Éditorial

Auteur(e)

Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.

Budget 2022: les milliards de la négligence

Que faudra-t-il pour que le gouvernement du Québec oriente davantage son budget de santé et de services sociaux vers les soins à domicile et le maintien des aînés dans leur milieu de vie? Faudrait-il encore une nouvelle hécatombe et que 5 000 aînés meurent de faim ou de maladie dans leur maison faute de soins? Malgré les milliards annoncés, le budget déçoit notamment ceux qui se préoccupent du sort des aînés, et que dire de ce 500$ par électeur gagnant moins de 100 000$ par année? Une égalité qui n’a rien d’équitable!



C’est le constat qu’on est bien obligé de faire en considérant le nouveau budget de 2022 du ministre des Finances Éric Girard, qui continue de considérer les soins donnés aux aînés avec les mêmes vieilles œillères que ses prédécesseurs et qui retombe dans les mêmes vieilles ornières.

Pourtant, 90% des personnes âgées veulent rester à domicile aussi longtemps que possible. Et le nombre des 70 ans et plus doit doubler d’ici 2041 pour dépasser les 2 millions de Québécois, soit 20,8% de la population. La logique voudrait qu’un plan budgétaire tienne compte de cette démographie et s’y prépare. Or, sur les 8,9 milliards de nouveaux dollars qui iront à la santé au cours des cinq prochaines années, à peine 11% seront consacrés aux soins à domicile et aux proches aidants. Ça ne suffira pas pour infléchir un système toujours trop orienté vers le soin en établissements.

Le ministre Eric Girard est tout fier de dire qu’il consacrera 785 millions $ de plus sur cinq ans pour les soins à domicile, mais selon les calculs du Réseau FADOQ, cela ajoutera 2 millions d’heures de soins additionnels, soit 8% de plus que les 24 millions d’heures dispensées actuellement. Or, il faudrait plutôt doubler, voire tripler les heures de soins rapidement si on veut éviter d’avoir à doubler le nombre de places en CHSLD d’ici 20 ans, ce qui reviendrait beaucoup plus cher.

Il en va de même des 250 millions $ additionnels pour les proches aidants. C’est une goutte d’eau par rapport aux besoins de ce rouage essentiel, mais négligé du système de santé. Rappelons ici un sondage de l’organisme «L’Appui pour les proches aidants d’aînés» (APAA) en 2019: 630 000 Québécois y consacrent au moins 5 heures par semaine, dont 200 000 qui dépassent 20 heures. On a eu la preuve de leur rôle essentiel lors de la première vague de la pandémie: la catastrophe des 5 000 morts dans les CHSLD et les RPA est largement attribuable au fait qu’on a coupé l’accès des proches aidants, privant de ce fait des résidents d’un niveau de soin au moment où celui-ci était le plus nécessaire.

Et le plus absurde dans tout cela, c’est que chaque dollar investi en soins à domicile et en soutien aux proches aidants permet d’en économiser 5, 10, 20 en soins hospitaliers d’urgence. La simple logique comptable voudrait que l’on dirige plus d’argent dans les soins et le maintien à domicile de même que vers les proches aidants plutôt que dans le béton et les lits en institution. Mais que voulez-vous? Un système de santé hospitalier pense d’abord «lit» et «béton» pour la même raison qu’un marteau pense «clou».

Malgré les milliards annoncés, le budget déçoit notamment ceux qui se préoccupent du sort des aînés, et que dire de ce 500$ par électeur gagnant moins de 100 000$ par année? Une égalité qui n’a rien d’équitable! Photo: Depositphotos

Du béton malgré tout

Évidemment, les soins à domicile et l’apport des proches aidants ne sont pas une réponse à tout. Il faut effectivement traiter des cas, et cela prend du béton, des lits et des urgences – avec beaucoup, beaucoup de chaises et de civières parce qu’on manque de personnel pour donner le niveau de soin adéquat.

Les aînés, qui sont souvent atteints de problèmes chroniques qui demandent énormément d’assistance, ont besoin d’établissements d’un genre particulier appelés CHSLD. Que fait-on à ce chapitre? Après avoir dépensé 900 millions pour lancer un nouveau type de CHSLD de luxe, les Maisons des aînés, le gouvernement doit encore dépenser 1,5 milliard $ sur cinq ans pour finir de construire les 46 établissements prévus qui offriront 2 600 places. Ce qui correspond à environ 6% des besoins totaux en institution (38 886 personnes hébergées). Et leur exploitation coûtera la bagatelle de 500 millions $ par an en 2027 – pour 6% des places!

