La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Plongez dans Le Plongeur

J’émerge d’une lecture que j’ai faite pratiquement en apnée durant les Fêtes. J’ai lu Le plongeur de Stéphane Larue, paru en octobre chez Le Quartanier. Ce roman m’a scié.



C’est Daniel Grenier (L’année la plus longue, Malgré tout on rit à Saint-Henri, Le Quartanier aussi) qui m’en avait fait la suggestion entre deux feux de circulation en direction du Salon du livre. Pas longtemps après, le titre apparaissait dans les suggestions de cadeaux des cahiers spéciaux de Noël. Je l’ai même vu recommandé dans la section Gourmand de la Presse +. Qu’est-ce que ça faisait là? Simple. Le Plongeur se passe dans le monde de la restauration et pas au fond des mers comme pourrait le suggérer la pieuvre qu’on retrouve sur la jaquette noire du livre.

Le plongeur, c’est le personnage central. Il faut attendre plusieurs centaines de pages (le livre en fait 568) avant de connaître son prénom. On l’interpelle surtout en disant man. Eaton, un collègue, lui donnera le surnom de Laloo. Oui, ça sonne comme un resto bien connu. Faudra demander à l’auteur si ça a rapport.

Mais pourquoi ce cégépien d’une banlieue proprette de la Rive-Sud se retrouve-t-il les mains dans l’eau de vaisselle sale d’un restaurant branché du centre-ville de Montréal? Il a des cours, des travaux, un grand talent en design. Comme tout le monde, il a besoin d’argent. Besoin de beaucoup d’argent. Ce jeune homme est accro aux loteries vidéo. Il ne sera pas reposant à suivre.

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Au menu

Notre personnage n’a pas de nom, mais il a une odeur. Il pue. Il répète comme un mantra qu’il sent la graisse, la fumée, le détergent, la sueur, le lot de quiconque travaille à la plonge, même celle d’un chic resto comme La Trattoria. En fait, le plongeur nous fera découvrir que la salle et la cuisine de cet établissement sont aussi antinomiques que guerre et paix. Derrière les portes battantes, on plonge avec lui dans une sorte d’enfer bien loin des critiques de restaurants empesées des grands quotidiens ou des shows de téléréalité où la brigade crie en chœur: «oui Chef!»

À l’abri des regards des clients de La Trattoria, c’est le bal des égos, le duel des toques, le théâtre des intrigues. Dans cette atmosphère délétère, les fourneaux de la cuisine crachent du feu pour les pizzas. Les poêlons explosent quand on les asperge d’alcool. Le bain de glace pour le préposé aux salades. Entre le chaud et le froid, les ustensiles revolent. Les casseroles font du vacarme. Les planchers glissent et les bacs de vaisselle sale ne désemplissent jamais. On se dispute l’espace vital. Ça joue du coude. Ça gueule. Bardasse. S’envoie chier. Quand c’est fini, on nettoie, récure, décrasse. Le livre n’est pas avare de détails. Après les heures de travail, c’est la défonce jusqu’à la fermeture des bars pour casser le stress et ressouder les liens. Et on recommence le lendemain. Au moment où on pense que ce manège infernal va devenir répétitif, l’auteur, qui a plus d’une variante à son menu, nous propose une accalmie… Ou pire.

Le tout est pulsé par une bande sonore que l’auteur évoque en puisant dans le répertoire de la musique métal. Des références qui, bien qu’elles m’aient échappé, ajoutent de la distorsion à ce portrait rock’n roll.

La recette

On ne peut pas s’embarrasser de phrases longues pour décrire le style de Stéphane Larue. Ça sonne comme dans la rue. C’est cru. Ça mitraille. Ça cogne. Ça dérape. Ça déjante. Et on ne se méfie jamais de l’uppercut qui surgit de manière inattendue. Jamais de répit pour le lecteur. La langue, truculente, est bien apprêtée. L’écriture, tranchante, est aiguisée à la queue-de-rat. Le sens de la formule, payant, tinte comme une rangée de 7 sur une machine à sous.

Parlons-en de cette saloperie que sont les appareils de loterie vidéo. Ils sont le talon d’Achille de notre pauvre plongeur. Autant il est fiable, vaillant au combat et à l’écoute de ses collègues lorsqu’il est au boulot, dès le moment où son esprit se libère, les démons du jeu s’emparent de lui et le transforment en un être faible, soumis et menteur.

Les pages sur la dépendance sont terrifiantes. On y décrit une véritable maladie inoculée par des machines sans cœur et sans âme devant lesquelles le joueur pathologique n’a aucune chance. Juste des récidives. Pas demain la veille que Loto-Québec va offrir un prix ou une bourse à l’auteur du Plongeur si une telle chose existe dans le budget que la société d’État met de côté pour améliorer son image. Sa déposition contre les appareils de loterie vidéo est implacable.

L’addition

Le plongeur est un premier roman pour Stéphane Larue. Il connait son sujet. Il a œuvré dans le milieu de la restauration pendant 15 ans. Qu’en sera-t-il de son prochain récit? On verra. Pour le moment, célébrons l’arrivée d’un auteur prometteur, costaud et terriblement humain parce qu’à travers ce champ de bataille, il y a de l’amitié, de l’entraide et un peu d’amour.

Stéphane Larue ®LeQuartanier. Justine Latour.
Stéphane Larue ®LeQuartanier. Justine Latour.

Mes coups de cœur

Des films qui m’ont séduit

Le 7e art m’a gâté durant la période des Fêtes. À part le long et exaspérant La La Land (je ne comprends pas tous ces prix aux Golden Globes), j’ai passé plusieurs très bons moments au cinéma.

Théâtre de la vie

J’ai aimé l’à-propos du documentaire Théâtre de la vie. Avec sa caméra, le Montréalais Peter Svatek suit à la trace le chef italien Massimo Bottura dans sa double mission de nourrir des démunis en recyclant des aliments voués aux déchets alors qu’ils ont encore plein de potentiel. Quelle leçon pour la gestion de notre garde-manger!

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Jackie

J’ai été envoûté par le climat de Jackie de Pablo Larrain, qui, en bon Chilien qu’il est, a esquissé un portrait impressionniste de Jackie Kennedy, à mille lieues de la méthode hollywoodienne. L’assassinat et les funérailles de John F. Kennedy n’avaient jamais encore été racontés selon la perspective de la première dame déchue, de la veuve éclaboussée de sang, de l’épouse soucieuse du souvenir que laisseront les obsèques et du legs de son mari. Troublant.

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Le fils de Jean

La force tranquille que Gabriel Arcand dégage dans Le fils de Jean m’a gagné à ce petit film de Philippe Lioret, un réalisateur français qui n’a pas dénaturé le Québec, où il a choisi de tourner. Pierre Deladonchamps est aussi très bon dans le rôle du Français qui débarque pour en savoir plus sur son père naturel qu’il n’a jamais connu.

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Lion

Renouer avec ses origines, c’est aussi le thème de Lion, mon coup de cœur absolu des vacances. Ce film raconte l’histoire de Saroo, un enfant adopté par des Australiens, qui, arrivé à l’âge adulte, sent l’urgent besoin de retrouver sa famille dans l’immensité de l’Inde où il est né. Saroo est incarné, jeune, par le craquant petit Sunny Pawar, et adulte par le très charismatique Dev Patel. Préparez vos mouchoirs, les circonstances qui mènent Saroo à l’adoption sont crève-cœur et les retrouvailles sont bouleversantes. On n’a pas le choix d’y croire en plus, car Lion est inspiré d’une histoire vraie. Bon cinéma!

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