La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

Aline: est-ce que c’est Céliiiinnnnne?

Un film français sur Céline Dion qui s’intitule Aline, dont le personnage principal est joué par une humoriste qui incarne la chanteuse de Charlemagne à tous les âges, j’avoue que la première fois que j’ai entendu parler de ça, j’ai eu de gros doutes. Eh bien, je vous recommande de faire comme moi et d'aller voir pour le croire. Personnellement, j'ai été confondu. Je trouve que Valérie Lemercier, qui a écrit le scénario, réalise le film et tient le rôle de Céline, remporte son pari.



Aline est une biographie filmée qui s'inspire de l’histoire de la chanteuse la plus célèbre du Québec, de sa naissance, dernière d’une famille de 14, à la mort de son mari et gérant. Le biopic, comme on dit en anglais, est un genre risqué. Ce genre de film biographique, qui plus est quand il s’intéresse à une chanteuse à voix, est toujours risqué. Il y a le danger de ne pas être crédible, de se perdre dans l’abondance des anecdotes à raconter, de ne pas être fidèle à l'histoire du sujet.

Aline est une biographie filmée qui s'inspire de l’histoire de Céline Dion.

Si Valérie Lemercier réussit à éviter la plupart de ces faux pas, c’est d’abord parce qu’elle a opté pour ce qu’elle appelle «un film événement librement inspiré de la vie de Céline Dion». Aline, c’est SA vision de Céline. Pour s’assurer d'obtenir le résultat qu'elle souhaitait, elle a contrôlé toutes les étapes de son projet: l’écriture, la réalisation, le jeu et la production. Elle a fait ses recherches, comme on dit, mais sans jamais rencontrer la principale intéressée. Ni ses proches, si on se fie aux réactions outrées de Claudette et Michel Dion au micro de Julie Snyder. À la semaine des 4 Julie, ils ont reproché à la réalisatrice d’Aline d’avoir pris trop de liberté avec la réalité et d’avoir fait un portrait outrageant de leur famille.

Dans les nombreuses entrevues qu’elle a accordées, Valérie Lemercier répète qu’elle a toujours été guidée par le désir de rendre hommage à son sujet, et de lui vouer le plus grand respect. C’est ce que j’ai ressenti en voyant le film. Cette sincérité vient certainement du fait que Valérie Lemercier se reconnaît dans l’histoire de Céline Dion. Comme humoriste, elle sait ce que c’est l’ivresse des salles combles, et la solitude qui meuble la vie des stars rendues au sommet. Elle sait ce que c’est que de venir d’une famille modeste (elle est née dans un milieu agricole de la Normandie) avec de nombreux cousins-cousines, et l’habitude de faire des spectacles en famille.

L’autre clé du succès d’Aline, c’est le choix d’en avoir fait un film pratiquement québécois. 90% de la distribution vient du Québec. Faut le faire pour un film français! Et c’est un casting de rêve. Dans son incarnation de l’impresario qui, sous des dehors de sphinx, n’arrête jamais de pousser sa vedette et de gambler sur les opportunités, Sylvain Marcel rappelle René Angélil dans ce qu’il avait de plus ratoureux. C’est lui, mais sans être caricatural.

Sylvain Marcel rappelle René Angélil dans ce qu’il avait de plus ratoureux.

La révélation du film, c’est Danielle Fichaud. Sortie du Conservatoire d’art dramatique de Montréal à la fin des années 1970, cette vétérane du milieu du théâtre québécois, peu connue du grand public, nous offre une maman Dieu qui a beaucoup de tempérament (dans le film, la famille d'Aline porte le patronyme Dieu). Le personnage est beaucoup plus pittoresque que la Thérèse originale, mais l’ascendant que la maman a sur sa fille est très semblable. Mentionnons aussi l’excellente composition d’Antoine Vézina dans le rôle du frère protecteur. Je dis bien composition, car le Jacques que j’ai connu me semble pas mal différent du Jean-Bodin du film.

La révélation du film, c’est Danielle Fichaud, qui incarne la mère d'Aline.

Tous les personnages joués par des acteurs d’ici conservent leur accent québécois. Il y a peut-être une scène où on insiste un peu trop sur la prononciation risible du mot Vatican (avec un O gras à la place du A), mais dans l’ensemble, il faut féliciter Valérie Lemercier d’avoir eu l’audace de garder la couleur locale. Autrement, on n’y aurait jamais cru de ce côté de l’Atlantique. Elle fait elle-même de grands efforts pour adopter le ton et l’accent québécois sans que ce soit trop appuyé.

Valérie Lemercier a elle-même fait de grands efforts pour adopter le ton et l’accent québécois sans que ce soit trop appuyé.

Dès les premières minutes du film, lorsque Valérie Lemercier joue Aline-enfant, on est, comme public, amené à jouer le jeu que tout ça est une fable, la fable d’une petite fille qui deviendra célèbre grâce à un don de Dieu.

Un film comme celui-là n’aurait pu être fait au Québec. Les moyens consentis pour tourner Aline sont colossaux. L’action se passe en grande partie au Québec bien sûr, mais on évoque aussi les tournées internationales, la résidence à Las Vegas. C’est un film à la fois d’époque et de maintenant avec ce que ça implique de défis à la direction artistique. On recrée avec autant d’application la maison familiale d’autrefois que les grandes villas luxueuses que la chanteuse a habitées avec  son mari, ou les loges qui deviennent un lieu où elle s’épanche auprès d’un confident, un maquilleur français, qui n’a pas vraiment existé selon Claudette et Michel Dion.

Les moyens consentis pour tourner Aline sont colossaux. C’est un film à la fois d’époque et de maintenant avec ce que ça implique de défis à la direction artistique.

Les prestations musicales à la télévision (chez Michel Jasmin à ses débuts ou aux Oscars, chantant My Heart Will Go On) ou devant des foules (au Zénith de Paris ou au Colosseum de Las Vegas) sont bien reconstituées. Bravo à la chanteuse Victoria Sio, la voix chantée d’Aline, qui rend l’illusion presque parfaite.

La vie de Céline Dion fait les manchettes depuis 1981, 40 ans! Le scénario n’a pas pu retenir tous les événements qu’elle a vécus, ni toutes les personnes qu’elle a côtoyées, mais on y retrouve les grandes étapes de sa carrière: l’envoi de la miraculeuse cassette démo, la chanson pour le pape, la transformation de la petite chanteuse en robe de première communiante en jeune vamp, le mariage avec son Pygmalion, la percée aux États-Unis, la résidence à Las Vegas, la fécondation in vitro et la naissance de son premier enfant, la mort de son père, l’arrivée des jumeaux, la mort de son mari. Ces épisodes bien réels cohabitent avec des séquences sorties de l’imaginaire de Valérie Lemercier. Soyez prévenu, Aline n’est pas l’histoire officielle de Céline et de la famille Dion. Ce n’est pas la première fois, ni la dernière, qu’on en invente sur leur compte.

Soyez prévenu, Aline n’est pas l’histoire officielle de Céline et de la famille Dion.

En ce qui me concerne, le journaliste qui suit Céline Dion depuis 35 ans a eu beaucoup de plaisir à regarder ce film que j’ai vraiment vu comme un hommage au talent immense, à la persévérance légendaire, à la fidélité sans faille et la sincérité inégalée de la petite fille de Charlemagne. Aline m’a plu pour l’abondance de la musique qu’on y entend et pour le rappel de plein de souvenirs professionnels heureux. J’y ai même versé quelques larmes d’émotion et de nostalgie. Qu’est-ce qu’on peut demander de plus d’un film sur grand écran?