Élections: le niqab voile les vrais problèmes

Il y a quelque chose d’ironique à voir Stephen Harper et Gilles Duceppe s’allier sur la question du niqab au nom des droits des femmes et tenter d’en faire un enjeu électoral.

Les conservateurs et les bloquistes devraient plutôt s’inquiéter du fait que leur parti soit aussi peu représentatif de la place des femmes – de toutes les femmes. Parti conservateur: 12% de candidates! Quant au Bloc Québécois (28% de candidates), on pourrait s’attendre à ce qu’il montre l’exemple avec «50% + 1». Qu’est-ce qui les empêche, au juste, de faire mieux?

La discrimination à l’égard des femmes en politique est un enjeu nettement plus sérieux que celui du niqab, qui touche… combien de femmes? C’est la première question qui mériterait d’être posée dans ce dossier, qui carbure à l’ignorance et aux suppositions.

En réalité, c’est le voile que l’on jette sur la discrimination à l’endroit des femmes qui est le véritable scandale. Car ce problème, parfaitement documenté, touche près de 18 millions de Canadiennes. Au Canada, on n’en est qu’à 20% de femmes dans les conseils d’administration, et à 25% au parlement, ce qui nous place au 50e rang parmi 190 pays. C’est peu dire que, 94 ans après l’élection de la première femme députée aux communes, Agnes MacPhail, il reste du chemin à parcourir! Surtout que les femmes sont majoritaires dans les universités depuis presque 20 ans.

Et on ne touche même pas encore à la question de l’équité salariale, autre problème étudié en long, en large et en travers. En 2011, l’écart était encore de 26%. Autrement dit, pour chaque dollar de salaire versé aux hommes, les femmes touchent 74¢ en moyenne. C’est mieux que les 36% d’écart en 1987, mais le problème est loin d’être réglé.

Même si le droit canadien affirme très nettement les droits des femmes, ceux-ci demeurent le véritable angle mort de la politique: nos législateurs ont encore beaucoup de peine à surmonter leur propre résistance et les préjugés. Convenons néanmoins que la formule des débats télévisés se prête mal à l’élévation des idées et à la hauteur de vue, surtout quand ils sont contrôlés par des télévisions préoccupées par leurs propres cotes d’écoute et qui cherchent à générer du «clic».

D’où le fait que nos politiciens ignorent aussi d’autres cas de discrimination, extrêmement graves, qui affectent certaines minorités, et dont on ne parle pas du tout pendant cette campagne parce qu’il s’agit de sujets impopulaires qui ne suscitent pas de «J’aime» sur les pages Facebook.

Par exemple, la discrimination raciale à l’embauche. Les minorités racisées ont des taux de chômage très supérieurs à la population, et touchent 33% de moins en salaire, alors même que leur niveau de scolarisation est supérieur. Que fait-on pour elles?

Et que dire des citoyens du tiers-monde canadien, les autochtones, affectés d’un taux de chômage abyssal, surreprésentés dans les prisons, plus malades et moins instruits que le reste de la population? Sans oublier le scandaleux dossier des femmes autochtones – près de 1200 disparues ou assassinée depuis 30 ans. Que fait-on?

Les francophones hors Québec sont un autre groupe qui aurait mérité ne serait-ce qu’un peu d’attention, surtout dans un débat en français obnubilé par le Québec. On ne s’attend pas à ce que cette question surgisse dans les débats en anglais, mais ce serait bien la moindre des choses que, dans un débat en français, les candidats au poste de premier ministre s’expriment sur la loi sur les Langues officielles, dont la mise en application a toujours laissé à désirer, et qui est strictement du ressort fédéral. À tout le moins, il aurait été normal que les journalistes les y poussent. Que fait-on? Rien.

Évidemment, si on ne fait rien, c’est parce que nous faisons tous partie du problème. Et c’est pourquoi il nous faut des élus capables de s’élever au-dessus du commun. En 2005, ils avaient légalisé le mariage homosexuel avec un discernement rare au nom de la tolérance. Au fond, ce succès nous rappelle que le travail d’un député consiste à être intolérant – contre l’injustice et l’intolérance, justement – et à ne pas succomber à l’aveuglement volontaire, au populisme et à la dictature des cotes d’écoute. Il reste tant à dire et à faire en matière de discrimination, de sexisme, de racisme, de défense des minorités. Et c’est finalement sur ce point que ce débat des chefs aura déçu le plus.

 

Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.