Politique culturelle: au-delà de Netflix et Joly, un manque de vision

Au lendemain de la première de Blade Runner 2049 à Los Angeles, Denis Villeneuve a pris l’avion pour assister au lancement canadien de son film au Festival du nouveau cinéma. Si Montréal a eu ce privilège au lieu de Toronto, c’est en partie grâce à l’insistance du cinéaste québécois.



Qu’un Denis Villeneuve puisse imposer sa volonté aux grands studios, c’est bien sûr parce qu’il est brillant. Mais c’est aussi parce que nos gouvernements ont mis en place, depuis les années 1960, un écosystème culturel très fécond, que le public réclamait, et qui a permis à des Denis Villeneuve, des Jean-Marc Vallée et autres Robert Lepage d’exister et de se développer.

Mais on doit légitimement se demander si le Québec sera capable de produire d’autres Denis Villeneuve à en juger par la manière dont on sabote — pour ne pas dire saborde — les politiques culturelles au Canada et au Québec. On a beaucoup épilogué sur l’«entente» entre Mélanie Joly et Netflix ces dernières semaines, mais celle-ci est en fait un révélateur de problèmes bien plus fondamentaux.

Mais commençons par la ministre Mélanie Joly, qui défend l’indéfendable. Sans ciller, elle affirme avoir obtenu de Netflix qu’il investisse 500 millions de dollars sur cinq ans dans la production de séries canadiennes, mais sans exiger ni pourcentage de contenu francophone ni même qu’il ne paie aucune taxe ou contribution au système de redistribution canadien.

C’est une chose que nous avons dite dans un autre éditorial et que nous redisons: il n’y a rien qui tienne dans sa position.

D’abord parce que de nombreux pays — Afrique du Sud, Australie, Corée du Sud, Japon, Nouvelle-Zélande, Union européenne — taxent déjà les activités sur le web et sont capables de l’infléchir.

Ensuite, parce que la TPS n’est pas une nouvelle taxe — elle existe depuis 27 ans — et que tous les concurrents canadiens de Netflix y sont soumis.

Et aussi parce que la politique culturelle canadienne sera décidée à Los Angeles, sans que Netflix ait vraiment de comptes à rendre.

Enfin, parce que partout dans le monde, l’abondance et la qualité d’une offre culturelle nationale résultent de politiques ingénieuses et soutenues, que seul le manque de vision et de courage politique vient affaiblir.

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D'autres arguments

La position de Mélanie Joly est d’autant plus indéfendable que Netflix déclare payer les taxes «là où la loi le requiert». Il suffirait donc que le Canada l’exige pour que Netflix s’exécute. Autrement dit, dans ce vaste Far West qu’est le web, les Netflix de ce monde acceptent qu’il y ait un shérif — mais le Canada ne veut pas jouer ce rôle.

C’est comme si le gouvernement fédéral, tout comme une large part de l’opinion publique canadienne, s’était enfermé dans une idéologie pseudo-libertaire du web à laquelle les multinationales du web ne croient plus elles-mêmes. Et la doctrine postnationale de Justin Trudeau ne vient pas donner de munitions à ceux qui croient au shérif.

Autrement dit, le principal obstacle dans ce dossier n’est pas Netflix, mais l’aveuglement de la ministre et de ses collègues au conseil des ministres, à commencer par le premier ministre Justin Trudeau!

Selon Le Devoir, une note d’information de dix pages produite en juin 2016 par le sous-ministre du Patrimoine canadien donnait à la ministre Joly toutes les informations et arguments nécessaires pour imposer les façons de faire canadiennes aux géants du web.
Une théorie circule voulant qu’il existe une contre-entente avec Netflix, beaucoup plus exigeante. Selon cette même théorie, le gouvernement canadien ne la dévoile pas afin de ne pas indisposer Donald Trump dans les renégociations de l’ALENA. C’est possible, mais peu probable.

