La chronique Voyage de Marie-Julie Gagnon

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

Dix mois plus tard, comment se porte l’industrie touristique?

Annulations de vols, fermeture des frontières, instauration de quarantaines obligatoires… Depuis le début de la pandémie de COVID-19, l’industrie touristique doit constamment s’adapter à un contexte mouvant. Dix mois après le point de bascule, où en sommes-nous? Premier de deux textes pour faire le point: en premier lieu, la situation au Canada et à l’international et, la semaine prochaine, au Québec.



La semaine dernière, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a annoncé que le secteur touristique mondial a perdu 1 300 milliards de dollars en 2020, soit plus de 11 fois la perte enregistrée pendant la crise économique mondiale de 2009. «Durant le deuxième trimestre de 2020, les transporteurs aériens canadiens ont déclaré des baisses de revenus de 95%, rapporte le Réseau de veille en tourisme de l’UQAM. Pour cette même période, le secteur de l’hébergement enregistrait des pertes de 74%.»

Vendredi dernier, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé de nouvelles mesures pour éviter la transmission de la COVID-19 et l’introduction de nouveaux variants au retour d’un voyage, dont l’annulation des vols vers le Mexique et les Caraïbes jusqu’au 30 avril. À plus d’une reprise pendant sa conférence de presse, il a remercié Air Transat, Sunwing, Air Canada et WestJet, qui ont accepté de cesser leurs liaisons vers le Mexique et les Caraïbes.

Après des mois de demandes répétées, les transporteurs canadiens obtiendront-ils enfin l’aide du gouvernement fédéral? «Les conversations pour appuyer notre industrie aérienne continuent, assure Justin Trudeau. Nous reconnaissons à quel point c’est important pour le Canada d’avoir un secteur aérien en santé, compétitif et réussi une fois que nous aurons passé à travers cette pandémie. […] Nous allons continuer à travailler avec eux pour s’assurer d’avoir une industrie aérienne en santé à la fin de la pandémie.»

Quelques heures plus tard, Air Transat a publié un communiqué pour annoncer la suspension temporaire de l’ensemble de ses activités jusqu’au 30 avril. Soulignons que Transat attend toujours de connaître son sort. De son côté, Air Canada supprime 15 liaisons et WestJet, 14. À noter qu’Ottawa négocie aussi avec les compagnies aériennes étrangères pour interrompre les vols vers les mêmes destinations.

Concrètement, il est difficile de savoir sous quelle forme l’aide se manifestera. Ce n’est pas la première fois que le gouvernement laisse miroiter l’éventualité d’un soutien, sans pour autant y donner suite. Cette aide pourrait permettre aux compagnies aériennes qui n’avaient pas encore pu rembourser leurs clients à la suite des annulations du printemps de le faire. Rappelons que le Canada est le seul pays du G7 à ne pas avoir annoncé de soutien sectoriel. En plus des compagnies aériennes, n’oublions pas tous les gens qui gravitent dans l’univers du voyage, tant les agents et autres artisans à qui l’on tend plus rarement le micro.

L’International Air Transport Association (IATA) souligne que le transport aérien au Canada soutient directement et indirectement environ 633 000 emplois. Le secteur aérien et des touristes étrangers arrivant par avion représente quant à lui 3,2% du PIB du pays.

Paul Arsenault, expert en tourisme et professeur de marketing à l’ESG UQAM, souligne que le gouvernement américain a investi 65 milliards dans ses quatre grands transporteurs aériens, dont American Airlines et Delta, la France, 7 milliards dans Air France, et les Pays-Bas, 3,5 milliards d’euros dans KLM, des compagnies qui offrent des vols vers Montréal, Toronto et Vancouver. «Nous sommes dans une situation où nous avons une infrastructure concurrentielle soutenue par d’autres gouvernements alors que la nôtre ne l’est pas.»

«Sans une aide sectorielle rapide du gouvernement, nos compagnies déjà grandement fragilisées s’approcheront dangereusement du décrochage vis-à-vis de la concurrence étrangère», a pour sa part plaidé Tanguy Castric, pilote de ligne d’Air Transat, dans un texte publié par Le Devoir le 21 janvier.

