La chronique Voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

Mythique Anticosti

Nous sommes arrivés à l’Auberge de Port-Menier depuis à peine 20 minutes et, déjà, les cerfs nous font le grand jeu de la séduction. On a beau savoir qu’Anticosti attire chasseurs et villégiateurs grâce à ces animaux introduits par le chocolatier Henri Menier, propriétaire de l’île entre 1895 et 1926, les voir déambuler ainsi réveille inévitablement l’enfant en nous. Certains poussent même l’audace jusqu’à tenter d’entrer dans le bâtiment.



«Ce sont des chevreuils de village, lance France Plamondon, technicienne de la faune pour le parc national d’Anticosti, alors qu’une bête me fait des yeux de biche à travers la fenêtre du véhicule, quelques heures plus tard. On ouvrirait un sac de chips et ils viendraient se mettre la face dedans.»

S’il est difficile d’évaluer le nombre de cerfs qui vivent actuellement sur l’île d’Anticosti – il était estimé à 166 000 en 2006 et à près de 38 000 en août 2018, chiffre qui a fait sourciller bien des gens au moment de son dévoilement –, environ une soixantaine d’individus se baladeraient à Port-Menier selon Maxime Dubé, responsable du service à la clientèle de la Sépaq*.

Un cerf au village. Photo: Marie-Julie Gagnon

Il n’est pas rare de voir résidents et visiteurs les nourrir. Comment cette pratique peut-elle être tolérée alors qu’elle est décriée ailleurs? «Port-Menier est exclue de la loi de ne pas nourrir les cerfs du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP)», explique Robin Plante, directeur de Sépaq Anticosti. Il parle de la quinzaine d’habitués qui visitent sa cour avec une affection évidente, nommant chacun d’eux comme s’il s'agissait d’une bande de vieux copains.

«C’est la chasse qui a fait connaître l’île, poursuit-il. Les chasseurs reviennent l’été avec leurs blondes. Les chevreuils, au village, on peut les flatter. Il y a aussi les beautés de la mer, de la chute Vauréal, de la rivière Chicotte, la pêche à la truite à la rivière Brick…»

Parmi les beautés d'Anticosti: la Chute Vauréal. Photo: Marie-Julie Gagnon

Un terrain de jeu de la taille de la Corse

Aussi mignons soient-ils, les cerfs sont loin d’être les seuls atouts d’Anticosti. Entre l’époustouflante Baie-de-la-Tour, où l’eau claire contraste avec les falaises, le canyon de l’Observation, les vestiges de l’époque de Menier et les épaves témoignant des multiples naufrages qui ont eu lieu dans le secteur, l’île d’à peine 200 habitants a de quoi charmer l’amateur de plein air comme le mordu d’histoire.

L'épave du Wilcox. Photo: Marie-Julie Gagnon

Fréquentée il y a 3 500 ans par les Premières Nations, qui l’appelaient Notiskuan (« lieu où l’on chasse l’ours »), Anticosti a été visitée par Jacques Cartier le 15 août 1534. Ce dernier lui a alors donné le nom d’« Assomption » en l’honneur de la fête du jour. Ensuite érigée en fief, la seigneurie est offerte à Louis Jolliet en 1680, avant d’être achetée par le chocolatier Henri Menier en 1895. Ce dernier aura un impact majeur sur sa destinée. Vendue en 1967 à la compagnie forestière Consolidated Bathurst, l’île devient la propriété du gouvernement du Québec en 1974. Depuis 1984, c’est la Sépaq qui gère la plus grande partie du territoire.

Le Canyon de l’ObservationPhoto: Marie-Julie Gagnon

Anticosti en formule «tout-inclus»

Le nouveau forfait estival développé par la Sépaq, qui inclut notamment l’hébergement à l’auberge de Port-Menier, entièrement reconstruite après un incendie, le vol depuis Mont-Joli, les repas, le prêt d’un vélo électrique et une visite guidée en navette, offre un aperçu des multiples richesses de cette île 17 fois plus grande que Montréal. Ceux qui le souhaitent peuvent aussi louer un véhicule pour pousser l’exploration.

Coucher de soleil à l'auberge de Port-Menier. Photo: Marie-Julie Gagnon

À distance de marche de l’auberge, dans une partie de l’église, l’écomusée résume les grandes lignes de l’histoire de l’île avant, pendant et après Menier. Si cette manière de catégoriser les différentes époques rappelle un certain Jésus-Christ, le riche homme d’affaires se comportait aussi comme un seigneur (pour ne pas dire un roi), aux dires de ceux qui l’ont côtoyé. On peut voir des photos de son opulent pavillon de chasse, surnommé «le château», à l’écomusée. Seule la reconstitution d’une tourelle donne un aperçu de la prestance du bâtiment incendié en 1953 à Port-Menier – autrefois appelée Baie-Ellis – parce qu’il menaçait de s’écrouler. À deux pas de l’ancienne demeure du chocolatier se trouve aussi la tombe du sorcier Gamache, personnage haut en couleur qui a marqué les esprits.

