La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Foi de Valérie Milot, pas besoin d’être un ange pour jouer de la harpe

Cette semaine, j’ai pour vous une histoire qui ressemble à un conte de fées. C’est celle de la harpiste Valérie Milot qui, à 10 ans, a eu un coup de foudre pour le plus ancien des instruments, qu’on a longtemps associé aux anges et aux reines, notamment à cause de Marie-Antoinette, qui en jouait, dit-on, avec talent.



Après de longues études, des prix prestigieux, dont le Prix d’Europe, et des invitations à jouer pour nos plus grands orchestres, la musicienne s’est vu offrir à Noël l’instrument de ses rêves par un mécène qui suit sa carrière depuis 15 ans.

D’ici au printemps, elle étrennera sa nouvelle harpe Apollonia au Palais Montcalm de Québec, à la Maison symphonique et à la salle Bourgie de Montréal ainsi qu’au Toronto Centre for the Arts. Avant d’aller l’entendre, faisons sa connaissance.

 

L’histoire d’une passionnée

Valérie Milot est née dans une famille qui aime la musique classique. Petite, Valérie est subjuguée par la pièce préférée de son père, le Concerto pour flûte et harpe de Mozart, au point de demander à ses parents de l’inscrire à des cours de harpe.

«Je trouvais qu’il y avait dans le son de cet instrument quelque chose de majestueux, d’un peu royal. Je reliais ça aux princesses. Mais en apprivoisant la harpe, j’ai aimé l’instrument pour des raisons complètement opposées. La harpe a quelque chose de beaucoup plus fort à dire que ce que le cliché à son sujet colporte. Pas besoin d’être un ange pour en jouer. Moi, au contraire, je suis plutôt rebelle dans la vie et je trouve que le côté très physique de l’instrument me ressemble. Les gens ne le savent pas, mais il y a 2,5 tonnes de tension sur les cordes.»

On peut dire que Valérie Milot a autant de tempérament que son instrument. Même si c’était loin d’être gagné d’avance, elle a entrepris sa carrière avec la volonté de devenir une soliste. Être la première harpiste à remporter le Prix d’Europe en presque 100 ans d’histoire de ce concours l’a aidée à se faire remarquer et à confirmer son statut d’artiste à part.

Depuis cette récompense obtenue en 2008, la musicienne est sollicitée par de prestigieux orchestres au Canada et à l’étranger, et elle comptabilise huit albums enregistrés sous étiquette Analekta.

D’aucuns penseraient que le répertoire pour la harpe est limité. Pas Valérie Milot.

«Pour moi, la harpe, c’est un piano qui a fait un strip-tease. La harpe a maintenant les mêmes possibilités harmoniques et le même registre que le piano. C’est donc très facile de s’approprier le répertoire pour piano. Quand je joue le Clair de lune de Debussy, je n’apporte aucun changement à la partition. C’est vrai qu’à l’époque de Jean-Sébastien Bach, on n’a pas beaucoup composé pour la harpe, qui n’était pas aussi sophistiquée qu’aujourd’hui, mais le choix n’en est pas moins vaste. Je peux autant jouer Die Moldau de Smetana que Discipline du groupe de rock progressif Kim Crimson. Je n’aurai pas assez de toute ma vie pour tout jouer ce qu’il y a à jouer.»

Il faut dire que notre harpiste se produit dans différents types de concerts, comme soliste avec les grands ensembles, en quatuor, en trio, en duo et en solo. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une production intitulée Orbis alliant arts numériques et musique. Cette formule qui veut renouveler l’approche traditionnelle de la musique classique rappelle un peu celle qu’utilise le violoniste Alexandre Da Costa.

«C’est mon côté expérimental. Je suis amplifiée et je joue avec ma harpe électrique en bandoulière. Il y a des projections. Ça me permet d’exprimer ma personnalité. De janvier à mai, Orbis va être présenté dans sept villes québécoises. C’est moi qui produis, alors j’ai toute la liberté de choisir ce que je veux jouer.»

Un rêve qui devient réalité

À 33 ans, Valérie Milot semble tout à fait comblée par la tournure de sa carrière. On le serait à moins. Le 23 décembre dernier, elle a reçu un immense cadeau, une harpe de modèle Apollonia conçue par le regretté luthier italien Salvi et assemblée à la mythique manufacture Lyon & Healy de Chicago. L’instrument, d’une valeur de 120 000$, a été acheté par le mécène Roger Dubois, fondateur de la compagnie Canimex de Drummondville.

«Après avoir donné plus d’une vingtaine de concerts avec de grands orchestres en 2017, je me suis mise à rêver d’un instrument plus performant. Je me suis rendu chez Lyon & Healy à Chicago et j’ai essayé une trentaine de harpes dont les prix variaient entre 20 000$ et 30 000$. Juste pour voir, j’ai touché à la harpe Apollonia. Évidemment, c’était le match parfait, mais beaucoup trop cher pour mon budget. Quand M. Dubois a eu vent de mon coup de foudre, il m’a dit: "je vais te l’acheter ta harpe." On se connait depuis longtemps, lui et sa femme Huguette, décédée du cancer à l’automne, ont souvent été là pour moi. On ne dira jamais assez combien les mécènes sont importants dans le domaine de la culture. Personnellement, c’est arrivé au bon moment dans ma vie. Si j’avais eu ce cadeau plus tôt, je ne l’aurais peut-être pas autant apprécié.»

Valérie Milot et Roger Dubois.

Il existe seulement 13 harpes Apollonia dans le monde. Celle de Valérie Milot est le 11e exemplaire. Elle est faite d’érable, de sapele pommelé et de pin rouge. Les décorations sont en or 23 carats. Avec son pédalier, ses 47 cordes et son mécanisme sophistiqué, on n’est pas surpris d’apprendre que l’instrument pèse un total de 42 kg. À ce poids, cette harpe détrône la contrebasse au royaume des instruments encombrants.

«Pour moi, c’est la Rolls Royce des harpes. J’ai très hâte de la faire entendre au Palais Montcalm et à la salle Bourgie avec les Violons du Roy et à la Maison symphonique avec l’Orchestre symphonique de Montréal.»

Pour 2020, elle prépare une série de concerts en duo avec Stéphane Tétreault, où le violoncelle Stradivarius de ce dernier et son Apollonia de Salvi se répondront. Il y aura certainement là matière à poursuivre le conte de fées.