Dans une lettre aussi publiée dans Le Devoir le 30 janvier, le président et chef de la direction de Transat, Jean-Marc Eustache, soulève également la question de la concurrence, mais aussi de l’importance de maintenir le lien avec le reste du monde après des décennies à bâtir l’écosystème aérien au Canada. «Il faut définir la manière dont on va s’assurer que les entreprises du voyage, les compagnies aériennes, les aéroports, les voyagistes, les agences de voyages et tous les acteurs de la chaîne vont disposer des liquidités nécessaires pour survivre à la crise, rembourser leurs clients qui n’ont pas pu voyager, préserver leurs compétences, leurs ressources humaines et leurs capacités à opérer. Et il faut déjà mettre en place les mesures qui, lorsque le temps sera venu, permettront de redémarrer au plus vite de manière sécuritaire. De ce point de vue, la mise en place de tests aux aéroports, que nous réclamions depuis des mois, est un pas dans la bonne direction.»

À Tout le monde en parle dimanche soir, le ministre Pablo Rodriguez a affirmé que le gouvernement canadien travaille actuellement sur un plan d’aide à l’industrie aérienne, mais que cette aide sera conditionnelle. «Il y a trois conditions: le maintien du transport régional […], la deuxième condition, le remboursement des gens qui ont défrayé le billet et la troisième, qu’ils investissent chez nous dans l’aéronautique. Nous n’avons pas que des avions chez Bombardier, on fait aussi des pièces…»

Après des mois de demandes répétées, les transporteurs canadiens obtiendront-ils enfin l’aide du gouvernement fédéral? Photo: Depositphotos.com

La pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale

La Banque mondiale estime que la crise de la COVID-19 a plongé l’économie mondiale dans la pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale. L’OMT affirme par ailleurs que l’industrie du tourisme est responsable d’un emploi sur dix dans le monde.

Selon le Réseau de veille en tourisme de l’UQAM, le tourisme représente la troisième catégorie d’exportation au monde. «En 2019, cette industrie comptait pour 7% du commerce international. Il s’agit de l’un des secteurs les plus touchés par la pandémie. Le nombre d’arrivées touristiques internationales a chuté de 70% de janvier à août 2020 par rapport à 2019. Ce déclin se traduit par 700 millions d’arrivées en moins, et une perte de 730 milliards de dollars américains en revenus d’exportation.»*

Dévoilé en octobre 2020, le World Tourism Barometer indique que les arrivées internationales ont chuté de 70% durant les huit premiers mois de 2020 par rapport à la même période l’année précédente, ce qui équivaut à 700 millions d’arrivées internationales en moins et 730 milliards de dollars américains de moins en revenus d’exportation.

Les défis de la relance

Comme la situation évolue très rapidement, il est difficile d’anticiper ce qui nous attend dans les prochains mois. À la suite des annonces du gouvernement canadien vendredi dernier, le Mexique a imploré Ottawa de revenir sur sa décision. Il faut dire que les Canadiens sont les plus nombreux à visiter le Mexique après les Américains. Selon des données du Centre de recherche et de compétitivité touristique (CICOTUR) de l’Université Anahuac de Mexico relayées, ils représentent 20% de tous les touristes internationaux qui foulent son sol.

Le Mexique a cependant été maintes fois critiqué pour sa gestion laxiste de la pandémie. En novembre 2020, une centaine de cas de COVID-19 ont notamment été déclarés dans une clinique de New York à la suite de la tenue du festival de musique, bien-être et gastronomie Art With Me à Tulum. Aucune quarantaine n’est imposée à l’arrivée au pays, pas plus qu’un résultat négatif à un test de dépistage de la COVID-19.

Parmi les pays des Caraïbes les moins touchés, Cuba a pris la décision les fermer les écoles, les bars et les restaurants le 13 janvier à la suite d’une recrudescence de cas, sans pour autant interdire la venue des touristes. Auparavant, de nouvelles mesures avaient été ajoutées afin de freiner le rebond, notamment en limitant les vols provenant des États-Unis, du Mexique, du Panama, de la République dominicaine, des Bahamas et de Haïti depuis le 1er janvier et en exigeant un test PCR négatif à toute personne franchissant ses frontières depuis le 1er janvier.

En décembre 2020, le ministre de l’Économie Alejandro Gil a déclaré que le produit intérieur brut (PIB) a connu une décroissance de 11% en 2020 en raison de la pandémie, mais aussi du renforcement de l’embargo américain. Les autorités cubaines semblent vouloir miser sur le filon du «tourisme vaccinal» pour convaincre les voyageurs de revenir visiter l’île, tel que rapporté par de nombreux médias internationaux au cours des derniers jours.

