La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Amours, délices et orgues de François Dompierre, le récit d’une vie qui ressemble à un chemin de Compostelle

Le compositeur-musicien-épicurien-voyageur-auteur-animateur François Dompierre publie cette semaine le récit de sa vie. De Hull en 1943 à ici et maintenant, il en a tant à raconter qu’il a intitulé son livre Amours, délices et orgues, les trois seuls mots de la langue française qui passent du masculin au féminin lorsqu’ils sont au pluriel. Cela donne le ton à ces Récits d’une vie plurielle. Pour le lecteur qui s’y plonge, cette autobiographie est une gourmandise.



Dans sa vie, qui est loin d’être finie, François Dompierre a porté plusieurs chapeaux. Par où commencer? Tiens, pourquoi pas par celui du marcheur. Comme Félix Leclerc, avec lequel il a si bien travaillé, ses souliers ont beaucoup voyagé.

Cela me permet de dire d’entrée de jeu que la vie de cet homme ressemble justement à un chemin de Compostelle, avec des plats, des montées, des descentes, des périodes plus exposées, d’autres plus à l’ombre, quand ce n’est pas l’obligation de se mettre à l’abri d’intempéries. De tempêtes intérieures vraiment violentes.

Photo: Paul Laramée

Le petit Dompierre, comme l’appelle ma belle-mère, qui a été sa voisine, a rapidement dévoilé son don pour la musique. Sur la photo de la couverture, on le voit, les cheveux en bataille, toucher l’orgue alors qu’il n’a que cinq ans. Mais le petit prodige est aussi un galopin. Il aurait grandi à l’époque d’aujourd’hui qu’on lui aurait diagnostiqué un trouble de l’attention.

Il demeure que le talent d’improvisateur qu’il manifeste enfant l’accompagnera toute sa vie. François Dompierre dit d’ailleurs qu’il n’est pas un pianiste, mais un compositeur qui joue du piano.

L’homme a une facilité à produire des mélodies accrocheuses. Il raconte la rapidité avec laquelle il a composé la fameuse ritournelle publicitaire Faut se parler pour la bière Labatt, la musique sur le magnifique texte J’ai l’âme à la tendresse de Pauline Julien ou celle qui a fait de Demain matin, Montréal m’attend de Michel Tremblay un tube increvable.

Quand j’entends, à 20 heures sur ICI Musique, l’indicatif musical qu’il a composé pour l’émission Toute une musique de Marie-Christine Trottier, j’ai la preuve qu’encore aujourd’hui, il n’a rien perdu de son habileté à créer des vers d’oreille.

Mais il y a aussi des pages et des pages pour contrer l’impression que tout lui est facile, pour dire que la musique, c’est du travail. François Dompierre fait le détail des symphonies qu’il a composées, et des musiques de film dont il a accouché, plus d’une soixantaine et pas les moindres (IXE-13, Bonheur d’occasion, Les portes tournantes, Le déclin de l’empire américain, Le sang des autres, C’ta ton tour, Laura Cadieux, La passion d’Augustine, etc.).

Rarement ai-je lu une description aussi précise de ce que représente le travail de composition, d’arrangement, d’orchestration, d’enregistrement. Un art qu’il lui a fallu réapprendre avec l’arrivée des machines (outils numériques, claviers électroniques, logiciels de composition). Le compositeur ne manque d’ailleurs pas de remercier ceux qui l’ont épaulé toute sa vie durant: les copistes, les répétiteurs, les techniciens de son, les musiciens, les chefs.

Il nomme des noms, mais son livre est comme un grand hommage généralisé à ses frères d’armes. La description qu’il nous fait d’un orchestre symphonique est un poème. Il le compare à un microcosme: «Cinq continents distincts habités par des populations diverses partageant un bien commun, la musique», et là, de présenter les particularités de chaque groupe avec une connaissance frappante de ce qui fait la singularité de chacun.

Et oups, à la page suivante, le lyrisme des mots cède le pas à une anecdote triviale tirée d’un voyage en famille en camping-car. Car il y a ça aussi, dans l’existence de François Dompierre, et dont il parle d’abondance: la vie! La vie de famille: sa mère, son père, et sa grand-mère tiennent une place importante. Il y a aussi la vie amoureuse, avec ses hauts et ses bas, qui lui donne quatre enfants de deux femmes différentes. La vie d’épicurien, où l’occasion est toujours bonne de faire bombance et d’ouvrir de bonnes bouteilles. On a même droit à quelques recettes de son cru. À quelques leçons de vie aussi. Car cet homme, qui semble avoir toutes les prédispositions au bonheur, a dû combattre toute sa vie une anxiété prégnante qui l’a un jour conduit à Saint-Jean-de-Dieu.

À l’heure où on parle beaucoup de santé mentale, ce témoignage d’une grande franchise fait la preuve qu’il y a moyen de vaincre ses démons. Malgré eux, qu’il a su dompter, sa carrière a été fructueuse et célébrée.

Je vous le dis, on ne s’ennuie pas avec Amours, délices et orgues. Natif de Hull, comme François Dompierre, j’ai eu le plaisir supplémentaire de retrouver les charmes anciens de ma ville natale dont on parle si rarement dans les livres. Dans le premier chapitre, qui porte sur les années 1943 à 1960, il parle de cette paroisse Saint-Joseph où mes parents sont nés et se sont mariés, des églises où mon père a chanté, du collège Saint-Alexandre que mon frère a fréquenté, d’une ville qui connaissait à cette époque une vie culturelle grouillante.

Mais c’est quand il décrit son premier voyage à Orford, où il va participer à son premier camp musical, que j’ai compris à quel point nous appartenons à la géographie de la région qui nous a vus naître. Ce qu’il voit de la fenêtre de son autobus de la Colonial Coach Line, c’est le paysage paisible, coquet et organisé des Eastern Townships. «Rien à voir avec le pays de mon enfance, gossé à la hache par des bûcherons aux allures de Vikings. Ici, peu de massifs d’épineux, mais de beaux érables rouges, des trembles, des peupliers.» C’est donc ça que j’ai ressenti la première fois que je suis allé dans les Cantons-de-l’Est!

François Dompierre raconte sa vie avec l’appétit de l’épicurien, le sens du punch du gars qui a fréquenté le milieu de la pub, le lyrisme du compositeur classique, le talent de conteur de l’animateur de radio qu’il a été, l’ouverture d’esprit des grands voyageurs, et la liberté de celui qui a vécu une époque où on était moins frileux avec les mots. Je le répète, Amours, délices et orgues est une gourmandise.

Ne manquez pas notre Rendez-vous Avenues.ca, En mots et en musique avec François Dompierre!

François Dompierre sera l'invité de notre Rendez-vous Avenues.ca le 27 avril à 19h, en direct de notre page Facebook. Au programme de la soirée: extraits musicaux, photos, lectures et une grande entrevue au cours de laquelle le compositeur répondra aux questions de la rédactrice en chef d’Avenues.ca, Françoise Genest.

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