La chronique Voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

Les Îles de la Madeleine en 2021: entre perceptions et réalités

À quoi s’attendre lors d’un séjour aux Îles de la Madeleine cette année? Quelques observations, à la suite d’une (trop) brève escapade dans l’archipel au début du mois d’août.



L’important n’est pas la destination, c’est le voyage, répète-t-on. Depuis le 1er juin, le Madeleine II propose une expérience aux antipodes de celle de son vétuste prédécesseur. Une fois et demie plus grand que l’ancien Madeleine, le traversier CTMA, qui emmène les voyageurs de Souris à Cap-aux-Meules en moins de cinq heures, compte de nombreux espaces pour se reposer, se restaurer et boire un verre. Une belle transition après avoir traversé l’est du Québec, le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard, où un point de contrôle attend les visiteurs à la sortie du pont de la Confédération.

Dès mon arrivée dans l’archipel, le soleil couchant me rappelle pourquoi les Îles parviennent immanquablement à envoûter les vacanciers, même les plus blasés. Les tons d’oranges diffus surgissent au-delà des nuages, au-dessus de la marina de L’Étang-du-Nord. Je suis en retard pour ma réservation au resto – une infamie, alors qu’il est si difficile d’en obtenir une –, mais tant pis: je n’arrive pas à détacher mon regard de ce ciel enflammé. Oui, le voyage, c’est bien, mais dans ce cas-ci, la destination vaut bien chaque kilomètre avalé.

Coucher de soleil à Havre aux Maisons. Photo: Marie-Julie Gagnon

Après sa sortie de scène, je file Chez Eva, l’une des nouvelles adresses qui ont la cote. Je reconnais l’ancien Café la Côte, où j’ai mangé une poutine au homard lors de mon tout premier séjour aux Îles il y a une dizaine d’années. Épuisée après deux jours de route, mais toujours grisée par le spectacle auquel je viens d’assister, je savoure un condensé des saveurs des Îles: «Cheddar poêlé de la fromagerie Pied-de-Vent avec tomates confites, échalotes frites, miel épicé et toast»; «Salade de couscous, maquereau et moules du Fumoir, haricots verts, céleri-rave, betterave, menthe et citron»; et «Courgette, fraises, citron, basilic, aneth, Tomme des Demoiselles et crouton». Trois entrées qui me donnent envie de revenir tester la carte entière! Ce soir-là, Morphée m’ouvre grand les bras...

Le restaurant Chez Eva est l’une des nouvelles adresses qui ont la cote. Photo: Marie-Julie Gagnon

Trop de touristes?

«Quai 360 est complet jusqu’à la fin août», m’a prévenu Isabelle Poliquin de Tourisme Îles de la Madeleine, alors que j’espérais obtenir une table moins de deux semaines avant mon voyage. Je découvre rapidement que c’est le cas pour la plupart des recommandations glanées çà et là sur le Web. À moins de réserver tôt, mieux vaut oublier la tournée des restos cet été. Tant pis: je mangerai sur le pouce, dénicherai des plats à emporter ou pique-niquerai sur la plage après avoir fait escale au Fumoir d’antan, à la Fromagerie Pied-de-Vent ou chez Gourmande de nature. Ce ne sont pas les bonnes idées gourmandes qui manquent aux Îles!

Profiter des Îles au petit matin

Chez Cœur d’Herboriste, inauguré en juillet 2020 à deux pas de l’incontournable restaurant, galerie et salle de spectacles Les Pas Perdus, je savoure un smoothie sur la nouvelle terrasse. Ouvert toute l’année, ce charmant café-boutique est accessible à pied depuis mon point d’ancrage, l’Auberge Madeli, à Cap-aux-Meules. Très calme à cette heure matinale, l’établissement se remplit peu à peu plus l’heure avance. Il en sera de même Chez Renard, chemin du Quai, où je boirai le lendemain un bon latté dès l’ouverture, à 8 heures. Impossible d’y réserver une table en soirée, cependant: le café-buvette connaît un succès monstre pour son premier été d’activité. Le secret pour profiter des Îles cet été serait-il de se lever avant tout le monde?

