Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

Politique culturelle: c’est pour quand le virage numérique?

Alors qu’Ottawa et Québec préparent une refonte en profondeur de leur politique culturelle, il faut certes s’inquiéter du financement de la culture. Mais la lecture du projet de politique québécoise de la culture donne l’impression que le ministre Fortin en manque des bouts pour tout ce qui concerne l’espace numérique, ce nouveau Far West de la culture.



Certes, le rôle subventionnaire de l’État est  essentiel, cependant, sa tâche fondamentale devrait être d’établir les règles du jeu et de les faire respecter afin de protéger et de favoriser la diffusion et l'essor de la culture d'ici. Or, il ressort du document que le shérif ne veut pas jouer au shérif.

Pourtant, c’est un rôle que le Québec et le Canada ont bien joué au 20e siècle, avec des résultats probants. Le Québec est la province canadienne où le secteur culturel est le plus dynamique. Il représente 4,3% de l’économie québécoise, devant l'Ontario avec 4,1 %. Au Québec c'est donc 14,5 milliards de dollars par an. C’est trois fois plus gros que l’agriculture, la foresterie, la chasse et la pêche (5,4 milliards); deux fois plus gros que l’hébergement et la restauration (7,5 milliards); et plus que les services publics (13,5 milliards), le transport et l’entreposage (13,6 milliards). La culture produit 10 fois plus de valeur ajoutée que le sport. Et en 2014, date de la dernière compilation, elle faisait travailler 176 000 personnes.

Or, on note depuis 2010 que l’activité culturelle ralentit, c’est-à-dire qu’elle croît moins vite que le reste de l’économie. Ce n’est pas un hasard, la culture est actuellement bouleversée par l’espace numérique, en particulier les géants du web, qui la réorganisent complètement à leur avantage. Au début, c’était une affaire de piratage, strictement, mais l’enjeu est désormais celui de la publicité, que capturent les géants du web, et du manque de visibilité des «petites» productions.

Certes, nous manquons de repères parce que les vieilles recettes ne marchent plus, ou à tout le moins pas aussi bien. Mais il existe des moyens d’action. Si le multimédia connaît des heures de gloire au Québec, c’est bien parce que l’État a mis à jour ses outils de subvention, notamment en créant de très généreux crédits d’impôt. Mais les artistes visuels, les auteurs et autres «artistes» doivent se battre pour obtenir des subventions selon un système d’un autre âge.

Les artistes sont les premiers subventionnaires de la culture avec un salaire annuel moyen de moins de 22 000$ par année, selon les derniers chiffres de l’Union des artistes (UDA). Ils sont d’ailleurs très nombreux à travailler presque gratuitement et peinent, pour une très large proportion d’entre eux, à joindre les deux bouts. Québec dépense, pour la culture, environ 1% d’un budget d’environ 100 milliards. Sachant que cela représente le quart de sa valeur économique, l’affaire est bonne pour lui. Les festivals comme le Festival de jazz ont des retombées économiques énormes, compte tenu de l’investissement public.

Photo: Facebook Festival International de Jazz de Montréal.
Photo: Facebook Festival International de Jazz de Montréal.

Et l’argent n’est pas le seul problème. Une politique culturelle,  doit être plus que le soutien financier aux artistes. À l’heure d’écrire ces lignes, les deux paliers de gouvernement sont à repenser leur politique culturelle. Le Québec, qui vient de présenter son projet intitulé «Partout, la culture», a quelques mois d’avance sur Ottawa. Avec beaucoup de justesse, le projet insiste sur le fait que la culture, c’est plus que du soutien aux artistes et qu’elle joue un rôle économique et identitaire primordial. Il identifie aussi le problème généralisé du sous-financement.

Mais ce document de 50 pages nous laisse étrangement sur notre faim sur bien d’autres aspects nécessaires au développement de la culture. En tête de liste des faiblesses de ce projet: rien, ou pratiquement rien, sur les nouvelles réalités qu’impose le numérique ni sur les moyens que Québec compte prendre pour permettre aux entreprises culturelles et aux artistes d’ici d’y prendre leur place.

