La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Dans les coulisses de l’information avec Philippe Lapointe et Jean Larin

Pierre Bruneau, Sophie Thibault, Céline Galipeau, Bernard Derome, Jean-Luc Mongrain, Stéphan Bureau, Denise Bombardier: voilà des noms familiers du monde de l’information au Québec. Ces têtes d’affiche ont en commun d’avoir un jour travaillé sous les ordres de Philippe Lapointe.



L’ex-patron de presse Philippe Lapointe publie ces jours-ci chez Libre Expression Aventures au pays des nouvelles télévisées. C’est rare que les «boss» prennent la plume pour raconter leur version de la vie dans une salle de nouvelles. Voilà déjà une bonne raison de s’intéresser à cette nouvelle publication.

Philippe Lapointe a fait l’essentiel de sa carrière au réseau TVA, du début des années 1980 (les années du Canal 10) à 2005 (l’époque de Québecor et de sa convergence), en passant par les années Vidéotron (sous la houlette de la famille Chagnon), avec un intermède de quatre années passées à Radio-Canada au poste de directeur des nouvelles télévisées. C’est durant ce court passage que j’ai connu Philippe Lapointe, homme affable, curieux des autres, très différent des autres grands patrons que j’avais connu jusque-là. D’ailleurs, j’ai trouvé qu’il n’avait rien perdu de cette personnalité attachante, à la limite candide, en lisant son livre.

Au fil des pages, l’auteur est généreux à l’égard des gens qu’il a côtoyés durant sa carrière. Il a particulièrement de très bons mots pour ceux qui furent ses têtes d’affiche. Pierre Bruneau est le prince du direct, Bernard Derome, le roi Lion de l’information, Denise Bombardier, la courageuse anticonformiste, Stéphan Bureau, un surdoué. Et ainsi de suite…. Cette grande valorisation des vedettes de la part d’un ancien patron de TVA ne surprend pas. La boîte où il a grandi comme gestionnaire est experte dans l’art de fabriquer et entretenir des personnalités aimées du public. C’est sous son règne que Sophie Thibault devient la première femme en Amérique du Nord à être nommée chef d’antenne en solo d’un grand bulletin de nouvelles de fin de soirée.

L’auteur évite quand même de sombrer dans la complaisance en décrivant avec beaucoup de franchise les maillons faibles de nos salles de nouvelles québécoises. Le portrait qu’il fait de Télé-Métropole à son arrivée n’est guère reluisant. Il faut dire que tout était à bâtir. Le diagnostic qu’il pose sur l’enflure bureaucratique de Radio-Canada est d’une grande justesse. La résistance au changement dans cette tour de Babel y est phénoménale. Sa manière de présenter le principe de convergence si cher à Pierre-Karl Péladeau est sans faux-fuyant. Un réseau qui commande une série de grande écoute, Le Négociateur, sur un de ses journalistes-vedettes, Claude Poirier, c’est quand même hallucinant!

Philippe Lapointe parle de ses 25 années à graviter dans le domaine des nouvelles comme de l’âge d’or de l’information télévisée. Le récit qu’il fait des immenses progrès technologiques de 1980 à 2005, jusqu’à l’achat d’un hélicoptère pour les nouvelles (!), lui donne raison et nous fascine comme lecteur.

Parfois, l’auteur utilise la lorgnette des événements pour nous tenir en haleine. Il nous démontre qu’avec un peu de chance et deux journalistes à la dent longue, Alain Gravel et Gaétan Girouard, TVA a réussi à gagner, au détriment de Radio-Canada, un immense capital de crédibilité au cours de la crise autochtone de 1991.

Les coulisses de la couverture du référendum de 1995, que Philippe Lapointe a vécu à Radio-Canada, ne manquent pas d’intérêt non plus.

Personnellement, je regrette qu’il ait fait l’impasse sur une particularité des bulletins télévisés de cet âge d’or que j’ai vécu aux premières loges, à savoir l’importante place que les réseaux faisaient à l’information culturelle. De la part d’un homme qui partage sa vie avec une des plus importantes attachées de presse du milieu culturel, je trouve ça dommage.

Ne cherchez pas non plus d’échos aux révélations faites récemment à propos de la gestion toxique qui a eu cours pendant plusieurs années au service des nouvelles du réseau TVA.

Ceci étant dit, Aventures au pays des nouvelles télévisées est un livre qui peut intéresser tout le monde parce qu’il dévoile une partie des rouages d’un des piliers de notre démocratie, l’information. On n’en sait jamais trop sur la manière dont sont produites les nouvelles qu’on regarde tous les soirs à la télévision.

Confidences de Jean Larin - Suivi de Les mémoires de jeunesse de Benjamin Larin 

Si Philippe Lapointe a été une figure importante du monde de l’information télévisée de 1980 à 2005, on peut en dire autant de Jean Larin, qui a œuvré comme journaliste à Radio-Canada de 1966 à 1991. Ce dernier fait aussi paraître un livre ces jours-ci intitulé Confidences de Jean Larin aux éditions du Septentrion.

