DONNONS-LEUR UN DEUXIÈME BAIN

L’affaire des «bains au noir» dans les CHSLD fait jaser.



À vrai dire, au pays du «Donnez-nous-aujourd'hui-notre-bain-quotidien», la perspective d'une saucette par semaine, réalité actuelle des CHSLD, sème l'épouvante. Faut-il revenir au temps de Séraphin Poudrier? «Pour un deuxième bain, Donalda, ça va être à l'externe?» Devrez-vous, demain, payer le 2e biscuit soda de votre mère dans un paquet de 2?

En vérité, toute cette histoire est l'humiliation suprême dans cette longue spirale d'indignités qu'on appelle la grande vieillesse. Faut-il que nos parents sentent mauvais pour faire plaisir au ministre du Trésor? Déjà qu'un bain, ça ne coûte pas les yeux de la tête. Le forfait des entreprises d'économie sociale en aide domestique oscille entre 22,65 $ et 30 $.

Que des aînés souhaitent un deuxième bain par semaine, voire un troisième, est tout à fait normal. Un seul bain, ce n'est pas beaucoup. Collectivement, la société québécoise aurait certainement les moyens d'offrir un deuxième bain aux quelque 37 500 résidents des CHSLD publics ou «conventionnés». La hausse de 4 % du service en CHSLD que vient d'annoncer le gouvernement couvre amplement le coût de 2, voire 3 bains supplémentaires. Espérons que cette hausse ne servira pas à payer un deuxième mois de vacances au personnel...

Revenons sur les faits. En avril, une série de reportages révélaient que, depuis 2011 au moins, des préposés aux bénéficiaires, mais également des personnes de l'extérieur, offraient un «deuxième bain» à des résidents de CHSLD contre rémunération de 20 $ à 40 $. Bien souvent, cela se faisait au vu et au su de la direction, qui y voyait une aide d'appoint plutôt bienvenue.

Suite aux révélation des médias en mars, le ministre Gaétan Barrette a passé un savon à tout le réseau. Cette pratique est interdite. Les employés n’ont pas le droit de monayer leurs services. Cela expose les résidents au chantage et cela équivaut à les payer deux fois pour un service qu'ils sont censés offrir.

Depuis le hola du ministre, les 408 CHSLD sont entrés en contact avec les 102 Entreprises d'économie sociale en aide domestique (EÉSAD). Ils établissent actuellement les protocoles d'entente pour offrir le service, et la Fédération des coopératives de services à domicile et de santé s'attend à ce que le service soit populaire - cela nous étonne.

L'autre raison de l'interdit du ministre tient au fait que ce service de bain au comptant, sans reçu, appauvrissaient les «bénéficiaires». Car il existe un «crédit d’impôt pour maintien à domicile des aînés», qui revient à  33 % du montant payé, à condition que le service soit offert par une entreprise légitime avec un reçu. Par dessus le marché, ce crédit d'impôt est remboursable et profite en particulier à ceux qui ont le moins d'argent. Donc, en définitive, un service à 22,65 $ revient à 15 $, soit beaucoup moins que le prix «en-dessous de la table».

Beau cas de main droite qui ignore ce que fait la main gauche! Parce que toute cette histoire de «bains au noir» découle d'une carence d'information générale. D'abord, les directions d'établissement ignoraient qu’il existe des coopératives d'économie sociales offrant ce service. Et puis, les résidents et leurs familles ignoraient que le crédit d'impôt pour maintien à domicile inclut les CHSLD. Le principe était tellement mal compris que bien des coopératives ignoraient qu'elles pouvaient offrir ce service.

Mais revenons un instant au problème de base : un misérable bain par semaine. Quand on fouille un peu, on découvre que cette norme n'existe même pas pour l'ensemble du réseau. Chaque CHSLD détermine sa norme. Un bon nombre fonctionne même sans norme.

Le ministre Gaétan Barrette n'est pas en faveur d'édicter une norme en fonction d'un nombre de bains symbolique. Non sans raisons, remarquez. Il fait valoir que le critère devrait être les besoins d'hygiène de chaque personne âgée, selon son programme de soins individuels (appelé «plan d'intervention» dans le jargon). En effet, certains résidents ont peur de l'eau, certains doivent être lavés presque chaque jour, d'autres sont lavés à l'éponge, etc. Certains résidents sont certes très autonomes, coopératifs et débrouillards, mais reconnaissons que l'opération du bain est parfois difficile. Quiconque a tenté de manœuvrer un corps mouillé le sait : même quand la personne s'aide, le risque de blessure est grand de part et d'autres.

Il est légitime donc d'avoir une norme d'hygiène, plutôt que selon le nombre de bains, mais alors le principe ne devrait-il pas être «on va vous donner tous les bains que vous voulez» ? Il n'est pas du tout certain que cela coûterait plus cher.

 

Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.