La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Exposition sur le postimpressionnisme au MBAM: après la privation, l’abondance

Pendant des mois, on a tous été privés de visite aux musées. Voilà qu’ils rouvrent leurs portes les uns après les autres. Cette semaine, c’est au tour du Musée des beaux-arts de Montréal, qui ne nous propose rien de moins que l’abondance avec l’exposition Paris au temps du postimpressionnisme. Signac et les Indépendants, constituée de plus de 500 œuvres provenant d’un collectionneur… anonyme.



Je n’ai jamais vu Nathalie Bondil, femme forte et déterminée, aussi émue. Mardi, elle peinait à contenir ses larmes en conclusion de la présentation de sa nouvelle exposition à la presse.

La directrice du Musée des beaux-arts de Montréal a l’habitude des grands projets compliqués qui demandent du doigté, mais cette fois, c’est à un monstre tentaculaire et intraitable qu’elle a dû faire face. Imaginez, vous avez un collectionneur qui vous prête 500 tableaux (Signac, Degas, Monet, Picasso, Toulouse-Lautrec, Gauguin, Redon, etc.) et, alors que l’accrochage est presque terminé, l’apparition d’un virus sournois se moquant des frontières oblige à tout arrêter. Le commissaire Gilles Genty, qui a donné forme à cette exposition avec la co-commissaire Mary-Dailey Desmarais, doit alors retourner dans son pays, laissant derrière eux un projet inabouti.

L’exposition Paris au temps du postimpressionnisme. Signac et les Indépendants est constituée de plus de 500 œuvres provenant d’un collectionneur… anonyme. Photo: Claude Deschênes

Cauchemar, les œuvres, d’une grande valeur, se retrouvent dans un musée fermé au milieu d’une ville désertée; rien pour rassurer les assureurs. Et par-dessus ça, aucune idée du jour où la situation reviendra à la normale parce que la normale, dans ce contexte, n’existe plus.

Un peu plus de trois mois après l’annonce du confinement, voilà que presque tout retombe en place. L’exposition, qui ouvre enfin ses portes, met Nathalie Bondil en joie, mais elle ne peut s’empêcher de s’attrister à l’idée qu’il faudra faire avec les absents, dont le collectionneur et sa famille, qui ne peuvent être de la fête pour le moment en raison des frontières, toujours fermées.

Le collectionneur anonyme

Le collectionneur aurait été présent, on n’en aurait sans doute pas su davantage de cette personne qui souhaite rester anonyme.

«C’est quelqu’un de très discret, nous dit Mme Bondil, qui le connait depuis 2006. Il est connu des musées et de ceux qui s’intéressent à l’art du XIXe siècle. Très estimé des historiens d’art. On parle d’un vrai collectionneur animé par la passion, obsessionnel sur certains artistes. Il a même acquis des œuvres spécialement pour notre exposition!»

Un phare nommé Paul Signac

Il faut être boulimique comme ce collectionneur pour rendre compte de cette époque extrêmement bouillonnante que Paris a connue au temps du postimpressionnisme.

Dans le parcours proposé au visiteur, des années 1880 à celles précédant la Première Guerre, on peut voir autant le travail des impressionnistes (Monet, Pissarro, Morisot) que celui des néo-impressionnistes (Signac, Van Rysselberghe, Maximilien Luce), des nabis (Bonnard, Vuillard, Vallotton), des fauvistes (Vlaminck), des expressionnistes (Feininger) et des cubistes (Picasso).

Dans ce bouillonnement d’expressions, Paul Signac nous sert de guide, et comme il est moins connu que les Van Gogh, Gauguin, Monet et Manet de ce monde, j’ai demandé à Nathalie Bondil de me décrire cet homme.

Paul Signac (1863-1935), Saint-Tropez. Fontaine des Lices, 1895, huile sur toile. Collection particulière

«Signac a imposé les notions d’engagement social dans la pratique artistique et de démocratie dans l’art en fondant entre autres le Salon des Indépendants, un lieu d’exposition ouvert, sans jury ni récompenses. C’est un des artistes les plus importants de son temps. Le grand public n’est peut-être pas familier avec son nom, mais avec son style, oui. Il a été un leader dans la mouvance néo-impressionniste. Inspiré par le milieu de la science, dont les découvertes laissaient espérer l’amélioration de la qualité de vie, il va vouloir adapter cette approche pour amener une nouvelle forme de peinture, l’impressionnisme-scientifique.»