Quant au web, l’idée de la ministre Mélanie Joly était faite bien avant l’installation de Donald Trump à la présidence. À l’été 2016, déjà, dans un autre éditorial, nous nous étions indignés du fait que Mélanie Joly soutenait que toute politique culturelle devait tenir compte de la neutralité du web, une affirmation surprenante. Après tout, quand des décisions commerciales prises à Los Angeles, Seattle ou Silicon Valley laminent 50 ans de politique culturelle, on ne peut pas parler de neutralité.

La meilleure défense de la politique de Mélanie Joly vient de la bouche de l’ancienne ministre Sheila Copps, qui s’est exprimée sur la question lors d’un forum au début d’octobre. Elle a expliqué que le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) avait débuté en 1968 par une forme de taxe volontaire des câblodistributeurs. «Le fait que Netflix accepte de contribuer volontairement ouvre la porte au principe qu’il devra se plier aux règles du gouvernement», a-t-elle dit en substance. Autrement dit, il faut bien commencer quelque part.

L’argument porte, d’autant que Sheila Copps a été celle qui a détenu le plus longtemps le poste de ministre du Patrimoine canadien, de 1996 à 2003.

Mais cela reste un peu court. Après tout, la politique culturelle canadienne existe depuis 1957: ça n’est plus une surprise pour personne. Et il n’y a pas une multinationale du web qui ne sache ce qu’est une politique culturelle ni le CRTC. Et cela n’explique pas pourquoi le CRTC ne statue pas sur la concurrence qu’Internet et le web portent aux réseaux de câble traditionnels.

La ministre du Patrimoine canadien Mélanie Joly. Photo: Facebook Mélanie Joly
La ministre du Patrimoine canadien Mélanie Joly. Photo: Facebook Mélanie Joly

Les subalternes

Clairement, à l’heure actuelle, la culture aurait besoin de ministres forts à Ottawa et à Québec. Or, on y nomme trop souvent des poids plumes dans un ministère qui est une véritable porte tournante. À Ottawa, par exemple, la durée de vie moyenne des ministres a été de 22 mois depuis 1968. C’est un peu mieux à Québec, où l’on frôle les deux ans et demi. Mais depuis 2012, les Québécois en ont vu passer cinq.

À ce titre, il faut bien dire que la colère que le ministre de la Culture et des Communications du Québec Luc Fortin a piquée à l’endroit de Mélanie Joly a suscité bien des applaudissements.

L’intensité de sa réaction avait de quoi surprendre, toutefois. Après tout, le numérique était pratiquement absent de son projet de politique culturelle, ce que nous avions vertement dénoncé en juillet dans un éditorial. À l’évidence, le ministre parlait avec la conviction des convertis. Ce fut malheureusement de courte durée.

Depuis le remaniement ministériel du 11 octobre dernier, Luc Fortin s’est retrouvé à la Famille après seulement 17 mois en poste. La nouvelle ministre de la Culture, Marie Montpetit, est une lauréate en piano qui a fait carrière comme consultante dans le secteur de la santé. C’est donc une néophyte qui doit prendre en main ses dossiers alors que la situation aurait réclamé une voix crédible pour tenir tête à Mélanie Joly et faire bouger le gouvernement fédéral dans ce dossier.

La seule chose dont on peut se réjouir, c’est l’intensité des protestations venant non seulement des milieux culturels québécois, mais de l’ensemble de la société — nous incluons sur ce plan les francophones des autres provinces. Ce mouvement d’opinion, s’il se maintient, est la dernière chose capable de faire fléchir le gouvernement Trudeau.

Mais il faut s’inquiéter du manque de tonus de la réaction au Canada anglais. Clairement, il n’y a pas seulement deux cultures au Canada, mais deux attitudes sur la culture: celle des Québécois et des francophones des autres provinces, pour qui elle est extrêmement importante sur le plan identitaire, et celle des Canadians, plus prompts à s’indigner de payer 50 sous de TPS sur leur abonnement Netflix que de voir s’effondrer le secteur culturel canadien.

 

Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.