Oui, c’est vrai, plusieurs CHSLD ne paient pas de mine et devront être démolis et remplacés. Mais on n’a pas les moyens d’y substituer une formule de luxe. Si on voulait remplacer tous les CHSLD par une Maison des aînés, il en coûterait 40 milliards $ sans qu’on ait créé une seule place de plus – alors que le doublement de la population de 70 ans et plus supposerait au contraire que l’on double le nombre de places.

Bien que la vétusté des CHSLD et des hôpitaux soit choquante, le premier problème réside dans le manque de service et de personnel, partout. Or, le budget du ministre des Finances ne dit pas un mot sur l’amélioration des ratios de patient par rapport au personnel soignant. Pourtant, une série de projets pilotes conduits par le ministère de la Santé ont montré qu’il est possible de résoudre ce problème.

Oui, entre la première et la troisième vague de la COVID-19, on a partiellement réglé le problème en formant et en embauchant 10 000 préposés aux bénéficiaires (PAB) en catastrophe. Mais ça n’a rien changé au manque d’infirmières et de médecins. Et à quel prix? Les 10 000 nouveaux PAB seront-ils toujours aussi intéressés quand on leur retirera leurs primes de COVID? Et encore faut-il se rappeler que ce grand recrutement des PAB s’est fait en aspirant une grosse partie du personnel des organismes communautaires qui assuraient… les soins à domicile!

L’indécence du 500$

Et c’est pourquoi la belle idée du ministre Girard, un cadeau de 500$ par habitant «pour lutter contre l’inflation» qui sera remis aux 94% de Québécois qui gagnent moins de 100 000$ par année, paraît si mal avisée – pour ne pas dire indécente.

Passons outre le fait qu’il s’agisse d’une mesure ponctuelle. Il est surtout totalement absurde de lutter contre l’inflation en distribuant 3,2 milliards $ de cadeaux sous forme d’un crédit d’impôt remboursable destiné à 94% de la population. Chez les couples en moyen, cette somme sera largement consacrée aux sorties et aux voyages. Qu’on y songe: si on veut vraiment lutter contre l’inflation, pourquoi ne pas consacrer 3,2 milliards $ pour du logement abordable? Ou en assurant du transport en commun plus abordable?

Et puis, il y a l’injustice flagrante de ce cadeau. La mère monoparentale ou l’aîné veuf désargenté recevra moitié moins que le couple voisin qui percevra deux fois 500$ pour chacun des conjoints gagnant moins de 100 000$.

Le ministre Girard se défend de favoriser les riches en expliquant qu’il avait annoncé une autre mesure similaire en novembre dernier pour les ménages à bas revenu. C’est vrai. Mais justement: cette première mesure était destinée «aux ménages» alors que sa nouvelle mesure, qui est quasi universelle, est dirigée vers les individus sans tenir compte de leurs circonstances. La justice sociale aurait voulu qu’on se borne au revenu familial de 100 000$ (le revenu moyen des ménages québécois est de 82 000$) pour compenser ceux qui en ont réellement besoin. Au lieu de quoi, on arrose tout le monde.

Ce cadeau de 3,2 milliards $ aurait été nettement mieux utilisé pour des politiques qui ne demandaient pas grand-chose, mais qui font une différence.

Par exemple, le gouvernement persiste, inexplicablement, à ne pas rembourser les lunettes, les prothèses auditives ou dentaires des aînés autrement que par un crédit d’impôt alors même qu’un chèque ou un crédit d’impôt remboursable serait nettement plus avantageux pour ceux qui sont en bas de l’échelle des revenus. C’est d’ailleurs ce que fait le gouvernement pour les lunettes des enfants: il envoie un beau chèque de 250$ sans poser de questions. On aurait pu, également, inscrire le vaccin contre le zona (qui coûte 400$) au Programme québécois d’immunisation.

Une autre belle manière de lutter contre l’inflation aurait été de majorer de manière conséquente toutes les limites maximales aux plans d’aide ou de remboursement existants. Au lieu de quoi, on lance 3,2 milliards $ de manière inconsidérée.

On ne peut pas blâmer des politiciens de faire de la politique, surtout à l’approche des élections. Mais qu’est-ce qui les empêche de faire des politiques qui se tiennent? Les politiciens sont élus pour trancher dans le vif sur ce qui constitue le bien commun et l’intérêt général, pas pour faire du saupoudrage de cadeaux inutiles alors que le système de santé et les soins aux aînés notamment ont besoin d’une réelle impulsion.

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Jean-Benoît Nadeau

Chroniqueur au Devoir et collaborateur au magazine L’actualité, Jean-Benoît Nadeau a publié plus de 1 000 reportages et chroniques, remporté deux douzaines de prix journalistiques et littéraires, signé huit livres, vécu dans trois pays, élevé deux enfants et marié une seule femme.