La tombe du sorcier Gamache, personnage haut en couleur qui a marqué les esprits. Photo: Marie-Julie Gagnon

Une visite à l’écomusée est également l’occasion de découvrir des pans moins connus de l’histoire de l’île, comme le passage des Allemands avant la Seconde Guerre mondiale. Hermann Göring, l’un des leaders du parti nazi, se serait montré intéressé à l’exploitation forestière… « Bon nombre de gens ne savent pas que, pendant la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu une bataille fort importante en 1942 juste ici, dans la baie de Gaspé, raconte Sonia Michaud, responsable de l’écomusée. Avant ça, en 1937, un groupe de scientifiques allemands a séjourné sur Anticosti afin d’étudier la possibilité d’acheter l’île. »

L'église dans laquelle se trouve l'écomusée. Photo: Marie-Julie Gagnon

Une offre d’achat a été déposée, mais le gouvernement du Québec l’a refusée. «Maurice Duplessis a, à l’époque, adopté une loi en chambre protégeant les ressources naturelles de l’île, poursuit Mme Michaud. C’est comme ça qu’Anticosti n’a pas été vendue aux Allemands.»

Bientôt un site du patrimoine mondial de l’UNESCO?

En décembre 2017, le gouvernement du Canada a inscrit Anticosti sur la Liste indicative des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO au Canada. Ce sont ses attributs stratigraphiques («histoire de la terre») et paléontologiques («témoignage de la vie») qui retiennent l’attention. «Anticosti a capturé 10 millions d’années d’évolution sur Terre, avant l’extinction massive», explique André Desrochers, géologue stratigraphe et directeur scientifique du comité Anticosti Unesco, qui séjourne régulièrement sur l’île depuis plus de 35 ans.

André Desrochers, géologue stratigraphe et directeur scientifique du comité Anticosti Unesco. Photo: Marie-Julie Gagnon

S’entourant d’experts du monde entier, le professeur au Département des sciences de la Terre et de l’environnement de l’Université d’Ottawa raconte avoir un jour tenté de calculer avec un chercheur de l’Ohio le nombre de crinoïdes, animaux marins aussi connus sous le nom de lys de mer, à l’île: «Nous avons conclu qu’il y avait plus d’individus crinoïdes que d’étoiles dans l’univers.»

La proposition d’inscription d’Anticosti devrait être déposée d’ici la fin de l’année 2021 au Centre du patrimoine mondial, puis évaluée par le Comité du patrimoine mondial dès février 2022.

Des huîtres à l’île d’Anticosti?

Le maire de L’Île-d’Anticosti, John Pineault, reste sans contredit l’un des meilleurs ambassadeurs de son coin de pays d’adoption. Natif de la Gaspésie, cet ex-consultant dans le domaine de la transformation des produits de la mer, qui a notamment vécu au Japon, en Russie et en Mauritanie, a effectué de nombreuses plongées autour de l’île.

C’est un oncle qui travaillait pour la Consolidated Bathurst et qui rapportait cerf et saumon à son père qui a éveillé son intérêt pour Anticosti alors qu’il était enfant. Après quelques séjours de plongée et de pêche au saumon, il a décidé de s’y établir.

La première maison qu’il a habitée? Celle du gardien du phare de la Pointe-Ouest, qu’il a louée pendant deux ans. La rencontre d’une femme a aussi contribué à son ancrage sur «l’île des naufrages». Père de quatre enfants aujourd’hui adultes, il vit à l’année à Anticosti depuis 2000. «Je n’ai jamais regretté cette décision», nous confie-t-il.

Près de 40 ans après son premier long séjour, il défend avec passion la candidature d’Anticosti au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Il vient aussi de se lancer dans l’ostréiculture. Même si le climat empêche l’élevage d’huîtres de manière naturelle, ce projet, qui mijotait depuis un bon moment, s’avère prometteur. À marée basse à l’Anse-aux-Fraises, on peut voir les barillets achetés en Australie installés sur des tables françaises boulonnées dans le roc, dans lesquels se trouvent des huîtres importées du Nouveau-Brunswick.

À marée basse, on peut voir les barillets importés d’Australie installés sur des tables françaises boulonnées dans le roc, dans lesquels se trouvent des huîtres importées du Nouveau-Brunswick, à l’Anse-aux-Fraises. Photo: Marie-Julie Gagnon

Baptisé Manowin, «nom innu qui veut dire là où on va chercher des œufs, de la nourriture», le projet risque de piquer la curiosité au cours des prochaines années… en plus de titiller les papilles. «Nous visons la production locale avant tout. Ce n’est pas nécessairement pour l’exportation.» Des chefs montréalais, dont Philippe Mollé et Oliver Perret, devraient toutefois permettre aux gastronomes d’en goûter dans la métropole une fois franchies toutes les étapes pour l’obtention des permis. Manowin produit aussi du miel.

Pas de doute, Anticosti est beaucoup plus qu’un vaste territoire de chasse et de pêche et l’endroit de prédilection pour un «cerfie», comme le dit Robin Plante. Un court séjour agit un peu comme un menu dégustation: on a une envie folle de revenir pour prendre le rythme de l’île et savourer pleinement ses multiples possibilités.

