La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

L’heptade d’Harmonium 40 ans plus tard

Ma mère n’était pas très intéressée par le passé. Elle préférait le présent et voir devant. Pourquoi je me rappelle de ça? Parce que cette semaine, le passé nous fait tout un clin d’œil avec le retour de l’heptade du groupe Harmonium, un disque marquant de l’histoire musicale du Québec. Je l’ai réécouté, et en pensant à ma maman, je me suis dit que des fois c’est réconfortant de revenir dans le temps, d’autant plus qu’elle a une place dans ma téléportation de cette semaine.

En effet, je vivais toujours à la maison familiale lorsque l’heptade est sorti, le 15 novembre 1976. C'était aussi le jour de l’arrivée au pouvoir de René Lévesque et de sa formidable équipe. Deux euphories le même jour, et qui portent encore aujourd’hui, ce n’est pas des beaux souvenirs ça, Dorina?

Toujours aussi percutant



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Si vous avez aimé l’heptade, préparez-vous à un choc avec L’Heptade XL. L’œuvre était originalement grandiose mais là, avec le travail de remixage qui a été fait à partir de bandes retrouvées in extremis par la compagnie de disques Sony, elle devient encore plus saisissante. Les voix sont davantage à l’avant. Les instruments à vent de Libert Subirana respirent. La batterie de Denis Farmer s’impose quand il faut. Les arrangements de Neil Chotem pétillent dans nos oreilles, comme les étoiles scintillent dans la nuit.

Ce n’est pas tout. Le coffret de trois CD offre une rareté: des images d’Harmonium en spectacle. À l’Outremont! Et il y a aussi une chanson en prime, C’est dans le noir, que Serge Fiori avait écrite pour ouvrir le spectacle L’Heptade. Fiori trouvait que commencer avec Comme un fou, était un peu trop raide. Cette chanson, enregistrée au Centre national des arts d’Ottawa en 1977, a été rescapée d’une cassette, elle aussi découverte à la onzième heure. Il y a dans les crédits une mention à Jean-Pierre Bissonnette pour le «débruitage».  Fou ce que la technologie permet aujourd’hui.

De fait, ce projet n’aurait pas été possible sans toutes les avancées technologiques en matière d’enregistrement sonore. Sans, aussi, l’opiniâtreté et la mémoire auditive de Serge Fiori et Louis Valois. Avec une chimie manifeste, ces deux-là se sont faits archéologues du son, allant jusqu’à enregistrer deux duos qu’ils ont insérés dans les bandes originales pour se rapprocher de l’esprit du spectacle lorsque Serge Fiori et Monique Fauteux chantaient ensemble. Fiori, puriste s’il en est un, jure que cette intervention ne dénature en rien ce qui fût fait à l’origine. On le croit. Il n’y a pas de gardien plus jaloux du patrimoine d’Harmonium que lui.

Ce qui m’a renversé et fait verser quelques larmes à l’écoute de L’Heptade XL, c’est la charge émotive qu’il y a dans cette œuvre. On la reçoit différemment selon qu’on a 18 ans, comme au moment de la sortie du disque, ou 58 ans aujourd’hui. Je suis fasciné de penser que Serge Fiori a commencé à écrire ça alors qu’il avait 23 ans. l’heptade témoignait d’une grande maturité musicale. Ça n’a pas vieilli. C’était déjà en dehors du temps en 1976 comme en témoigne entre autres la  fabuleuse pièce instrumentale Lumière de jour du pianiste Serge Locat. Ces musiciens se sont adressés à notre intelligence et nous ont ouverts à une autre dimension. J’avoue que ça nous amène à regretter cette époque où la création musicale pouvait être à la fois libre et rassembleuse. l’heptade, un ovni dans le paysage musical québécois en 1976, s’est quand même vendu à plus de 300 000 exemplaires.

Succès un jour, succès pour toujours

Pourquoi un tel succès à l’époque? Beaucoup à cause de la voix humaine et chaleureuse de Serge Fiori. De sa fragilité. Et que dire de sa poésie grande ouverte permettant à chacun d’y mettre son vécu personnel. À n’en point douter, Harmonium fera rebelote avec L'Heptade XL en 2016, à la différence qu’aujourd’hui, tout cet univers est accolé à plein de souvenirs pour nous les plus vieux. Quant aux jeunes, je les envie d’avoir la chance de découvrir cette musique avec des oreilles vierges. L’aspect initiatique de ce projet demeure, 40 ans plus tard.

Permettez-moi de terminer avec un petit conseil posologique pour que votre écoute ait un effet maximal:  L’Heptade XL ça s’écoute en entier, dans l’ordre et préférablement en ne faisant rien d’autre. Tout un défi en cette époque à mille lieues de la zénitude.

Écoutez des extraits ici!

Mon coup de cœur

Conservations avec un enfant curieux de Michel Tremblay, publié chez Leméac

alt="conversations-avec-un-enfant-curieux-michel-tremblay"C’est un rituel: novembre vient avec le Salon du livre, qui vient avec une nouvelle parution de Michel Tremblay. Cette fois-ci, l’écrivain nous gratifie d’un moment d’intimité, en ce sens qu’il nous parle de lui. Du moment de sa vie où il était tout jeune et immensément curieux, au grand désespoir de ses proches qui ne savaient comment répondre à ses multiples questions. Après tout, nous sommes dans les années 40-50, époque de grande noirceur au Québec. L’exercice prend la forme de courts dialogues, un art dans lequel Michel Tremblay excelle, et il n’y a pas un auteur qui maîtrise mieux que lui la langue populaire du Montréal de ces années-là. Les meilleurs échanges sont bien sûr ceux avec sa mère, mais on ne s’ennuie pas quand Michel cuisine son père, sa tante ou sa grand-mère. À cette dernière, il demande si elle entend sa voix lorsqu’elle lit. La réflexion qui s’en suit ne peut faire autrement que nous interpeller comme lecteur. Ce livre trop court (149 pages) se termine sur un questionnement existentiel. L’enfant demande s’il pourra un jour vivre de l’écriture. On connaît la réponse aujourd’hui, mais celle que lui fait sa mère? À lire…