Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

Francophonie: pour une voix forte et unie

La francophonie est une des grandes mouvances internationales dont le Québec est un des fondateurs.



La francophonie signifie tout simplement qu’il existe une mondialisation en français. Et selon la logique qu’il faut «penser globalement, mais agir localement», cette mondialisation doit commencer ici. Et c’est pourquoi les Québécois doivent non seulement s’indigner de ce qui se passe actuellement en Ontario et au Nouveau-Brunswick, mais donner tout leur appui au combat des Franco-Ontariens et des Acadiens pour préserver leurs acquis.

En l’espace de quelques mois, on a vu émerger en Ontario et au Nouveau-Brunswick deux mouvements qui remettent en question les acquis des francophones. Ces deux provinces réunissent les trois quarts des francophones hors Québec, et ce qui s’y passe est donc critique pour l’avenir du français au Canada. Car si le ressac n’est pas stoppé, il viendra frapper les Québécois tôt ou tard.

En Ontario, le premier ministre Doug Ford vient de renier la promesse solennelle d’ouvrir une université francophone. En fait, c’était plus qu’une simple promesse puisque cette université était déjà en voie de création. Pire, il vient aussi de radier le Commissariat aux services en français, qui était l’ombudsman des francophones, après avoir aboli en juin le ministère des Affaires francophones, ravalé au rang de simple «office». «Il y a 600 000 Franco-Ontariens, mais il y a aussi 600 000 Chinois et 600 000 Italiens en Ontario. On ne peut pas faire plaisir à tout le monde», a déclaré Doug Ford, selon l’Ottawa Citizen. Comme si le français était une langue étrangère parmi d’autres au Canada.

Au Nouveau-Brunswick, l’affaire est plus subtile: les conservateurs, qui ont pris le pouvoir, ne sont pas «contre» le bilinguisme, mais ils le trouvent «mal» appliqué. Ils veulent dire «trop bien» appliqué: le Nouveau-Brunswick est la seule province officiellement bilingue au pays et les droits des francophones sont enchâssés dans la Constitution. Les 250 000 francophones du Nouveau-Brunswick — le tiers de la population — ne sont pas un épiphénomène. L’une des premières décisions du nouveau premier ministre conservateur, lundi, concernait l’abolition du bilinguisme comme critère d’embauche des ambulanciers. «La compétence avant le bilinguisme», dit Blaine Higgs, comme si les deux étaient mutuellement exclusifs.

On peut spéculer sur les causes de ces reculs soudains, mais il ne fait aucun doute que la réduction de la volonté indépendantiste au Québec encourage les éléments les plus conservateurs et francophobes au Canada à «s’essayer», comme on dit.

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Le regain de la francophobie

La situation pose un danger immédiat pour les francophones d’Ontario et du Nouveau-Brunswick — mais aussi pour le Québec. Quand on considère qu’au niveau fédéral l’opposition conservatrice actuelle menée par Andrew Scheer est incapable de s’en indigner, on comprend tout de suite que la menace est sérieuse pour tous les francophones du Canada — y compris les Québécois. En Ontario, c’est la fille de Brian Mulroney — Caroline — qui est ministre responsable des Affaires francophones: on ne peut pas dire que ses convictions sont aussi solides que celles de son père.

Le temps est donc venu pour les Québécois de se lever et de joindre leur voix à celle des Franco-Ontariens et des Acadiens pour stopper cette poussée soudaine de francophobie.

Les grandes avancées depuis la Révolution tranquille n’effacent pas l’existence de courants antifrançais très forts, qui viennent de prendre le pouvoir à Queen’s Park et à Fredericton. Les francophobes se sont remarquablement bien adaptés à l’air du temps. Au siècle de la gloire de l’Ordre loyal d’Orange, les «orangistes» étaient carrément antifrançais et anticatholiques. Le Ku Klux Klan, présent dans l’Ouest, dynamitait les églises catholiques. De nos jours, leur francophobie s’exprime plus subtilement, par le rejet du bilinguisme et par l’affirmation du multiculturalisme. Mais il faut appeler un chat un chat et dénoncer l’intolérance. Surtout quand elle se drape dans un manteau de vertu multiculturelle qui vise, essentiellement, à noyer le poisson.

Les Québécois jouent et ont un rôle à jouer

Les Québécois doivent affirmer haut et fort que la francophonie canadienne est elle aussi multiculturelle. Le français est une langue mondialisée et diverse. Ce n’est pas la langue d’une «ethnie». Le multiculturalisme, cela commence nécessairement par un bilinguisme assumé auquel toutes les provinces — à commencer par l’Ontario et le Nouveau-Brunswick — doivent adhérer. Monsieur Ford: la protection du français en Ontario n’est pas un déni de multiculturalisme, il en est la condition essentielle. Monsieur Higgs: le bilinguisme n’est pas un déni de compétence, c’est même une compétence de base.

Le Québec peut d’ailleurs poser très fièrement en exemple. Même s’il n’est pas officiellement bilingue comme le Nouveau-Brunswick, le Québec soutient trois universités anglophones, plusieurs hôpitaux anglophones et cinq commissions scolaires anglophones — entre autres. La moitié de la population du Québec est bilingue. À Montréal, on a même 20% de trilingues — le double de Toronto, capitale autoproclamée du multiculturalisme. Si le bilinguisme est un critère de l’identité canadienne, le Québec est le plus canadien des États de la fédération et les Québécois devraient tout mettre en œuvre pour faire honte à Doug Ford, Blaine Higgs et autres Andrew Scheer.

