La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes collabore à Avenues.ca depuis 2016. Journaliste depuis 1976, il a fait la majeure partie de sa carrière (1980-2013) à l’emploi de la Société Radio-Canada, où il a couvert la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). De 2014 à 2020, il a été le correspondant de l’émission Télématin de la chaîne de télévision publique française France 2.On lui doit également le livre Tous pour un Quartier des spectacles publié en 2018 aux Éditions La Presse.

La pandémie au Musée McCord et Diane Arbus au Musée des beaux-arts de Montréal

Il était une fois la pandémie au Musée McCord et Diane Arbus au Musée des beaux-arts de Montréal…



La fin de la pandémie de COVID-19 est en vue, a dit mercredi le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus. Quelle coïncidence, le Musée McCord dévoilait le jour même une exposition de photos qui nous fait revivre les premiers mois de cet événement qui bouscule nos vies depuis mars 2020. INCIPIT – COVID-19 offre une occasion de commencer à boucler la boucle.

INCIPIT – COVID-19 nous fait revivre les premiers mois de cet événement qui bouscule nos vies depuis mars 2020. Photo: Laura Dumitriu © Musée McCord Stewart

Il y a quelques années, le Musée McCord a lancé un programme de commandes photographiques pour documenter l’histoire sociale de Montréal. Cela nous a donné en février 2020 une première exposition sur la transformation du quartier Griffintown.

Dans les jours qui suivent l’inauguration de cette expo de photos de Robert Walker, la COVID-19 commence à mettre la planète entière sur pause.

Ne faisant ni un, ni deux, la directrice du musée, Suzanne Sauvage, et sa conservatrice Hélène Samson décident alors que la deuxième commande de leur programme visera à documenter cette crise sanitaire dont on soupçonne déjà qu’elle sera historique.

Le photographe choisi est Michel Huneault, artiste indépendant, détenteur d’une carte de presse, et reconnu pour son travail sur la tragédie de Lac-Mégantic et sur l’après-tsunami au Japon.

«J’ai dit oui parce que c’était le mandat rêvé pour avoir toute la légitimité de faire ce travail-là. Face à moi-même, face aux risques que j’allais prendre, face aux demandes que j’allais devoir faire pour être admis dans les hôpitaux et les CHSLD, face aux scènes difficiles qui m’attendaient. Cette commande était comme une mission qui me donnait le droit de sortir de ma maison alors que tout le monde était condamné au confinement.»

Quand Michel Huneault entreprend le projet en avril 2020, il s’attend à ce que la pandémie dure de cinq à six mois. À l’hôpital Notre-Dame, à celui de Verdun et au CHLSD Maimonides, les trois institutions qui lui ouvrent leurs portes, on est déjà en haut de la courbe. Le personnel porte déjà le matériel de protection.

Michel Huneault, Unité de soins intensifs temporaire pour patients atteints de la  COVID-19, Hôpital Notre-Dame, Montréal, 26 mai 2020, M2022.13.11, Musée McCord Stewart

Sur la trentaine de photos exposées, plus du tiers porte sur ces lieux de soins. On voit des patients gisant, souffrant, mourant, entourés d’équipes médicales masquées, gantées dans un décor de machines et d’appareils médicaux hypersophistiqués. On a peu vu ce genre d’images, car les médias ont beaucoup été tenus à distance des zones chaudes, et même froides, et des morgues improvisées. À la différence des images qui défilent à la télévision, l’exposition permet de s’arrêter aux détails. D’examiner le visage des patients et de leurs soignants, leur environnement de travail.

Michel Huneault, Annexe temporaire, Hôpital de Verdun, Montréal, 29 mai 2020,  M2022.13.23, Musée McCord Stewart

Il y a toute une gamme d’émotions qui nous apparaissent: la souffrance des malades, la fatigue du personnel dont les visages sont marqués par le port prolongé du masque, l’abattement lorsqu’un patient meurt, la joie devant ceux qui sont réchappés.

Michel Huneault, Freda, rétablie de la COVID-19, sortant de la zone d’isolement,  CHSLD Maimonides, Montréal, 22 juin 2020, M2022.13.26, Musée McCord Stewart

Michel Huneault a aussi porté son regard sur la transformation de notre environnement et de nos comportements. Ici, une photo d’un propriétaire de dépanneur derrière son comptoir protégé par un rideau de plastique, là, des clients en ligne devant un Costco avec leur panier comme bouclier pour maintenir le fameux deux mètres. Des images surréalistes, qu’on n’aurait jamais imaginé voir.