Étant donné les opportunités et les problèmes que suscite le numérique, on aurait été en droit de s’attendre à un document où le ministre affirmerait fort le rôle de l’État pour infléchir les politiques des géants du web et réécrire certaines règles du jeu. Au lieu de quoi, il se borne à une politique à courte vue qui consiste à dire qu’il faut davantage financer les artistes. C’est en partie vrai, mais il en manque un morceau.

Le ministre devrait pouvoir appeler un chat un chat et dire qu’une des plus grandes menaces à la culture québécoise est son manque de visibilité sur les grandes plateformes que sont Google, Apple, Facebook et Amazon (le fameux GAFA), auxquelles il faut ajouter Netflix et Microsoft. On ne trouve rien de tel dans ce document. Cette omission est un écho manifeste aux propos de la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, selon qui le web est un espace «neutre».

C’est de l’aveuglement volontaire. Car d’une part, ces géants du web qui vampirisent l’espace culturel vantent leurs algorithmes capables de connaître les utilisateurs mieux qu’eux-mêmes. Et d’autre part, ils refusent qu’on leur réclame des impôts et des taxes sous le faux semblant qu’ils ne savent pas où sont leurs utilisateurs…

Québec et Ottawa, qui semblent vouloir se contenter d’avaler la couleuvre, ne font aucun effort pour récupérer les milliards qu’ils perdent en revenus fiscaux. Ils ne font même aucun effort pour mesurer l’effet des algorithmes sur la visibilité de la culture québécoise ou canadienne. On est donc bien loin de tenter des politiques visant la défense de la culture. Pourtant, l’exemple contraire existe: l’Union européenne vient de coller une amende de 2,4 milliards d’euros à Google pour abus de position dominante. Après la taxe Amazon d’il y a deux ans, il est très net que les Européens se préparent à parler des vraies affaires.

Certes, Google, Amazon, Facebook, c’est gros. Mais le Canada, ce n’est pas une «binerie» non plus — ni le Québec d’ailleurs. Et si un État a bien un pouvoir, c’est celui de dicter le droit.

Prenez encore le droit d’auteur, qui est fondamental pour de nombreux artistes: la dernière réforme fédérale a ni plus ni moins autorisé l’usage sans compensation à des fins éducatives (!)

Un État soucieux de ses artistes devrait d’abord protéger leur propriété intellectuelle au même titre qu’il protège la propriété immobilière et minière avec des lois ou celle sur les brevets et les marques de commerce. Évidemment, à l’heure du web, cela demande des outils nouveaux.

Bien entendu, le Québec n’a pas le pouvoir de changer le droit en matière de propriété intellectuelle, qui est du ressort du fédéral. Sa capacité d’action internationale est limitée du fait de son statut d’État fédéré. Mais il a le pouvoir de peser sur la politique canadienne et de l’infléchir. Il l’a fait à plusieurs reprises dans bien des domaines — dont la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle. Et l’on aimerait bien entendre le ministre affirmer qu’il va faire bouger les lignes.

Mais la Convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle a été le fruit des efforts de plusieurs ministres poids lourds qui ont eu le courage de défier «le gros bon sens»: Sheila Copps au fédéral, Louise Beaudoin et Liza Frulla à Québec. On est encore loin du compte avec les deux ministres actuels.

Bref, l’État peut faire beaucoup sans dépenser, en s’organisant d’abord pour niveler le terrain de jeu, ce qu’il ne fait pas. Pour y arriver, il doit être certain de son rôle — ce qu’il n’est pas. Et il doit avoir des ministres qui ont du courage — ce qu’ils n’ont pas.

Il tombe donc dans son travers traditionnel: le saupoudrage de subventions souvent insuffisantes, et s’arrête en chemin.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.