à quel point cet artiste a été un agent de changement. On n’a pas vraiment porté ces vêtements flamboyants qu’il a imaginés, mais le seul fait de les créer et de les mettre en scène a eu une influence sur notre façon de voir la vie et l’humain. C’est ça, un artiste marquant, et c’est pour ça qu’il se retrouve au musée.

Comme elle l’avait fait pour Picasso, la directrice du MBAM, Nathalie Bondil, a eu la bonne idée de mettre la création locale à l’honneur. Ainsi, les hordes de visiteurs qui se déplaceront pour Mugler devront, avant de sortir, traverser une dernière salle consacrée à la couture de chez nous.

Dix designers ont été retenus pour constituer ce portrait de la mode montréalaise. C’est un mélange d’expérience, d’innovation et de diversité. Ça vaut la peine de les nommer tous: Philippe Dubuc, Denis Gagnon, Ying Gao, Helmer Joseph, Nathon Kong, Marie-Ève Lecavalier, Markantoine, Fecal Matter, Atelier New Regime et Marie Saint Pierre. La présentation est plus rudimentaire que pour Mugler, et chaque créateur a peu de morceaux pour se faire valoir, mais l’effort est louable.