On parle ici d’un homme aujourd’hui âgé de 77 ans qui a eu envie de laisser une trace à la suite d’une vie plutôt mouvementée. Durant le quart de siècle qu’il a passé au service de l’information de Radio-Canada, Jean Larin a été appelé à couvrir une multitude d’événements qui ont marqué l’histoire du Québec, du Canada et du monde.

Comme correspondant à la colline parlementaire à Québec, il a entre autres assisté à l’ascension de Robert Bourassa, à la naissance du Parti québécois, et a vécu au plus près la crise d’Octobre de 1970. Il est à Ottawa alors que Pierre Elliott Trudeau doit affronter la crise du pétrole à la tête d’un gouvernement minoritaire. Il est également là quand se trame la «nuit des longs couteaux». Vous vous souviendrez de lui comme correspondant à l’étranger. Au gré de ses affectations, il nous a expliqué au Téléjournal le scandale du Watergate, la guerre civile en Irlande et au Liban, la révolution des œillets au Portugal, la fin de la Rhodésie blanche, la visite du président égyptien Anouar el-Sadate à Jérusalem, le terrible tremblement de terre de 1977 en Roumanie, celui du Mexique en 1985.

Jean Larin revient sur ces événements, et plusieurs autres, mais sans trop s’attarder, ce qui nous laisse un peu sur notre faim. C’est tellement rare qu’on ait accès aux vraies coulisses de l’information, qu’on aurait pris plus d’anecdotes comme celle de sa rencontre épique avec le légendaire chef de l’Organisation de la libération de la Palestine, Yasser Arafat, à Tunis, ou ce moment où on l’informe que le ministre du Parti québécois Claude Morin est un espion à la solde de la GRC.

Si Jean Larin demeure relativement en surface sur ses années en journalisme, c’est qu’il a plein d’autres choses à raconter, ayant touché à plusieurs domaines. Par exemple, à la mi-quarantaine, il retourne aux études pour y étudier le droit. À 48 ans, il devient avocat, et la vie étant ce qu’elle est, faite de rencontres (notamment avec Sylvain Vaugeois), de contacts, d’opportunités, il se retrouve à diriger une ONG (organisation non gouvernementale) qui fait de la formation en journalisme dans les pays de l’Afrique francophone. Il sera aussi gestionnaire à Radio-Canada International. C’est après ses huit années à RCI qu’il prendra finalement sa retraite.

Le livre s’intitule Confidences de Jean Larin parce que l’auteur va au-delà de sa vie professionnelle. Larin raconte aussi d’où il vient. Difficile d’imaginer que ce journaliste rigoureux, intrépide, à la voix forte et à la diction impeccable, provient d’un milieu aussi modeste que celui qu’il décrit. Son passage au Collège de Montréal grâce à des bourses obtenues à cause de son talent de joueur de football, et ses cours de diction avec le grand acteur français François Rozet, sont parmi les raisons qui lui ont permis d’accéder à un milieu qui ne lui était pas naturellement destiné.

C’est en entendant Janette Bertrand dire aux aînées pendant la pandémie de prendre la plume et de raconter leur vie que Jean Larin s’est convaincu que la sienne méritait d’être écrite. Aussi, ce livre a été rédigé pour dire à ses enfants et ses petits-enfants qui était leur père, leur grand-père.

Et Jean Larin va loin dans la confidence. Il parle de ses déboires matrimoniaux, de ses absences chroniques auprès de ses enfants, de ses problèmes d’alcool qui l’ont mené aux Alcooliques anonymes. Il évoque ses ennuis de santé, un diagnostic de sclérose en plaques (SEP) en 1971, le cancer de la prostate qui l’afflige présentement. Parfois, on a l’impression que ce sont beaucoup de détails impudiques, mais l’ancien journaliste sachant trop bien qu’on n’est jamais trop informé des choses de la vie, dévoile beaucoup de secrets de la sienne pour nous entretenir des choses qui lui importent aujourd’hui, comme la résilience, la responsabilité, ou la générosité à l’égard des autres.

Au bout du compte, je pense que c’est une lecture qui peut interpeller tout le monde tant la réflexion de son auteur peut transcender sa seule personne.

Donner la parole à son père

Entre la couverture et la quatrième de couverture de son bouquin, Jean Larin fait – en prime – cohabiter son propre récit avec celui de son père. À la fin de ses 80 ans, Benjamin Larin (1913-2006), plombier de profession, s’est installé à l’ordinateur pour écrire son histoire. Avec ses modestes compétences d’écrivain, l’homme retrace candidement sa vie dans le quartier Snowdon à Montréal avec une mémoire fabuleuse des lieux et des événements. Les tramways, les guenillous, la livraison de la glace, la religion, le R-100, les pique-niques à l’île Sainte-Hélène, Benjamin Larin est intarissable comme toutes ces personnes âgées qui ont tant de plaisir à ressasser leurs souvenirs d’une vie modeste. Pour Jean Larin, partager les mémoires de jeunesse de son père était comme un devoir de mémoire. En les lisant, on réalise qu’offrir ainsi un porte-voix à celui qui l’a mis au monde était le plus bel hommage que ce fils-journaliste ait pu faire à son paternel.