Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

Travailleurs expérimentés et prolongement de la vie active: l’État doit donner l’exemple

Le Conseil du patronat du Québec (CPQ) vient de faire une importante contribution dans le dossier crucial du prolongement de la vie active. Son étude publiée jeudi, Faire les bons choix pour nos aînés d’aujourd’hui et de demain, propose une foule de mesures à mettre en place par les entreprises, et surtout par l’État, afin de favoriser le maintien des travailleurs expérimentés de plus de 60 ans. Le Réseau FADOQ, qui est arrivé aux mêmes conclusions depuis longtemps, y gagne un allier de taille. 



Pour méritoire qu’il soit, le rapport omet cependant un point important. L’État québécois, qui est le plus gros employeur au Québec, donne un très mauvais exemple quant au prolongement de la vie active. Depuis longtemps, il encourage ses fonctionnaires à prendre une retraite précoce.

Vérification faite chez Retraite Québec, les fonctionnaires québécois raccrochent en effet leurs patins à 61,1 ans en moyenne contre 61,9 pour l’ensemble de la population. En réalité, l’écart est plus important sachant que les fonctionnaires font baisser la moyenne générale.

Le Québec subit de plein fouet une grave pénurie de main-d’œuvre. La cause première est démographique (faible natalité insuffisamment compensée par l’immigration), mais le gouvernement du Québec l’aggrave en ne faisant pas travailler ses propres employés aussi longtemps qu’ils le pourraient. Selon l’économiste en chef du Conseil du patronat, Norma Kozhaya, ce départ précoce des fonctionnaires expliquerait une partie de l’écart du taux d’activité des 60-64 ans, qui est de 52% au Québec, contre 57% en Ontario.

L’enjeu est considérable puisque la société québécoise vieillit très vite – trop vite, même: le nombre des 75 ans et plus doublera d’ici 10 ans et celui des 85 ans et plus triplera. Par ailleurs, le nombre de Québécois âgé de 20 à 64 ans diminuera de plus de 100 000 sur la même période – alors que l’Ontario verra ce même groupe augmenter de plus de 400 000.

Historiquement, l’État a mis en place ses régimes de retraite à une époque où la pyramide des âges favorisait la jeunesse et où le chômage était assez élevé. On encourageait les retraites précoces des fonctionnaires pour faire de la place aux jeunes. Mais justement: il n’y a plus de jeunes!

Dans toutes les sociétés vieillissantes qui se comparent au Québec, comme le Japon, l’Allemagne, la Suède, ces gouvernements appliquent strictement l’âge légal de la retraite, en particulier pour leurs fonctionnaires – qui profitent en général de salaires et de conditions plus que décentes. Au Québec, on les encourage à partir avant tout le monde. Et après, on se demande ce qui cloche avec les réseaux de la Santé et de l’Éducation, qui sont accablés de problèmes de recrutement depuis des années.

Peu importe la manière dont on considère la question, le régime en place rend le départ au début de la soixantaine très attractif. C’est simple: un fonctionnaire est admissible à une pleine rente dès 61 ans OU s’il cumule 35 années de service, OU quand l’âge et les années de service totalisent 90 (à partir de 60 ans). Certes, ceux qui partent avant 61 ans voient leur rente diminuer, mais ceux qui voudraient poursuivre ne se font proposer aucune espèce de prime.

Photo: Depositphotos.com

 

Des mesures à prendre

Faute de donner l’exemple, espérons que le gouvernement du Québec suivra les conseils du CPQ en vue de prolonger la vie active du reste de la main-d’œuvre. Il y a bien sûr un enjeu économique de taille, tant individuel que collectif, mais il existe aussi un enjeu de santé, personnelle et publique, puisqu’une personne active est plus en santé, physique et psychologique, qu’une personne inactive. C’est d’ailleurs pourquoi le document de 37 pages porte à la fois sur le travail des aînés, mais aussi sur les soins à domicile. 