* À noter que ce chiffre est approximatif. Aucun décompte officiel de cerfs n’a été effectué spécifiquement pour le village de Port-Menier.

Pratico-pratique:

  • Prix d’un forfait tout-inclus à l’Auberge de Port-Menier: à partir de 1495$.
  • Le nouveau forfait villégiature «tout-inclus» à l’Auberge de Port-Menier est si populaire que ceux de 2021 et 2022 se sont rapidement envolés. Il sera possible de réserver pour l’été 2023 à compter de la mi-avril en 2022. Si vous souhaitez vous y rendre avant, surveillez la section «Sortie de dernière minute» du site de la Sépaq pour repérer les annulations. La saison est courte, soit du 20 juin au 29 août. «Pour pour l'été 2022, trois formules permettent encore de découvrir les attraits de l'île, confirme Simon Boivin, responsable des relations avec les médias à la Sépaq: le forfait de l'auberge McDonald (encore 40% de disponibilité), en chalet (environ 80% de disponibilité) ou en camping. Ces trois types de forfait se réservent par téléphone (1-800-665-6527) et non pas en ligne.»
  • Le départ en avion se fait de Mont-Joli, mais il est possible de partir de Montréal ou Québec (125$ supplémentaires par personne).
  • Il n’y a pas de réseau de cellulaire à Anticosti, mais son instauration est prévue pour 2022. On accède au Wi-Fi à l’auberge et dans certains bâtiments de la Sépaq. Il ne faut toutefois pas s’attendre à pouvoir visionner des films sur Netflix!
  • Tous les repas dégustés à l’Auberge de Port-Menier ont été franchement savoureux. Mentions spéciales au giga-homard (Oh. Mon. Dieu.), aux délicieuses soupes et aux desserts décadents.
Le giga-homard que j'ai eu le bonheur de déguster. Photo: Marie-Julie Gagnon
  • Des contenants réutilisables sont utilisés pour les pique-niques. Les visiteurs partent avec un sac à dos contenant les ustensiles et la vaisselle (inclus avec le forfait).
  • Il est tout à fait possible de profiter de son séjour sans louer de véhicule, puisque des vélos électriques et des vélos à pneus surdimensionnés sont mis à la disposition des vacanciers et qu’une visite guidée d’une journée en navette est prévue. L’île étant très grande, il faudra, dans ce cas, se résigner à en explorer une infime partie.
  • Les randonneurs qui souhaitent prendre leur temps voudront sans doute louer un véhicule, les escales de la visite guidée en navette étant trop courtes pour qu’on puisse profiter des sentiers.
  • En plus des prêts de vélo électrique ou à pneus surdimensionnés, des kayaks sont à la disposition des vacanciers.
  • Et la pêche? Bien qu’elle ne fasse pas partie du forfait de l’Auberge de Port-Menier, il est possible d’organiser des excursions à la Pourvoirie du lac Geneviève.
  • Pour en savoir plus sur l’île d’Anticosti, il faut absolument écouter le balado Anticosti et ses histoires, produit par La Fabrique culturelle (j’ai savouré chacun des épisodes).
  • Il est possible de se rendre sur l’île avec son véhicule à bord du Bella Desgagnés (mais pas pour le forfait tout compris de l’Auberge de Port-Menier). Informez-vous adéquatement avant de prendre le volant, car les routes ne conviennent pas toutes à tous les types de voitures!
  • On trouve à Anticosti la plus forte concentration de cerfs dans l’est de l’Amérique du Nord. Au départ, en 1896 et 1897, Menier en aurait emmené 220. (Source: Sépaq)
  • Un règlement interdit la présence des chiens sur le territoire municipal d’Anticosti afin d’éviter qu’ils deviennent d’éventuels prédateurs pour les cerfs, qui n’en ont plus depuis que les ours sont disparus, fautes de nourriture.
  • Glissez tuque et vêtements chauds dans vos bagages, même en été.
  • Il n’est pas encore possible de goûter les huîtres de la ferme ostréicole.
  • L’île d’Anticosti compte la plus importante population de pygargues à tête blanche de l’est du Canada. On peut voir y voir des orchidées rares.
  • Robin Plante, directeur de Sépaq Anticosti, évoque la possibilité que 14 chambres soient ajoutées en 2023 aux 16 récemment inaugurées à l’Auberge de Port-Menier.
  • À lire pour en savoir plus sur l’arrivée du chocolatier Henri Menier à Anticosti en 1895, cet article publié dans le magazine Histoire Québec en 2009.
  • Aussi à visiter pour plus d’infos: le site de la Municipalité de L’île-d’Anticosti.
  • Pour en savoir plus sur le nourrissage des cerfs, rendez-vous sur le site du Ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs. On y explique les raisons pour lesquelles il ne faut pas nourrir les bêtes en hiver, sauf à Anticosti, dont la situation est exceptionnelle. Certaines municipalités de la province, dont Mont-Tremblant, donnent même des amendes aux personnes qui ne respectent pas cette règle.

J’étais l’invitée de la Sépaq. Toutes les opinions émises sont à 100% les miennes.