Cap-aux-Meules au petit matin. Photo: Marie-Julie Gagnon

Je m’arrête au Marché du Village, à la Place des gens de mer, conçue par Bourgeois/Lechasseur architectes en 2014 sur les ruines d’une usine de transformation de poissons rasée par les flammes. Un mélange de locaux et de visiteurs fait la queue pour effectuer leurs achats. En reluquant les étals, je discute avec les vendeurs. Alors, les touristes sont-ils aussi envahissants qu’on le dit cette année?

Comme bien des Madelinots, Natalia Porowska, installée aux Îles depuis 18 ans, se mêle peu à la cohue pendant la saison estivale, à part pour se rendre au marché le samedi. La copropriétaire des Jardins Havre Vert admet mieux composer avec la situation qu’elle l’anticipait, en grande partie parce qu’elle sort peu et évite la circulation de Cap-aux-Meules aux heures de pointe.

Natalia Porowska des Jardins Havre Vert. Photo: Marie-Julie Gagnon

Selon elle, le développement va de pair avec le changement. Le deuil d’un certain idéal lui apparaît nécessaire pour éviter les déceptions. «Ici, c’est très circonscrit et les conséquences sont très rapides», observe-t-elle.

Plus tard, j’arrête chercher une guédille au homard à LA Cantine - LA Renaissance des Îles, à L’Étang-du-Nord. En début d’après-midi, l’attente est d’à peine quelques minutes. Au parc de Gros-Cap, par contre, je ne me souviens pas avoir vu autant de véhicules motorisés lors de mes séjours précédents. Les Salines, unités de prêt-à-camper inspirées des cabanes de pêcheurs de jadis, semblent toutes occupées. À l’horizon, les kitesurfeurs s’en donnent à cœur joie. Vive le vent!

Je ne me souviens pas avoir vu autant de véhicules motorisés au parc de Gros-Cap. Photo: Marie-Julie Gagnon

C’est du côté de la Grave, où je me rends à deux reprises pendant mon séjour, que ma patience est surtout mise à l’épreuve en ce début du mois d’août. Difficile pour moi de jauger s’il y a plus de gens qu’à l’habitude: le secteur m’a toujours semblé surpeuplé en plein cœur de l’été. Au Four à pain, la queue pour acheter un beignet – un classique des Îles – me fait presque rebrousser chemin. La file s’étire entre les tables, où brunchent de petits groupes. Ma gourmandise l’emporte… et je ne le regrette pas. Quel délice!

Les délicieux beignets du Four à pain. Photo: Marie-Julie Gagnon

Dans les boutiques, le flux de visiteurs est constant. Je ne résiste pas aux jolies bagues, boucles d’oreilles et pendentifs du Limaçon, où il est aussi possible de prendre part à des ateliers pour apprendre à tailler une pierre sur réservation jusqu’à la fin de septembre. Chez Néciphore, les t-shirts et cotons ouatés humoristiques, dont une illustration des Îles inspirée du plan du métro de Montréal, partent comme des petits pains chauds, en plus des bandes dessinées. «On voit que les gens ont envie de se faire plaisir», dit le bédéiste, designer et propriétaire de la boutique, Hugues Poirier.

Hugues Poirier, bédéiste, designer et propriétaire de la boutique Néciphore, et Mélanie Albert, vendeuse et artisane. Photo: Marie-Julie Gagnon

Et si c’était une simple impression?

Un article publié dans le journal local Le Radar apporte quelques réponses à mes questions. On y rapporte les statistiques du traversier CTMA, qui démontrent un achalandage 5% moins élevé pour les mois de juin et juillet 2021, en comparaison avec la saison 2019, une année record. Comment alors expliquer l’impression d’envahissement décrite par plusieurs? «La météo en yoyo fait circuler un nombre considérable de voitures en temps de pluie et les fait ensuite converger en masse vers les plages et sites extérieurs par beau temps», écrit notamment la journaliste Adèle Arsenault. Le contraste avec l’été dernier, où le nombre de visiteurs était limité à cause de la pandémie, teinte peut-être aussi les perceptions, tout comme le fait que la saison touristique a débuté plus tôt en 2021, dès le mois de juin.