Michel Huneault, Unité de soins intensifs temporaire pour patients atteints de la COVID-19, Hôpital Notre-Dame, Montréal, 26 mai 2020, M2022.13.11, Musée McCord Stewart

La photo d’une salle d’attente où tous les sièges sont condamnés sauf deux, où même le cadre accroché au mur est emballé dans du plastique, est d’une incroyable beauté formelle.

Michel Huneault, Salle d’attente, Hôpital de Verdun, Montréal, 14 mai 2020,  M2022.13.1, Musée McCord Stewart

Quand je fais remarquer à Michel Huneault qu’il doit une fière chandelle aux préposés qui ont placé artistiquement les rubans jaune et noir sur les sièges de cette salle d’attente, il abonde.

«C’est du beau travail, je leur dois beaucoup. Tout était là, il me suffisait de le voir. Et pour la petite histoire, je me suis retrouvé souvent dans cette salle pour souffler un peu (il a passé 20 jours en milieu hospitalier). Je l’ai photographiée au moins une trentaine de fois. À cause de la lumière, aucune photo n’est semblable.»

Photo: Laura Dumitriu © Musée McCord Stewart

Le mot «incipit» que l’on retrouve dans le titre de l’exposition signifie le début de quelque chose, d’un livre, d’une pièce musicale. Ce que Michel Huneault nous propose est donc le début de la pandémie. Les photos ont été prises entre avril et août 2020, durant la première vague.

C’est donc dire que l’exposition n’est pas un bilan photographique de la pandémie à Montréal puisque celle-ci n’est pas encore officiellement terminée.

N’est-il donc pas trop tôt pour cet exercice?

«Je ne pense pas que ça soit trop tôt. Il y a beaucoup d’images que je montre, que ce soit dans l’espace public ou hospitalier, que les gens, dans leur expérience personnelle, n’ont jamais vues. Ça donne une perspective à la crise que nous avons vécue. Je pense que ça contribue à mieux comprendre les sacrifices que ça nous a demandés et qu’on a faits.»

Photo: Laura Dumitriu © Musée McCord Stewart

L’exposition INCIPIT – COVID-19, présentée jusqu’au 22 janvier 2023, compte 30 œuvres et 3 projections de photos et de vidéos comprenant plus de 150 images. Le photographe a demandé à ce qu’un pictogramme interdisant la prise de photos dans la salle d’exposition soit affiché à l’entrée. Pour lui, il en va du respect de l’intimité des personnes qui ont accepté d’être photographiées pour une exposition destinée à un musée et pour leur éviter de se retrouver sur les médias sociaux. J’ai respecté cette volonté. Les photos de mon reportage sont celles fournies par le musée.

Moi qui prends beaucoup de photos dans ma vie, je salue la rigueur et la sensibilité que Michel Huneault a mises dans l’exécution de cette commande. Pendant la pandémie, j’ai souvent tenté de capter des moments COVID pour mes archives personnelles. Ça n’a jamais donné de très bons résultats, car je le faisais avec gêne et malaise.

L’exposition INCIPIT - COVID-19, en plus d’être affirmée, souvent crue, n’est jamais sensationnaliste. Toujours respectueuse et empathique, sans parler de l’immense richesse documentaire qu’elle représente. Nous avons ces photos pour la vie. Comme le précieux corpus de William Notman qui fait la notoriété du Musée McCord depuis des lustres.

À voir, avec ou sans masque, selon sa tolérance au virus toujours présent.

Diane Arbus: 15 ans de carrière en 90 photos au Musée des beaux-arts de Montréal

À quelques coins de rue du Musée McCord, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) propose aussi depuis cette semaine une nouvelle exposition consacrée à la photographie.

Diane Arbus: Photographies, 1956-1971 nous fait découvrir une femme qui, en 15 ans de carrière, a marqué la photographie. Pour en témoigner, on a droit à 90 photographies en noir et blanc sélectionnées parmi 522 épreuves argentiques acquises par le Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) en 2017.

Un rare portrait de la photographe Diane Arbus réalisé à l’Automat de la 6ᵉ Avenue, entre la 41ᵉ et la 42ᵉ Rue, à New York, vers 1968. Photo Roz Kelly/Michael Ochs Archives/Getty Images

Diane Arbus (1923-1971) est une Américaine de New York qui, après des années comme styliste de mode, décide, au début de la trentaine, de devenir une artiste dont le médium sera la photographie. En 1956, la photo n’est pas encore un art reconnu, encore moins lorsqu’il est pratiqué par une femme. Arbus ne choisit donc pas la facilité.

Qui plus est, Diane Arbus s’intéresse aux personnes qui affichent des différences. Ces gens que la société d’alors ne veut pas voir. Par exemple, la photo Miss Stormé De Larverie, la femme qui ressemble à un gentleman, montrant une femme habillée en homme, a été interdite de publication à l’époque.