Comme le hasard fait parfois bien les choses, les événements en Ontario et au Nouveau-Brunswick se produisent un mois après la fameuse sortie de Denise Bombardier à Tout le monde en parle, où elle avait déclaré: «À travers le Canada, toutes les communautés francophones ont à peu près disparu.» Le tollé suscité par cette déclaration n’a pas qu’un peu contribué à l’éveil des consciences et à la réaction spontanée des Québécois face aux événements en Ontario et au Nouveau-Brunswick.

«Les annonces de mon décès ont été très exagérées», écrivait Mark Twain jadis. On peut en dire de même des francophones canadiens, qui ne sont ni les «dead ducks» que René Lévesque décrivait en 1969 ni les «cadavres encore chauds du fédéralisme», comme le disait Yves Beauchemin en 1990.

Depuis 50 ans, les francophones des autres provinces ont considérablement amélioré leur sort. Ils contrôlent leurs écoles. Toutes les provinces ont désormais leur loi sur les services en français. Ils développement actuellement les services de santé et de garde des enfants. Et ils créent des emplois en français. Certes, la vigilance reste de mise, car ils doivent relever le défi de la démographie et de l’immigration — comme les Québécois d’ailleurs. Mais ils se battent comme des lions.

Francophonie canadienne et internationale

Dans les cercles nationalistes québécois, on se méfie un peu de l’idée de réaffirmer une francophonie canadienne forte. À leurs yeux, cela reviendrait à récréer la vieille doctrine du «Canada français», qui remonte au 19e siècle et qui visait à unifier tous les «Canadiens français» en une seule «nation».

Pendant presque 120 ans, jusqu’aux années 1960, le fleurdelisé était le drapeau «canadien-français» qui flottait fièrement dans toutes les communautés francophones, de Woonsocket au Rhode Island à Peace River en Alberta, en passant par Hearst et Winnipeg. La musique, les chansons, la cuisine canadiennes-françaises étaient celles de tous. L’Ô Canada était l’hymne des Canadiens français. Il y avait même de grands congrès du «Canada français» qui pouvaient réunir des dizaines de milliers de délégués venus de partout.

Le «Canada français», en tant que réalité politique, est mort en 1967 lors des «États généraux du Canada français» alors que les Canadiens français du Québec ont décidé de faire bande à part. Les Québécois ont récupéré pour eux-mêmes la symbolique canadienne-française, rebaptisée «québécoise», le gouvernement fédéral a récupéré l’Ô Canada, mais les francophones des autres provinces ont continué d’exister et ils se sont rebâti une identité propre, dans chaque province.

Et c’est pourquoi l’affirmation d’une francophonie canadienne, ce n’est pas la renaissance du Canada français, mais une idée nouvelle, finalement très similaire à l’idée d’une francophonie mondiale — profondément moderne et essentielle.

Si la population québécoise a longtemps été indifférente au sort des francophones des autres provinces, il en va très différemment du gouvernement du Québec, qui a perpétué une politique forte à leur endroit. D’abord en soutenant à travers diverses subventions les activités de plusieurs associations, dont notamment la Fédération des communautés francophones et acadiennes, mais aussi en maintenant un bureau à Toronto et un autre à Moncton.

Le leadership du Québec en Amérique

En octobre 2008, il y a dix ans, le gouvernement du Québec a également créé une structure originale: le Centre de la francophonie des Amériques, dont le mandat est justement d’animer la francophonie du continent, tant au Canada qu’ailleurs, de l’Alaska à la Terre de Feu. Son instigateur, l’ancien ministre Benoit Pelletier, voyait très nettement que le Québec avait tout à gagner d’une francophonie dynamique dans laquelle il s’inscrirait.

Certes, la position du gouvernement québécois a souvent souffert de ses propres contradictions. Devant la Cour suprême, le gouvernement du Québec a dû plusieurs fois témoigner contre les communautés francophones afin de protéger sa propre position quant à la loi 101. Et encore lundi, lors de sa rencontre avec Doug Ford, le premier ministre Legault s’est contenté de signifier son désaccord avec son vis-à-vis (la rencontre visait d’abord à intensifier les échanges entre les deux provinces). Mais il faut admettre que sa réprimande a fait mouche puisque la presse anglophone a enfin daigné parler de la situation. Même Doug Ford s’est senti obligé de réagir pour dire que les Franco-Ontariens sont de «bonnes gens» — ce qui n’a rien de rassurant, quand on y songe.

Pour les Québécois, il y a donc une francophonie canadienne à assumer, ne serait-ce que pour eux-mêmes, mais aussi pour les autres. Par les temps qui courent, on parle beaucoup de protection de l’environnement, mais il s’agit ici de protéger son environnement culturel. Le fait français en Amérique, c’est une espèce de Polynésie francophone constituée de multiples îles de taille variable dont la plus grosse est assurément le Québec. Et qui doit se tenir pour résister aux marées, aux tempêtes et à la montée des eaux troubles.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.