J’en discute avec Antonin Valiquette, nouveau directeur général de la Chambre de commerce des Îles de la Madeleine. Selon l’ex-journaliste, le vieillissement de la population est également à considérer. Impossible d’y échapper: le manque de personnel est criant ici aussi. «Le gros problème de pénurie de main-d’œuvre est exacerbé dans les petites municipalités insulaires, dit-il. Son impact est plus remarquable en période d’achalandage: les commerces réduisent les heures et les jours d’ouverture.»

Je lui fais part d’une photo d’un stationnement plein à craquer aperçue sur les réseaux sociaux près d’une plage populaire quelques jours plus tôt. Selon lui, «la photo aurait pu avoir été prise en 1992, n’eût été le modèle des voitures»… Oui, tout est une question de perceptions.

Plage de la Dune du Nord. Photo: Marie-Julie Gagnon

Chose certaine, le tourisme constitue un moteur économique important dans l’archipel. L’été, de nombreux habitants s’installent dans leur roulotte et louent leur maison aux visiteurs. Afin d’éviter un trop grand déséquilibre, la CTMA, dont le siège social se trouve à Cap-aux-Meules, s’est engagée à ne pas transporter plus de passagers qu’en 2019 même si le nouveau traversier a une plus grande capacité.

Antonin Valiquette se souvient qu’en 1997, des questions similaires avaient été soulevées lors de l’arrivée du Madeleine, plus gros que le Lucy Maud Montgomery, en exploitation depuis 1975…

Je retiens que ce n’est pas d’hier que les insulaires ressentent ce trop-plein pendant la saison estivale, mais que le contexte actuel contribue à accentuer certains problèmes latents. Car même si le nombre de touristes n’a pas augmenté, on ne peut nier que la pression est forte, comme l’a souligné Le Devoir le 14 août dernier.

Au parc de Gros-Cap, Les Salines, unités de prêt-à-camper inspirées des cabanes de pêcheurs de jadis, semblent toutes occupées. Photo: Marie-Julie Gagnon

On y va quand même?

Bien que la spontanéité ne semble pas la meilleure alliée du vacancier cet été aux Îles, la vie y reste douce pour ceux qui préfèrent la quiétude des plages moins fréquentées aux adresses à découvrir «absolument». Et puis, avec la rentrée qui approche, les voyageurs seront de plus en plus nombreux à effectuer la traversée vers Souris plutôt que vers Cap-aux-Meules. C’est le moment de profiter des dernières belles journées d’été… avec des files moins longues.

Pratico-pratique:

  • Si vous voyagez aux Îles au cours des prochaines semaines, mieux vaut vérifier les exigences pour s’y rendre en traversant le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard, puisque les règles pourraient changer selon l’évolution de l’épidémie. Le mieux pour se tenir au courant est de consulter le site de Tourisme Îles de la Madeleine, qui met à jour les exigences dans la section «Se rendre aux Îles». Lors de mon voyage, au début du mois d’août, une seule vérification a été faite en route, en arrivant à l’Île-du-Prince-Édouard.
  • Bien des hébergements sont réservés un an, voire deux ans à l’avance. À la dernière minute, le meilleur filon reste les hôtels et les auberges, comme les Hôtels Accents et La Salicorne, ouverte jusqu’au 30 septembre, à Grande-Entrée.
  • Des forfaits Explore Québec permettent d’obtenir des rabais intéressants. Il reste par exemple des places pour un voyage de petit groupe du 3 au 10 septembre en compagnie de la blogueuse Jennifer Doré Dallas, avec l’agence Allô Destination (2045$ en occupation double).
  • Vérifiez les heures et jours d’ouverture avant de vous rendre quelque part. Certains commerces ferment leurs portes en début de semaine ou ont des heures réduites.

Les frais de ce voyage ont été en partie payés par CTMA et Tourisme Îles de la Madeleine.