Dans le catalogue de l’exposition, Nathalie Bondil, précise:

«[Signac] divise la couleur en petites taches pures et serrées sur la toile pour que la forme surgisse du mélange optique… Ses compagnons néo-impressionnistes répandent le nouveau style "pointilliste" comme une trainée de poudre de Paris à Bruxelles: souvent socialistes ou anarchistes, les "néos" exaltent des lendemains qui chantent.»

Paul Signac (1863-1935), Avant du Tub, Opus 176, 1888, huile sur toile. Collection particulière

Le début d’un temps nouveau

En effet, quand on se promène d’une salle à l’autre, on sent un renouveau, un engagement politique, un affranchissement des artistes, qui offrent une nouvelle façon de représenter le monde en peinture.

Nathalie Bondil: «Cette scène artistique qui éclot attire des artistes de partout. Les Picasso, Modigliani, Van Dongen viennent de l’étranger pour s’installer à Paris car ils y trouveront un lieu ouvert aux formes nouvelles. C’est pourquoi ces derniers sont présents dans l’exposition.»

Photo: Claude Deschênes

On a qualifié cette période de Belle Époque. Une des salles témoigne de façon particulièrement éloquente de ce sentiment de liberté et d’expérimentation qui se traduit par le développement du divertissement, de la culture imprimée, de la publicité. On y retrouve notamment le travail de Toulouse-Lautrec, Théophile Alexandre Steinlen et Louis Anquetin.

Photo: Claude Deschênes

Un peu plus loin, c’est un tout autre univers qui nous est proposé avec Odilon Redon, peintre et graveur symboliste qui illustre le noir des idées à l’encre noire ou qui fait surgir des couleurs inattendues dans des portraits sombres.

Odilon Redon (1840-1916), Araignée ou Araignée souriante, 1887, épreuve d’essai avant la lettre, lithographie sur chine appliqué. Collection particulière

Et il y a les œuvres surprenantes de Signac faites de petits traits de couleur formant des paysages d’une précision et d’une beauté renversante. Dans le même style, Maximilien Luce et Théo Van Rysselberghe offrent des toiles tout aussi puissantes.

Cette exposition est dense et généreuse. Chaque salle est un univers en soi. Préparez-vous à y passer un long moment, car il y a beaucoup à voir et à lire, même à écouter, car une trame sonore a été conçue pour chaque thème abordé.

Théo Van Rysselberghe (1862-1926), Élisabeth Van Rysselberghe au chapeau de paille, 1901, huile sur toile. Collection particulière

Une exclusivité

En plus d’être une exclusivité, c’est la première fois qu’une exposition canadienne accorde une telle importance à l’artiste Paul Signac et au néo-impressionnisme. La présentation a été prolongée de septembre à novembre pour compenser les trois mois manqués en raison de la pandémie.

Ce rendez-vous est un remède à notre époque empoisonnée.

Écouté: Frenchy de Thomas Dutronc

Ça doit être ça, voir la vie en rose!

Des classiques de la chanson française interprétés en solo, en duo et même en trio, majoritairement en anglais, sur le disque d’un artiste français… Venant de quelqu’un d’autre, je serais contrarié, mais je laisse passer parce que c’est Thomas Dutronc.

Le fils de Françoise Hardy et Jacques Dutronc a un tel attachement à sa culture qu’on ne peut lui reprocher de faire Frenchy, un disque qui veut inoculer au reste de la planète la french touch.

Par son enthousiasme contagieux, il a réussi à embarquer dans son projet des artistes aussi différents que la chanteuse de jazz canadienne Diana Krall, l’artiste punk-rock Iggy Pop, Billy Gibbons de ZZ Top, l’acteur Jeff Goldblum (La mouche, Le parc jurassique, Independance Day), la jazzwoman Stacey Kent, Haley Reinhart, révélée à American Idol, et la chanteuse de jazz coréenne Nah Youn Sun. Avec Thomas Dutronc, ils entonnent C’est si bon, La vie en rose, La belle vie, Un homme et une femme, Ne me quitte pas, Playground Love (du groupe français Air).

Sur Frenchy, Dutronc reprend aussi La mer de Trenet, Les feuilles mortes de Prévert et Kosma, Get Lucky du groupe français Daft Punkt et Petite fleur de Django Reinhart, pour ne mentionner que quelques titres.

On ne peut s’empêcher de penser à Yves Montand, qui avait poussé la note en anglais en son temps. À écouter, c’est si bon!