La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Et voilà: un nouveau disque de Robert Charlebois à la hauteur du mythe

L’âge, c’est relatif. Prenez Robert Charlebois. Il va avoir 75 ans le 25 juin prochain, et le temps ne semble avoir aucune prise sur lui. Ces dernières années, il l’a démontré en donnant des spectacles de haute tenue en voix, au point où il pouvait reprendre n’importe lequel de ses succès. Cette semaine, il nous gratifie de 10 nouvelles chansons qui nous prouvent qu’il a toujours de la mine dans le crayon.



Ce nouveau disque, intitulé Et voilà, est Solide. Doux sauvage, il Swing, Tout écartillé qu’il est entre le rock et la ballade. C’est le disque d’Un gars ben ordinaire qui ne renie pas ses origines, la Terre des bums, et qui continue de chanter qu’il est Heureux en amour. Bref, c’est du Charlebois pur jus, en pleine possession de ses moyens, et à la hauteur du mythe qu’il est devenu.

Le nouveau disque de Robert Charlebois, Et voilà.

Cette idée de reprendre les titres des albums précédents de Robert Charlebois pour décrire son plus récent m’est inspirée d’une de ses nouvelles chansons, écrite par le très habile Simon Proulx du groupe Les Trois Accords. Pour donner une tournure biographique à cette chanson d’amour intitulée Musique de chambre, Simon Proulx utilise les images que nous ont laissées les pochettes de Charlebois au fil des ans. Le procédé donne un résultat savoureux.

J’ai planté des fleurs sur mon casque de l’armée

J’ai caché mes pleurs sous mon masque de hockey

J’ai porté des cheveux roses ostie que j’avais l’air bête

Mais y’a plus rien qu’une chose que j’ai dans la tête

J’ai rien que le goût d’être tout seul avec elle

 

C’est vrai que les pochettes de disques de Robert Charlebois ont souvent été remarquables. Elles sont devenues iconiques avec les années. Permettez-moi un autre couplet de Musique de chambre:

J’ai porté du suède sur le bord de l’eau

J’ai pratiqué mon swing avec un beau petit polo

J’ai fait du canot dans mon tuxedo

Mais y a plus rien qu’une chose que j’veux me mettre sur le dos

 

La pochette très pop de Et voilà, réalisée par Marie-Hélène Trottier, de Jump & Love, s’inscrit parfaitement dans cette grande tradition.

Parmi les belles surprises de ce disque, il y a des retrouvailles avec Louise Forestier. Les deux vieux amis se donnent la réplique dans une toune qui remet en question notre société du tout à jeter. Monsieur L’ingénieur est un véritable ver d’oreille dont on n’est pas près de se débarrasser. Le texte est de Marie Dabadie. L’ancienne épouse du célèbre parolier Jean-Loup Dabadie signe une autre chanson qui devrait plaire à ma consœur critique littéraire Claudia Larochelle puisque toutes les paroles de Des livres et moi font référence à des titres de livres.

Autant en emporte le vent

Dans l’avalée des avalées

Adieu les hauts du Hurlevent

Délivrez-moi des livres et moi

J’veux m’envoler.

Permettez-moi une parenthèse concernant Marie Dabadie. Elle n’est pas que la femme de… Au cours des 20 dernières années, elle a été secrétaire de l’Académie Goncourt. À pareille date l’an dernier, elle a bien mal pris de se faire montrer la porte par le président de l’Académie, Bernard Pivot, parce qu’elle avait atteint l’âge de 74 ans. L’histoire ne dit pas à quel moment elle a écrit la chanson Des livres et moi, ni si c’est sa mésaventure qui l’a inspirée.

Sur Et voilà, Robert Charlebois renoue aussi avec le légendaire Réjean Ducharme, grâce à une chanson retrouvée par magie écrit-on dans le livret. Le manque de confiance en soi, écrite dans les années 1970 pour être chantée en duo avec Pauline Julien, évoque la frilosité que les Québécois avaient à l’égard de leur avenir national à cette époque. On comprend que la pasionaria de la cause indépendantiste ait alors refusé de la chanter. En 2019, ça a une autre portée, et Charlebois a enrobé le texte d’un rythme percutant qui rend la chanson irrésistible et un peu cartoonesque. Et il n’y a pas mieux que lui pour mordre dans cette langue propre à Ducharme.

C’é mieux de s’farma gueul

C’é mieux d’paé fair choquer

I peuvent devnir méchants

On va manquer not coup

On va faire fallball

On va faire pétak

On va manquer not coup

On va manquer not coup 

Faire pétak! Ce n’est pas ce qui arrive à Charlebois sur ce disque. Au contraire, il pète le feu. Son producteur, Claude Larivée, a eu la bonne idée de stimuler son artiste en le mettant en contact avec la même équipe que celle qui a fait l’excellent disque Nos idéaux de Dumas. La réalisation a été confiée à Gus Van Go et Werner F. Le disque a été enregistré à Brooklyn avec, entre autres, les musiciens Jesse Singer et Chris Soper. Et tout ce beau monde participe aux voix, et c’est extrêmement rafraîchissant.

Parlant de voix, celle de Charlebois est incroyablement juste, fidèle à son timbre de toujours, même quand il s’excite sur Johnny, chanson en hommage à Hallyday, écrite en pensant probablement aussi à un autre Johnny, du Tennessee celui-là, Johnny Cash.

Il faisait chanter les yéyés

Les visons les blousons cloutés

Les aristos les prisonniers

En paillettes pour l’éternité

Parmi les 10 chansons, il y a même une adaptation française de Can’t Help Falling In Love popularisée par Elvis Presley, elle-même inspirée de Plaisir d’amour. C’est donc en habit de crooner que Charlebois clôt son 25e disque studio en carrière, mais il aurait très bien pu terminer avec Les filles de mon âge, un titre de son cru aux airs rétrospectifs.

Pour moi le temps n’est qu’un fragment

D’éternité dans ma p’tite tête

Je le fais courir je l’arrête

Dans mes rêves secrètement

On grandit ensemble

On vieillit ensemble

Il faudra bien partir ensemble

Mais la vraie chanson bilan, c’est celle qui donne son titre à l’album, la très prenante Et voilà.

Dans ce texte, écrit de sa main, il baisse la garde et se montre vulnérable. Le gars n’est plus juste ordinaire, il est aussi… mortel.

La terre continue à tourner…

Hier j’ai fini ma tournée

J’ai perdu tellement d’amis cette année

Trois cheveux blancs mais j’ai gardé mon nez

La mer continue à monter

Ma bonne étoile est un peu fatiguée

Poussière mouillée sous la Voie lactée

Je mets les voiles sans me retourner

Et toi tu vas continuer à briller sans moi

C’est la vie c’est comme ça

Oui toi tu vivras longtemps après moi

Les enfants savent que c’est souvent comme ça. 

Et voilà tiendra une grande place dans la discographie de ce géant de la chanson québécoise.