Diane Arbus (1923-1971), Trois travestis, N.Y.C., 1962, épreuve à la gélatine argentique, feuille : 27,9 × 35,6 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, don anonyme, 2016. Copyright © Estate of Diane Arbus

Les conservatrices de l’exposition, Anne Grace du MBAM et Sophie Hackett de l’AGO, ont eu la bonne idée de conserver les titres originaux des photos, même s’ils font appel à des mots devenus sensibles de nos jours. D’ailleurs, époque oblige, il y a un panneau à l’entrée de la salle d’exposition pour prévenir ceux qui pourraient être perturbés par l’utilisation d’expressions qui appartiennent à un autre millénaire.

Photo: Diane Laflamme

Il y a donc des photos de travestis, de femmes à barbe, de nains. Des Noirs, des Portoricains, des nudistes, des trisomiques ont aussi posé devant l’objectif de Diane Arbus.

Diane Arbus (1923-1971) Portoricaine avec un grain de beauté, N.Y.C., 1965, épreuve à la gélatine argentique ; tirée par Neil Selkirk, feuille : 50,8 x 40,6 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, don de Phil Lind, 2016. Copyright © Estate of Diane Arbus

On comprend qu’à ce moment de l’histoire américaine, appartenir à un de ces groupes faisait de vous un être marginal. Le souci de la photographe est de les représenter comme des gens normaux. Effectivement, lorsqu’on regarde les portraits qu’elle fait de ses sujets, on remarque surtout leur humanité.

Diane Arbus (1923-1971), Couple d’adolescents dans Hudson Street, N.Y.C., 1963, épreuve à la gélatine argentique ; imprimée ultérieurement, feuille : 50,8 × 40,6 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, don de Robin et David Young, 2016. Copyright © Estate of Diane Arbus

Diane Arbus a un pouvoir pour délester les gens qu’elle pose de tout ce qui les rendrait caricaturaux. On raconte que chez les nudistes, elle n’a pas hésité à se dévêtir pour aller à la rencontre de ses personnages.

Diane Arbus (1923-1971), Femme portant une voilette sur la 5ᵉ Avenue, N.Y.C., 1968, épreuve à la gélatine argentique ; tirée par Neil Selkirk, feuille : 50,5 x 40,5 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, don anonyme, 2016. Copyright © Estate of Diane Arbus

L’artiste a un tel respect pour ceux qu’elle immortalise sur pellicule, qu’elle va jusqu’à créer dans ses tirages un espace pour démarquer l’univers de ses sujets, qui leur appartient, et sa photo, qui est sa vision.

Diane Arbus (1923-1971), Sans titre (49), 1970–1971, épreuve à la gélatine argentique ; tirée par Neil Selkirk, feuille : 50,8 x 40,6 cm. Musée des beaux-arts de l’Ontario, don anonyme, 2016. Copyright © Estate of Diane Arbus

La photographe est aussi reconnue pour ses photos carrées. Ce sont autant de raisons formelles qui ont amené la succession à interdire la prise de photos dans la salle d’exposition. Encore une fois, j’ai dû me contenter des photos fournies par le musée.

À toute chose malheur est bon, vous n’en serez que plus surpris par l’impressionnant corpus exposé.

Si comme moi vous trouvez que Diane Arbus est morte jeune, 47 ans, ne comptez pas sur l’exposition pour savoir ce qui a poussé la photographe des marginaux à s’enlever la vie en ingurgitant trop de barbituriques en 1971. Lorsque j’ai soulevé le point durant la visite de presse, ma question a été suivie d’un long silence, comme si j’avais abordé un sujet tabou.

Sophie Hackett a fini par dire qu’il ne fallait pas que la mort de Diane Arbus porte ombrage à la grandeur et à l’importance de son œuvre.

Cette exposition met effectivement en valeur la vie et la carrière d’une artiste encore trop méconnue qui occupe, selon la conservatrice, une place toute méritée parmi les artistes les plus influents du 20e siècle.

Diane Arbus : Photographies, 1956-1971 nous arrive du Danemark où elle a été à l’affiche tout l’été au Louisiana Museum of Art d’Humlebaek, en banlieue de Copenhague. Après Montréal, l’exposition sera présentée à la galerie Contemporary Calgary au printemps 2023.

Les fans de la photographe aimeront savoir que la galerie new-yorkaise David Zwirner présente à compter de cette semaine Cataclysm : The 1972 Diane Arbus Retrospective Revisited qui, comme le titre l’indique, est une relecture de la rétrospective que le MOMA a consacré à Diane Arbus, un an après sa mort, il y a de cela 50 ans. 113 photos! C’est jusqu’au 20 octobre au 537, 20e Rue ouest dans le quartier Chelsea.