La chronique Culture avec Claude Deschênes

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

5 expositions à voir cet automne

Cette semaine, je vous propose de reprendre la direction des musées et des centres de diffusion culturelle, qui offrent cet automne des propositions si variées qu’il y en a pour tous les goûts. Le site web de la Société des musées est un bon point de départ pour trouver un événement dans votre région. Permettez-moi néanmoins d’attirer votre attention sur cinq expositions à ne pas manquer.


Rita Letendre. Lignes de force à la maison Hamel-Bruneau à Québec jusqu’au 19 décembre 2021

Être en contact avec les œuvres de Rita Letendre a toujours quelque chose de vivifiant. Les couleurs qu’elle utilise sont toniques. Il y a du mouvement dans ses toiles. En approchant les œuvres, on ne peut qu’être admiratif de la précision de son travail. Toute sa vie, elle a su transposer dans ses tableaux l’énergie et la lumière qui l’habitent, comme en témoigne l’excellente sélection d’œuvres présentées dans cette exposition réalisée par le Musée du Bas-Saint-Laurent. En plus de ce qui captive nos yeux sur les cimaises, l’exposition nous raconte l’incroyable destin de cette artiste qui, jeune, a dû affronter les embûches que lui posait le fait d’être d’origine autochtone et femme.

Toute sa vie, Rita Letendre a su transposer dans ses tableaux l’énergie et la lumière qui l’habitent. Photo: Claude Deschênes

Née en 1928 à Drummondville (elle aura 93 ans le 1er novembre), d’une mère abénaquise et d’un père québécois, Rita Letendre a connu le racisme. Les pierres et les insultes qu’on lui lançait lui ont permis de se forger une carapace au point qu’un jour, c’est elle qui cassait la gueule des gars qui l’écœuraient. Le jour où elle se retrouve parmi la bande des Automatistes, elle fait sa place.

Photo: Claude Deschênes

Plus tard, les grands projets ne lui font pas peur, elle sera une des premières femmes à faire des murales, grimpée sur des échafaudages vertigineux. Letendre est une tough. En art public, on lui doit des œuvres mémorables, comme la murale Sunforce (6,5 m x 7 m) en Californie ou un puits de lumière en verre de 200 mètres de long, Joy, à la station de métro Glencairn à Toronto. Ses œuvres se retrouvent dans tous les grands musées du pays, celui de Québec (MNBAQ) possède son fonds d’archives.

Photo: Claude Deschênes

Ce qui est formidable, c’est que son travail, qu’il date des années 1960, 1970 ou 1980, ou d’aujourd’hui, demeure d’une grande modernité. C’est particulièrement frappant dans la salle qui présente une chorégraphie inspirée de tableaux de Rita Letendre commandée pour l’événement à la chorégraphe Soraïda Caron. Les deux œuvres se répondent sans égard au temps qui les sépare.

Photo: Claude Deschênes

Rita Letendre. Lignes de force est présentée gratuitement à la maison Hamel-Bruneau, un lieu patrimonial à découvrir sur le chemin Saint-Louis à Sillery. Elle sera ensuite offerte au Musée des beaux-arts de Sherbrooke du 27 janvier au 10 avril 2022, et au Centre Léo-Ayotte de Shawinigan à l’été 2022.

Rita Letendre. Lignes de force est présentée gratuitement à la maison Hamel-Bruneau, un lieu patrimonial à découvrir. Photo: Claude Deschênes

Gilles Mihalcean, Retournements et détournements au centre d’art 1700 La Poste jusqu’au 16 janvier 2022

Le sculpteur Gilles Mihalcean a une œuvre d’art public sur le Parterre du Quartier des spectacles, devant la Maison symphonique à Montréal. Intitulée Paquets de lumière, elle consiste en trois sculptures en acier qui suggèrent des oiseaux perchés ou des instruments de musique, selon ce qu’on veut y voir. Mais il demeure qu’une fois qu’on a été en contact avec le travail de Mihalcean, on est curieux de plus, et quelle belle occasion de se rassasier en allant voir la solide exposition que le centre d’art 1700 La Poste lui consacre!

