La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Offrandes musicales

Comme l’indique l’intitulé de cette chronique, titre emprunté au dernier ouvrage de Michel Tremblay d’ailleurs, vous allez voir qu’il y a beaucoup de musique offerte dans ce premier texte de l’année 2022. J’aime quand la musique et la chanson ponctuent nos vies.



C’est peut-être pour ça que j’ai perdu ma réserve quand j’ai entendu le chanteur belge Stromae répondre en chantant à une question au journal télévisé de TF1 du 11 janvier dernier. Malgré l’entorse à l’éthique journalistique, j’ai aimé que la chanson surgisse dans l’entrevue que menait la présentatrice Anne-Claire Coudray. La surprise, le sujet de la chanson et son exécution m’ont fait passer l’éponge. Quel moment de télévision!

Et c’est encore la chanson qui, mardi dernier, a apaisé ma peine à l’annonce de la mort inattendue de Karim Ouellet, auteur-compositeur-interprète tellement prometteur. À 37 ans, il nous laisse une œuvre inachevée, mais les chansons qu’il nous lègue n’en seront que plus précieuses. Les réentendre était comme un baume.

 

Offrandes musicales de Michel Tremblay, Leméac/Actes Sud

Revenons à Offrandes musicales, le nouveau livre de Michel Tremblay.

Le temps d’une parution, notre écrivain bien-aimé abandonne ses personnages pour nous offrir un florilège de souvenirs personnels liés à la musique, à l’opéra, à la chanson, révélant du même coup des aspects méconnus de la légende discrète qu’il est. Et il s’avère que ses histoires sont beaucoup notre histoire.

Depuis qu’il est tout jeune, Michel Tremblay est, et n’a jamais cessé d’être, un boulimique de culture. Je suis ami Facebook avec lui, et il n’y a pas une semaine où il ne nous parle pas de sa plus récente découverte. Je ne connais pas un chroniqueur culturel ayant une aussi vaste culture. Je m’incline devant ses 70 ans et plus de curiosité et de savoir.

Dans Offrandes musicales, on apprend qu’avec l’argent gagné à livrer des poulets-frites du Ty-Coq Barbecue, il commence à se monter une discothèque, très sérieuse pour son âge. À 14 ans, il s’achète Le lac des cygnes de Tchaïkovsky et Gaité parisienne d’Offenbach, des œuvres fortes qu’il écoute frénétiquement dans le fauteuil en cuirette rouge de sa mère, au milieu du salon d’un petit appartement d’un quartier populaire de Montréal.

Il nous raconte aussi son voyage du Plateau Mont-Royal jusqu’à la rue Guy, dans l’ouest, un déplacement de plus d’une heure en tramway, pour aller voir la comédie musicale Li’l Abner. Dans un autre chapitre, on s’émeut du récit de la peine dans laquelle la mort de son frère l’a plongé en 1994, une peine que l’écoute du Trio en la mineur pour piano, violon et violoncelle de Tchaïkovsky parviendra à soulager. On s’amuse de sa détestation de Barbara jusqu’au jour où, contre toute attente, il se retrouve à la Place des Arts et succombe devant son interprétation de la chanson Dis, quand reviendras-tu? On découvre aussi que c’est lors d’un concert au Lincoln Center, à New York, où on donnait les Quatuors op.51 nos 1 et 2 de Brahms que le dramaturge a eu l’idée, en 1970, de la structure de À toi pour toujours, ta Marie-Lou.

J’ai lu ce livre avec ma tablette sur les genoux, pour pouvoir me référer aux pièces musicales qu’il nous décrit. On trouve sur le web des enregistrements de pratiquement tout de ce dont il nous parle. J’avais déjà entendu L’Offrande musicale de Bach, mais je l’ai écoutée autrement après avoir lu comment il avait lui-même reçu cette œuvre complexe lors de sa première écoute. Même chose avec le Boléro de Ravel, une composition musicale en crescendo qui peut mener à l’obsession.

Passé maître dans l’art de décrire des scènes épiques et des situations bouleversantes, il nous fait vivre un concert d’Édith Piaf en mai 1955 dans la salle du théâtre Her Majesty’s. «Cette voix comme une balle de fusil en or qui vous traverse de part en part et qui laisse des marques indélébiles, inaltérables.» Touché!

Ce livre est une célébration du spectacle vivant, une ode aux enregistrements discographiques, un bijou de mémoire, une démonstration du pouvoir que la culture peut exercer sur nos vies, et une preuve supplémentaire que Michel Tremblay est un trésor national.

Ciels parallèles de Henri Chassé, Éditions Mains Libres

C’est rare que je vous parle de romans, je laisse ça à ma collègue Claudia Larochelle, qui sait bien faire en la matière. Mais je fais exception cette semaine pour le premier roman d’Henri Chassé, Ciels parallèles.

Je vous le dis tout de suite, Henri, c’est un ami d’enfance. Je me souviendrai toujours du jour où on a fait connaissance. Un matin d’octobre, en 5e année B, Mme Bureau nous a présenté un nouvel ami qui arrivait de Québec, Henri Chassé. Je trouvais bizarre qu’un enfant de 10 ans ait un tel nom. Quant à la ville de Québec, pour le gars de Hull que j’étais, c’était très exotique. À la récréation, je suis allé à sa rencontre dans la cour d’école: «As-tu vu le cortège funéraire de Daniel Johnson passer dans les rues la semaine passée ?» C’est la première question que je lui ai posée. La semaine précédente, le premier ministre Daniel Johnson avait eu droit à des funérailles nationales à la basilique Notre-Dame de Québec, les images télévisées du cortège dans le Vieux-Québec m’avaient aussi impressionné que celles des funérailles de John F. Kennedy cinq ans plus tôt. On a immédiatement connecté. On s’est perdu de vue au secondaire, lui est parti étudier au privé, moi au public.

