Photo: Jacek Dylag, Unsplash
19 novembre 2019Auteure : Emilie Laperrière

Comment construire la ville pour les femmes

Travail, leadership, politique… Les femmes ont pris leur place dans de nombreuses sphères, mais la planification urbaine demeure un bastion masculin. À quoi ressemblerait la ville conçue par des femmes? On s’est posé la question.

Bien que les villes soient construites pour tout le monde, femmes, hommes et enfants confondus, elles sont créées presque exclusivement par des hommes. Le fait peut paraître banal, mais il a néanmoins un impact tangible sur le quotidien des citadines. Pour la géographe féministe Jane Darke, «nos villes sont le patriarcat écrit en pierre, en brique, en verre et en béton». Rien de moins.

Dans son livre Feminist City: A Field Guide, paru cette année, la géographe Leslie Kern de l’Université Mount Allison au Nouveau-Brunswick explique ainsi le cœur du problème: «Toutes les formes de planification urbaine s’appuient sur un ensemble d’hypothèses concernant le citoyen urbain typique: ses projets de voyage quotidiens, ses besoins, ses désirs et ses valeurs, écrit-elle. De manière choquante, ce citoyen est un homme.»

Pourtant, les femmes utilisent la ville différemment à bien des égards, du transport en commun aux parcs. Si les villes sont élaborées par et pour les hommes, peut-on avancer qu’une cité conçue par des femmes serait tout autre? Voici en tout cas cinq points qui pourraient changer dans une ville au féminin.

Plus sécuritaire

La sécurité est l’enjeu le plus important pour de nombreuses femmes. Vienne l’a compris, et a amélioré l’éclairage des rues identifiées dans les études comme induisant de l’anxiété.

À Delhi, l’application SafetiPin permet aux utilisateurs d’évaluer les zones publiques en fonction de critères de sécurité et de repérer les zones préoccupantes. Les 51 000 points de données établissent ensemble une carte qui indique exactement où et comment la conception de la ville désavantage les femmes.

Barcelone a pour sa part développé une nouvelle application où tout le monde peut signaler anonymement une agression sexuelle, afin de générer une carte et d’aider la ville à y mettre fin.

Plus près de nous, à Toronto, les femmes peuvent également identifier les endroits où elles ne se sentent pas en sécurité par le biais du programme «audits de sécurité» de Metrac. L’outil a donné des résultats. Les Torontoises peuvent, par exemple, désormais compter sur des zones d’attente désignées pour le transport en commun et des stationnements bien éclairés.

La sécurité est l'enjeu le plus important pour de nombreuses femmes. Photo: Jonas Verstuyft, Unsplash

Plus de toilettes

Le sujet peut sembler futile, mais il a sa place dans la planification urbaine. Considérant que les femmes ont besoin d’aller à la toilette plus souvent que les hommes — les menstruations et la physiologie sont à blâmer —, il n’est pas étonnant que la file d’attente pour les toilettes des femmes soit généralement plus longue.

Une ville au féminin en contiendrait donc plus qu’à l’heure actuelle. Celles-ci seraient également plus grandes. Comme le souligne Punt 6, un collectif féministe de designers urbains à Barcelone, plusieurs mères n’utilisent pas les toilettes publiques de la ville parce qu’elles n’arrivent pas à y faire entrer une poussette.

Une ville au féminin contiendrait plus de toilettes et celles-ci seraient plus grandes. Photo: Tim Mossholder, Unsplash

Des déplacements repensés

Vienne est une pionnière dans l’intégration de la notion de genre. Depuis près de 30 ans, la capitale autrichienne veille à ce que les hommes et les femmes soient pris en compte de manière égale dans les politiques, la législation et l’allocation des ressources. Cette réalité remodèle également la ville.

Une étude a permis en 1999 de constater que près des deux tiers des déplacements en voiture étaient effectués par des hommes, tandis que les deux tiers des déplacements à pied étaient réalisés par des femmes. Celles-ci étaient également plus susceptibles de partager leur temps entre le travail et les obligations familiales, comme s’occuper des enfants ou faire les courses, et donc de faire plusieurs arrêts.

Par conséquent, on a élargi les trottoirs, modifié les feux de circulation pour donner la priorité aux piétons et ajouté des rampes pour faciliter les déplacements en poussette, mais également en fauteuil roulant ou pour les personnes âgées.

Stockholm a aussi examiné les trajets de ses habitants et constaté que les femmes, les enfants et les personnes âgées utilisent plus les transports en commun. Depuis 2013, elle déneige en priorité les trottoirs, les pistes cyclables, les couloirs de bus et les zones entourant les garderies.

À Vienne, on a élargi les trottoirs, modifié les feux de circulation pour donner la priorité aux piétons et ajouté des rampes pour faciliter les déplacements en poussette, mais également en fauteuil roulant ou pour les personnes âgées. Photo: Jacek Dylag, Unsplash

Fini, le règne de la voiture

Barcelone a récemment suivi les traces de Vienne en pensant aussi la ville pour tous. C’est de là qu’est née l’idée des Superblocs, une initiative qui vise à réduire la domination de la voiture.

Formés de neuf blocs résidentiels, ces «mini-quartiers» sont pratiquement fermés à la circulation automobile, avec des accès restreints aux véhicules des résidents et une vitesse limitée à 10 km/h. Les parcs, les bancs, les espaces verts, les terrains de jeux l’emportent ainsi sur les rues, qui sont rendues aux piétons et aux cyclistes. Le stationnement est relégué sous terre.

La première mairesse de Paris, Anne Hidalgo, a pour sa part piétonnisé des zones auparavant occupées par les voitures et remplacé certaines routes par des espaces verts publics. Des mouvements de piétonnisation menés par des mères ont aussi vu le jour à Amsterdam et dans le quartier de Queens à New York.

Plus de bancs et d’espaces verts

Pour le projet de Superblocs, Barcelone a demandé aux femmes ce qu’elles voulaient et ce dont elles avaient besoin en ville. Plusieurs d’entre elles ont souligné qu’il manquait de bancs publics. Il semble en effet que les femmes (plus que les hommes) considèrent les bancs comme partie prenante de la mobilité. Ils sont essentiels pour les personnes à mobilité réduite, les parents ou les éducateurs, et les personnes âgées.

Barcelone a donc ajouté 500 bancs dans cette zone, avec des arbres et des espaces publics. À toute heure du jour, les citoyens peuvent s’asseoir pour socialiser ou simplement se reposer.

À Vienne, le complexe résidentiel Frauen-Werk-Stadt (pour Femmes-Travail-Ville) s’inscrit dans le même esprit. Des aires de gazon circulaires et des bancs parsèment les cours, permettant aux parents et aux enfants de passer du temps dehors sans avoir à s’éloigner de la maison. La ville a en outre réaménagé les parcs pour s’assurer qu’ils soient attirants autant pour les filles que pour les garçons. Parce que c’est ça, en fait, l’enjeu principal d’une ville: répondre aux besoins de tous.

Il y aurait plus de bancs publics dans une ville conçue pour des femmes. Photo: Thomas Willmott, Unsplash