Une fois qu’on a été en contact avec le travail de Mihalcean, on est curieux de plus. Photo: Claude Deschênes

Une trentaine d’œuvres réalisées entre 1998 et 2021 permettent de pénétrer dans le monde ludique et poétique de cet artiste de 75 ans qui s’amuse à nos dépens, en élaborant des œuvres métaphoriques qui ne donnent pas toutes les réponses.

Une trentaine d’œuvres réalisées entre 1998 et 2021 permettent de pénétrer dans le monde ludique et poétique de l'artiste Gilles Mihalcean. Photo: Claude Deschênes

Sur un des murs, cette citation du sculpteur: «J’aime jouer des tours, je pense à tous les gens que je connais et aux autres, incertains, qui vont tourner autour, et je ris de plaisir en construisant ces petits éléments qui vont les surprendre.»

Tout à fait juste. Les sculptures de Gilles Mihalcean sont de petits univers qui se révèlent en en faisant le tour.

Les sculptures de Gilles Mihalcean sont de petits univers qui se révèlent en en faisant le tour. Photo: Claude Deschênes

La Voie lactée, par exemple, a l’allure d’un carton de lait à son sommet et à sa base, mais entre les deux, l’artiste a façonné des formes voluptueuses sur lesquelles il fait des interventions inusitées les unes par rapport aux autres. À nous de faire les liens.

Dans Autoportrait de Dieu, il a utilisé le mobilier familial en bois, qu’il a débité en morceaux, pour en faire une structure dans laquelle il a inséré la statue d’un homme comme en chute libre. L’ensemble devient un hommage à son père menuisier.

Autoportrait de Dieu Photo: Claude Deschênes

Voici ici sa version des attentats du World Trade Center, le 11-Septembre 2001, une œuvre réalisée cette année.

11-Septembre 2001. Photo: Claude Deschênes

Qu’il s’agisse de l’éclairage des œuvres, de leur répartition sur les trois étages de cet ancien bureau de poste de la rue Notre-Dame Ouest ou de la documentation fournie aux visiteurs, les expositions du 1700 La Poste sont toujours impeccables dans leur présentation. Celle-ci n’y manque pas. Et la visite du coffre-fort réserve toujours des surprises. Cette fois-ci, on y a recréé l’atelier de l’artiste, où on peut relativiser cette autre déclaration qu’il fait: «Mettons les choses au clair, ce n’est pas moi qui conçois les sculptures, je ne fais qu’offrir les matériaux aux outils.»

Dans le coffre-fort, on a recréé l’atelier de l’artiste. Photo: Claude Deschênes

Trop humble, notre sage homme. Gilles Mihalcean est un de nos grands artistes; à découvrir si vous ne le connaissez pas déjà.

Place au cirque! au Musée Pointe-à-Callières jusqu’au 6 mars 2022

Cirque du Soleil, Éloize, les 7 Doigts de la main, depuis 30 ans, le Québec n’a cessé de réinventer l’art deux fois centenaire du cirque et, ce faisant, s’est doté d’une expertise qui rayonne à travers le monde. Cette suprématie a donné l’idée au Musée Pointe-à-Callières de célébrer cette discipline à nulle autre pareille.

Photo: Claude Deschênes

Fidèle à son habitude, le musée d’histoire montréalais nous propose une exposition qui couvre le plus large possible, des débuts du cirque en Angleterre en 1768, alors que le cheval était l’attraction principale, jusqu’aux techniques d’entraînement très sophistiquées des écoles de cirque actuelles, en passant par la démesure déployée par des compagnies comme Ringling Brothers et Barnum & Bailey, qui ne lésinaient pas sur l’utilisation d’animaux exotiques pour attirer les foules.

On y apprend plein de choses: pourquoi la piste de cirque traditionnelle a un diamètre de 13 mètres, qu’on doit le mot «léotard» à Jules Léotard, un acrobate français qui faisait du trapèze vêtu d’un justaucorps auquel il a donné son nom, que le géant Édouard Beaupré, véritable attraction de cirque, chaussait du… 21!!! On peut d’ailleurs voir ses grandes bottines, son très haut-de-forme et ses énormes bagues.