Photo: Patrick Bourque

J’ai suivi sa carrière de comédien avec intérêt, mais je suis par contre passé à côté de ses publications en poésie (deux livres quand même! aux Écrits des Forges), et me voilà à vous parler de son roman qui se déroule, je vous le donne en mille, à Québec, et sur la Côte-du-Sud.

Cette dernière location m’a d’abord surpris, car Henri passait ses vacances d’été aux Éboulements. Je me serais attendu à ce qu’il plante son décor sur la rive nord du Saint-Laurent. Mais le comté de Bellechasse, sa lumière, sa vue sur l’île d’Orléans, les bateaux qui passent sur cette branche du fleuve Saint-Laurent, l’eau vaseuse et chaude l’été, les journées de brume, cet environnement qu’il décrit si bien dans Ciels parallèles, il l’a connu aussi, des années plus tard, lorsqu’il y a passé ses étés à jouer au théâtre de Beaumont.

Henri nous offre un roman choral. Il nous présente chacun de ses personnages. Rien ne semble les unir. Étrangers les uns aux autres, chacun à une étape différente de sa vie. Mais ce pouvoir magique qu’ont les écrivains de faire se rencontrer des destins, Henri Chassé le possède parfaitement. La mort, la maladie, l’abandon, la perte, la mémoire seront autant de fils qu’il tirera pour réunir les morceaux de son casse-tête avec un style d’une extrême élégance. Et par-dessus tout, ce qui à mon avis est la grande réussite de ce roman, c’est le rôle qu’il fait jouer à la musique, elle est comme un liant entre les personnages. Quelle joie, en découvrant cet aspect de son roman, de savoir qu’Henri a gardé, comme moi, un grand attachement à la musique!

Quand on était jeunes, on parlait tout le temps de musique. Je me rappelle l’album Fu Man Chu de Robert Charlebois paru il y a 50 ans. On ne savait pas qu’on tenait entre nos mains un disque à ce point historique, mais on en jasait comme si c’était la fin du monde.

Nos goûts se sont développés avec le temps, et je constate qu’on est encore au diapason. Dans son livre, il fait écouter à ses personnages des pièces de Chet Baker (Alone Together), Billie Holiday (You’ve Changed), Cole Porter (You’d Be So Nice To Come Home To), Paolo Conte (Dancing), Alain Souchon (Ballade de Jim), tous des artistes que j’adore.

Comme pour Offrandes musicales de Michel Tremblay, j’ai lu Ciels parallèles avec ma tablette à mes côtés pour écouter au fur et à mesure les musiques qui surgissent dans l’histoire et en teintent le climat. Henri a même eu la bonne idée de mettre la liste des pièces évoquées en annexe pour qu’on les retrace plus facilement. J’en ai fait une liste de lecture.

Avec une telle entrée en piste chez les écrivains, on n’a pas fini de lire du Henri Chassé, de vibrer à la musique de ses mots.

Gilbert Bécaud: il revient nous chercher

Durant le temps des Fêtes, je suis tombé sur un trésor: les chansons de Gilbert Bécaud, immense artiste français malheureusement trop oublié.

À l’occasion du 20e anniversaire de sa mort (18 décembre 2001), un coffret réunissant une soixantaine de ses chansons a été mis sur le marché pour rebooster la légende de Monsieur 100 000 volts. Succès originaux, reprises, raretés, duos (avec sa fille Emily, Martine Saint-Clair, Serge Lama), versions concert, Gilbert Bécaud-Je reviens te chercher offre à quiconque l’écoute une dose de nostalgie bienfaitrice.

Croyez-moi, réentendre L’important c’est la rose, Le petit oiseau de toutes les couleurs, L’orange, Nathalie, Et maintenant, ou Je reviens te chercher, nous ramène à une époque où la chanson avait ce pouvoir instantané de nous mettre en joie ou de nous plonger dans un spleen douillet.

Réécoutez Les cerisiers sont blancs (les oiseaux sont contents…), C’est en septembre (… que je me fais la bonne année, que je m’endors sous l’olivier), Dimanche à Orly (… on voit s’envoler des avions pour tous les pays tout l’après-midi, y’a de quoi rêver), La solitude ça n’existe pas (… ça ne me fait pas peur, la radio, la télé sont là pour me donner le temps et l’heure) et vous verrez que les mots vous reviendront.

Les paroles que les Pierre Delanoë, Claude Lemesle et Louis Amade ont couchées sur les mélodies imparables de Bécaud sont imprimées sur le disque dur de nos mémoires. Je ne pensais pas que Gilbert Bécaud m’avait tant marqué. Portez la main à l’oreille comme il le faisait si souvent, et réécoutez Bécaud, vous allez voir, il n’y a pas de mal à se faire du bien.

L’année 1972, c’était il y a 50 ans

Pour rester dans la veine nostalgique, je vous conseille vivement d’écouter en rattrapage la première émission de l’année 2022 de Monique Giroux à Ici Musique. C’est un feu d’artifice.

Pendant trois heures, l’animatrice de Chants libres à Monique nous propose une suite de chansons francophones qui ont marqué nos vies il y a 50 ans. Quelle année! Conception de Robert Charlebois, Pas besoin de frapper de Jacques Michel, Fais comme l’oiseau de Michel Fugain, Dans la prison de Londres de Louise Forestier, Si on chantait de Julien Clerc, San Francisco de Maxime Le Forestier, je ne nomme que quelques titres, l’année 1972 nous a légué un lot incroyable de plaisirs indémodables. En réentendre une cinquantaine, les unes après les autres, c’est du gros bonheur!

Photo: Facebook Monique Giroux