En République dominicaine, où la couverture médicale offerte sans frais aux voyageurs internationaux qui séjournent dans un hôtel a été prolongée jusqu’au 21 avril 2021, les vacanciers n’ont plus besoin de fournir un test négatif PCR ou de COVID-19 à leur arrivée. «Au lieu de cela, les aéroports et autres points d’entrée effectueront un test d’haleine rapide aléatoire à une quantité comprise entre 3% et 15% des passagers, et à tous ceux qui présentent des symptômes, à leur arrivée», précise l’Office de tourisme de la République dominicaine. Le couvre-feu mis en place en mars 2020 sera en vigueur jusqu’en mars 2021. Les voyageurs sont tenus de s’y conformer, mais peuvent circuler librement à l’intérieur de leur établissement de vacances.

L’économie canadienne n’a pas été épargnée par la crise, comme en témoignent ces chiffres relayés par le Réseau de veille en tourisme de l’UQAM: «Les pertes sur le plan des recettes touristiques (incluant celles du tourisme domestique) pour 2020 pourraient correspondre à une baisse de 61% par rapport à 2019, soit près de 40 milliards de dollars canadiens en moins dans les coffres des entreprises du pays.»

Le vaccin, le grand sauveur?

Mis en place par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), le Comité de crise pour le tourisme mondial s’est réuni à Madrid en janvier à l’occasion de la 113e session du Conseil exécutif de l’OMT. L’objectif: faire avancer des plans pour assurer une véritable relance du tourisme. La question des vaccins a été au cœur des discussions. «Le déploiement des campagnes de vaccination est un pas dans la bonne direction, mais la reprise du tourisme ne peut attendre, a déclaré le secrétaire général Pololikashvili. Les vaccins doivent être intégrés dans une approche plus large et coordonnée qui comprend des certificats et des documents de voyage sûrs pour les déplacements transfrontaliers. Il faut également rétablir la confiance dans le tourisme.»

Selon Destination Canada, une réouverture des frontières à l’ensemble des marchés en avril 2021 entraînerait un retour à la «normale» en 2025. Si, toutefois, la réouverture avait lieu en octobre 2021, il faudrait attendre à 2026 pour retrouver le niveau de 2019. La grande question: les voyageurs se sentiront-ils suffisamment en confiance pour recommencer à voyager dès que les restrictions de voyage seront levées?

Certains espèrent que la reprise du tourisme viendra avec de sérieuses résolutions en matière environnementale et des mesures permettant d’éviter le surtourisme. À la suite du Gueuleton touristique 2021: entre défis et occasions d’affaires, le Réseau de veille en tourisme de l’UQAM avance dans son livre blanc la possibilité que 2021 soit le fer de lance d’une économie résiliente, circulaire et zéro carbone. «Si l’on en croit les organisations internationales et les voyageurs: l’heure est enfin arrivée.» Toujours selon la même source, un Québécois sur deux se dit prêt à modifier ses pratiques de voyage pour réduire son empreinte carbone et un sur trois affirme porter plus d’attention aux pratiques durables des prestataires touristiques depuis la COVID-19.

Partout dans le monde, on se questionne sur la meilleure manière de relancer le tourisme. Hawaii a déjà clairement manifesté son souhait d’attirer moins de visiteurs. L’instauration d’une nouvelle taxe, annoncée à la fin de janvier, vise notamment à freiner le tourisme de masse. En Europe, on cherche aussi à éviter la surfréquentation de villes populaires comme Venise, Barcelone et Dubrovnik.

Pour António Guterres, secrétaire général de l’ONU, «le tourisme peut être une force au service du bien dans notre monde, en jouant un rôle protecteur de notre planète et de sa biodiversité, et en célébrant ce qui fait de nous des êtres humains. »*

En attendant de voir l’évolution de la situation et la progression des campagnes de vaccination, une réelle réflexion s’impose. De nombreuses interrogations subsistent aussi à propos des annonces du gouvernement canadien. Les mesures au retour seront-elles assouplies pour les voyages essentiels? Si c’est le cas, quelle est la définition exacte d’un voyage essentiel? La plus importante question reste toutefois: quand pourrons-nous enfin recevoir le vaccin, ce sésame qui nous ouvrira les portes du monde et nous permettra d’accueillir à nouveau les visiteurs?

* Source: Livre blanc - Tourisme 2021 - Entre défis et occasions d’affaires du Réseau de veille en tourisme de l’UQAM et de la Chaire de tourisme Transat ESG UQAM

Voyages et COVID, quelles sont les mesures mises en place?

Consultez le résumé des mesures mises en vigueur pour éviter la transmission de la COVID-19 et l’introduction de nouveaux variants au retour d’un voyage.