Photo: Claude Deschênes

De fait, l’exposition réunit plus de 350 objets, dont de magnifiques maquettes, prêtés par des institutions américaines, françaises et canadiennes.

Le parcours nous permet aussi de réaliser que la culture du cirque et de la foire a toujours été très présente au Québec, qu’on pense aux hommes forts tels Louis Cyr et le Grand Antonio, aux Flying Marinos, aux Frères Auger, aux Échassiers de Baie-Saint-Paul, autant de précurseurs du Cirque du Soleil, de Flip Fabrique ou du Cirque Alfonse.

Photo: Claude Deschênes

Ces compagnies, qui font maintenant la renommée du Québec, ont chacune droit à une station qui raconte leur histoire grâce à des témoignages sur vidéo, des extraits de spectacles et nombre d’artéfacts, comme le fameux frigo par lequel les spectateurs accédaient au premier spectacle des 7 Doigts de la main, Loft.

Photo: Claude Deschênes

Comme le cirque, cette exposition ludique, bien documentée et interactive, plaira à un public de 7 à 77 ans. À visiter avec ses petits-enfants!

Générosité. Droit au cœur, au Musée de la civilisation de Québec jusqu’au 2 octobre 2022

La nouvelle exposition Générosité. Droit au cœur, qui vient de commencer au Musée de la civilisation de Québec, n’aurait certainement pas vu le jour sans la pandémie de COVID-19. L’idée même a été inspirée par le vaste courant de générosité et d’altruisme qui a déferlé sur nos vies durant cet épisode. Le partage et la solidarité qui nous ont permis de passer à travers sont devenus la trame de cette exposition qui se décline en cinq thèmes: l’entraide, le bénévolat, le don monétaire, l’engagement citoyen, le don corporel.

Photo: Claude Deschênes

Pour illustrer ce propos, les concepteurs sont allés fouiller dans les collections du musée. On a par exemple ressorti un vieux banc du quêteux pour illustrer l’entraide, des paniers pour passer la quête pour le don monétaire, des collections de médailles de bravoure pour l’engagement, etc.

Photo: Claude Deschênes

Cela donne un côté fourre-tout à la présentation. J’avoue que je n’étais pas très convaincu de l’intérêt d’une telle proposition, mais je me suis laissé gagner par le contenu, qui approfondit chaque thème. Comment rester insensible aux statistiques concernant les dons d’organe ou de sang (il faut huit donneurs par semaine pour venir en aide à quelqu’un suivant un traitement pour la leucémie)? On sort de cette salle avec l’envie d’être une meilleure et plus généreuse personne.

Photo: Claude Deschênes

Ô, merde! au Musée de la civilisation de Québec jusqu’au 26 mars 2022

Commençons par saluer l’audace. Faire toute une exposition sur la merde, un des plus grands tabous de notre société, était certainement un immense défi que l’équipe du Musée de la civilisation relève avec brio.

En traversant les salles consacrées à l’exposition Ô, merde!, on refait carrément l’histoire des déjections humaines. Tous les aspects sont abordés: de notre microbiote intestinal, qui transforme les aliments qu’on ingurgite, aux usines d’épuration, en passant par l’évolution du cabinet d’aisances et la pharmacopée qui accompagne les constipés.

Photo: Claude Deschênes

Cela vous semble un peu répugnant? N’ayez crainte, la présentation est faite sans détour avec les mots qu’il faut pour nommer les choses, mais aussi avec bon goût, rigueur scientifique et humour de bon aloi. À cet effet, les capsules vidéo mettant en vedette un Stéphane Bellavance (animateur du jeu-questionnaire Au suivant) tout de brun vêtu sont très réussies.

Photo: Claude Deschênes

On n’a pas lésiné sur les artéfacts et la création de décors pour soutenir le propos. Vous serez étonnés par la variété de pots de chambre, les reconstitutions des différents types de toilettes qu’on trouve dans le temps et dans le monde, la quantité de produits de consommation qui font des clins d’œil au caca.

Photo: Claude Deschênes

L’exposition profite aussi de l’occasion pour sensibiliser le visiteur à une alimentation saine et aux grands enjeux que représente la gestion des matières fécales sur la planète. Bref, ce n’est pas du tout une exposition chiante!