Plusieurs mesures proposées par le CPQ reprennent les positions du Réseau FADOQ sur l’emploi. La principale demande du CPQ s’appelle bonification du «crédit d’impôt pour prolongement de carrière», décrite comme l’une des plus efficaces dans l’arsenal de mesures.

Actuellement, une personne de 60 à 64 ans qui travaille a droit à un crédit d’impôt maximal de 1 500$ – et de 1 650$ pour les 65 ans et plus. Ce crédit touche son maximum lorsque le revenu du travailleur atteint un seuil de 16 000$. Mais à partir de 35 205$, il diminue progressivement. Et un travailleur expérimenté qui touche plus de 68 205$ n’y est pas admissible.

Le CPQ, à l’instar du Réseau FADOQ, voudrait que le gouvernement du Québec corrige les deux défauts: d’abord, il faudrait en faire un crédit remboursable afin qu’il puisse mieux profiter aux bas salariés. Ensuite, les seuils d’admissibilité devraient être rehaussés au-delà de 32 000$ afin que le crédit profite aussi aux salariés qui touchent de bons salaires. Après tout, la pénurie de main-d’œuvre touche toutes les catégories de travailleurs.

Évidemment, les demandes du CPQ ne concernent pas que Québec. Le fédéral a du pain sur la planche pour réviser les règles du REER et les exemptions du Supplément de revenu garanti, qui en découragent plusieurs à chercher à gagner un salaire d’appoint.

Mais le gouvernement du Québec gagnerait à imiter certaines dispositions du Régime de pension du Canada, lequel permet aux 65 ans et plus qui travaillent de ne plus cotiser. Il n’y a pas beaucoup de raisons qui expliquent que le Régime de rente du Québec continue de s’y refuser.

De même, il serait logique de bonifier la couverture de retraite pour les personnes qui travailleront des années additionnelles entre 70 et 75 ans – surtout si elles ont continué de cotiser.

Parmi les autres incitatifs au prolongement de la vie active, le CPQ mentionne la possibilité de fractionner les revenus entre conjoints afin de réduire le taux d’imposition. Actuellement, la loi permet de fractionner les revenus de retraite, mais pas les salaires. Or, dans le cas d’un couple où l’un a pris sa retraite et l’autre voudrait continuer de travailler – généralement pour gagner plus –, la possibilité de fractionner les revenus serait un encouragement additionnel.

Plusieurs autres propositions du CPQ sont destinées aux entreprises plutôt qu’aux individus. Actuellement, les PME profitent d’une réduction de cotisation sur la masse salariale pour les travailleurs expérimentés à hauteur de 1 875$, mais le CPQ voudrait voir cette réduction élargie à tous les employeurs. De même, certaines dispositions sur les charges salariales font en sorte que deux employés à temps partiel peuvent coûter plus cher à l’employeur qu’un employé à temps plein. Or, les travailleurs expérimentés sont très nombreux à demander de pouvoir travailler à temps partiel, justement.

Une bonne part des recommandations du CPQ concerne des enjeux de communications. C’est parce qu’un grand nombre de travailleurs et d’employeurs, mal informés des incitatifs actuels, ne s’en prévalent pas.

Sans compter toutes les fausses idées qui circulent. Norma Kozhaya explique qu’en dépit de la croyance populaire, toutes les études montrent que continuer de travailler est toujours plus avantageux, financièrement, que de prendre sa retraite, quelle que soit la nature du régime ou des incitatifs.

Ce qui ne veut pas dire que le gouvernement du Québec n’a pas une responsabilité à rendre le travail plus attrayant, au contraire. Mais son effort de communication et d’incitation serait d’autant plus efficace s’il donnait l’exemple dans le maintien au travail de ses propres employés les plus expérimentés et modernisait son système de retraite pour corriger le problème de pénurie de main-d’œuvre au lieu de l’aggraver.

 

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.