Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

Racisme au Canada: et si on parlait des autochtones?

On peut féliciter Gilles Duceppe d’avoir obtenu des excuses officielles du gouvernement canadien pour les orphelins britanniques déportés au Canada entre 1850 et 1950. L’ancien chef du Bloc québécois est lui-même le petit-fils d’un de ces 100 000 immigrants malgré eux déportés dans les colonies pour fournir de la main-d’œuvre bon marché.



Encore faut-il se rappeler que ces excuses officielles étaient faciles à donner: la faute n’a plus cours depuis 70 ans et ça n’a rien coûté.

Il en va autrement de la situation qui accable les autochtones. Des excuses, ils en ont entendu de toutes sortes… qui n’auront servi que d’excuses à ne rien faire. L’offense, elle, n’a jamais cessé.

Nous l’avions dit à l’automne 2015 dans un éditorial et nous le redisons: la situation des autochtones canadiens est un scandale honteux.

Certes, les immigrants subissent parfois des difficultés qui tiennent au racisme — mais ce n’est rien à côté de ce que vivent les autochtones. Et ce racisme est d’autant pire que ses auteurs — nous tous — en sont largement inconscients. À tel point qu’il faut sans cesse réexpliquer la situation et justifier les appels à l’action.

Les Canadiens se donnent bonne conscience en s’indignant du racisme qui accable les noirs américains, mais la situation des autochtones canadiens est pire.

La démonstration en a été faite il y a deux ans par le journaliste Scott Gilmore, qui a compilé et comparé des données aussi variées que le taux de chômage, le revenu moyen, le taux d’emprisonnement, la probabilité d’être victime de meurtre, la mortalité infantile, la longévité, le taux de diplomation. À tous les coups, les autochtones du Canada étaient dans une situation pire que celle des noirs américains, qui n’est pas reluisante.

À raison, on s’est insurgé contre le meurtre à Québec de six musulmans faisant la prière. Mais quant aux 1 186 femmes autochtones assassinées ou disparues, où est la manif?

Photo: Inukshuk, Shutterstock
Photo: Inukshuk, Shutterstock

Les Québécois voudraient-ils s’attaquer au problème qu’ils frapperaient un gros nœud: la Loi sur les Indiens est fédérale.

Il s’agit d’une loi odieuse basée sur la race et qui a inspiré la rédaction des lois sud-africaines d’apartheid, honnies par les Canadiens, en bons cordonniers mal chaussés. Il faut dire que le régime d’apartheid brimait plus de 80% de la population d’Afrique du Sud alors que la Loi sur les Indiens ne touche que 3% de la population canadienne. Il est facile de les ignorer.

La Loi sur les Indiens avait pour but de protéger les autochtones contre eux-mêmes: elle en a fait des pupilles de l’État. Mais ce paternalisme était en réalité une façade: le gouvernement fédéral n’a jamais pris ses responsabilités vis-à-vis de ces populations. Les autochtones vivent donc sous la coupe d’une loi colonialiste dont l’auteur n’a jamais rempli ses engagements.

Prenez l’éducation des autochtones, qui est une responsabilité fédérale dans le cadre de la Loi sur les Indiens. On a d’abord traumatisé des populations entières avec les pensionnats autochtones (ce qui a valu quelques excuses). On les a remplacés par des écoles, qui sont chroniquement sous-financées. Et après, on se demande pourquoi les autochtones sont sous-instruits.

Il faudrait donc un grand coup de balai. Or, l’un des vices de la Loi sur les Indiens, c’est qu’elle est désormais imbriquée dans l’organisation sociale des autochtones. De fait, la résistance à réformer le système vient souvent de l’intérieur, c’est-à-dire de ceux qui profitent le plus du système actuel.

Il y a quelques lueurs d’espoir: les autochtones n’ont jamais été aussi nombreux aux urnes et dans le gouvernement. Dix autochtones élus à Ottawa en 2016, c’est 3% de la députation — et on n’avait jamais vu ça. Justin Trudeau a créé une enquête publique sur les femmes autochtones, mais il a du mal à passer de la parole aux actes quant à l’éducation, au logement et à l’eau potable.

Qu’on y songe: alors que n’importe quel Canadien considère l’eau potable comme un droit quasi fondamental, l’eau du robinet est imbuvable dans 65% des communautés autochtones — les deux tiers!

D’une certaine manière, les Canadiens ont raison d’être gênés de devoir régler des problèmes dignes du tiers-monde dans un pays développé. Mais ce n’est pas une raison de ne rien faire — ou de s’excuser sans rien faire, ce qui n’est pas mieux.

Jusqu’ici, les Canadiens peuvent s’estimer chanceux. À part le soulèvement iroquois à Oka et Kahnawake en 1990, le pays n’a pas eu à déplorer d’épisode violent dans l’histoire récente. Ni révolte ni acte agressif. Et ce, malgré une situation désespérante.

Pire, c’est contre eux-mêmes que les jeunes Amérindiens tournent leur violence. Le taux de suicide est alarmant chez les jeunes autochtones. Un fléau inacceptable qui devrait sonner la dernière alarme pour le Canada, qui doit réagir et mettre fin à toutes ces disparités et injustices.

Il n’y a jamais eu tant de jeunes dans les communautés autochtones du pays. Plus de 46% de la population autochtone a moins de 24 ans, quatre fois la moyenne nationale. Si les Canadiens ne prennent pas vite conscience de l’intolérable situation à leur porte, vers quoi se tournera cette jeunesse nombreuse et désespérée?

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.