La chronique Société et Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, la série jeunesse à succès La doudou, etc.) et journaliste spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant plus de six saisons l'émission LIRE. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé et signe régulièrement des textes dans Les Libraires et Elle Québec. Elle est titulaire d'un baccalauréat en journalisme et d'une maîtrise en création littéraire. On peut la suivre sur Facebook et Twitter @clolarochelle.

13 août 2019

Rentrée littéraire québécoise: variations sur de mêmes thèmes

Les auteurs sont des éponges. Certains imaginent des choses dans leur fiction avant même qu’elles ne surviennent dans le réel. Il n’est donc pas rare qu’une rentrée littéraire soit traversée par une ligne directrice, comme si tous les écrivains s’étaient entendus sur un thème donné.

En cette rentrée littéraire automnale québécoise, nous n’y échapperons pas, avec de franches envies de résistance, de mémoire, de transmission et de filiation devant le chaos relationnel et environnemental observable, tant sur l’échiquier politique nord-américain que mondial. Les titres québécois qui sortiront dans les prochains mois sont nombreux à souligner les incongruités humaines.

J’estime le travail colossal de Rodney Saint-Éloi, qui a fondé sa maison d’édition, Mémoire d’encrier, en 2003 à Montréal alors que, de son propre aveu, plusieurs doutaient de sa capacité à l’amener là où elle se trouve en ce moment: actuelle, établie, novatrice, forte d’un catalogue empreint d’écrivains, de poètes et d’essayistes de partout dans le monde, de Joséphine Bacon à Davertige et Dany Laferrière, en passant par Mylène Bouchard, Yara El-Ghadban, Natasha Kanapé Fontaine, Elkanah Talbi, Alain Mabanckou, etc.

Celui qui fait paraître le 28 août le recueil de poésie Nous ne trahirons pas le poème contribue à rendre cette rentrée très forte avec, entre autres, très bientôt, le 14 août, la sortie d’une réédition de Je suis une maudite sauvagesse de An Antane Kapesh (édition française/innue préfacée et éditée par Naomi Fontaine) qui, en 1976, était la première femme autochtone à publier un livre en français et en innu-aimun. Elle dressait alors un constat désolant et inquiétant de la situation des Autochtones, elle qui voit son peuple se laisser assimiler et sa culture se détériorer sous l’action du Blanc.

En 1976, An Antane Kapesh était la première femme autochtone à publier un livre en français et en innu-aimun.

Comme si elle tissait un fil de réconciliation des peuples invisibles vers Kapesh, avec Shuni, à paraître en septembre, Naomi Fontaine s’adresse pour sa part à Julie, une Québécoise venue dans sa communauté pour aider les Innus. Avec force et franchise, elle y raconte le combat quotidien d’être soi.

Dans Shuni, Naomi Fontaine raconte avec force et courage le combat quotidien d’être soi.

Un combat que mène sans doute un nouveau héros de Biz, décidément devenu plus écrivain que rappeur ces dernières années, et qui revient en octobre avec Les abysses (Leméac), qui explore les tréfonds du milieu carcéral ainsi que ceux d’une relation père-fille forte et sacrificielle. Ce n’est jamais le long fleuve tranquille chez Biz, ça ne le sera pas plus, attendez-vous à être secoués, à remettre peut-être en question vos propres jugements moraux et ceux des médias à l’égard de ceux si vite condamnés dans l’espace public. Sans concession et franc, avec une certaine odeur de mort.

La débâcle des comportements humains et les accusations gratuites dans l’espace public se produisent aussi beaucoup sur les réseaux sociaux, où les menaces abondent. La nouvelle héroïne de l’épatante Élise Turcotte dans L’apparition du chevreuil (Alto), à paraître en octobre, se retire dans un chalet en forêt après en avoir été victime. Est-ce vraiment l’endroit le plus sûr pour fuir? Le mur du virtuel n’est pas infranchissable, les bois non plus.

La nouvelle héroïne d’Élise Turcotte se retire dans un chalet en forêt après avoir été victime de menaces sur les réseaux sociaux.

Il y aura des morts

La nature et la menace ambiante occuperont aussi une place de choix en septembre dans Tempêtes de Andrée A. Michaud (Québec Amérique), qui a imaginé des morts suspectes à Cold Mountain, où tout peut arriver (mais les a-t-elle vraiment imaginées?). Ce serait, semble-t-il, le roman le plus noir de l’auteure passée maître dans la création d’ambiances inquiétantes.

La mort et le deuil traversent aussi l’œuvre de Matthieu Simard, qui revisite ses thèmes chers dans une réalité post-apocalyptique. Dans Une fille pas trop poussiéreuse (Stanké), à paraître en septembre, il s’est aussi demandé de quelle manière l’amour pourrait se vivre en fin de vie sur Terre, comment ça façonnerait les liens du cœur, le désir inéluctable de laisser quelque chose derrière, coûte que coûte, pour perdurer dans le temps. L’humour triomphe dans le tragique. Pas si simple de réussir à en injecter quelques doses dans ce type de roman. Je l’ai déjà lu. C’est réussi.  

Les chouchous en librairie

Autre valeur sûre qui joue dans des terres ténébreuses avec un sourire dans le détour, c’est l’écrivain devenu chouchou des Québécois, David Goudreault, qui revient en force en septembre avec une héroïne, Marie-Maude Pranesh-Lopez, une autre éclopée à laquelle on risque de s’attacher dans Ta mort à moi (Stanké). Puisque je ne l’avais pas encore lu au moment d’écrire ces lignes, on m’a glissé à l’oreille que l’écriture et la forme avaient gagné en maturité et en solidité.

Emmy, la nouvelle protagoniste de Marie Laberge, à découvrir elle aussi en septembre, ne l’a pas tellement plus facile dans Traverser la nuit (Québec Amérique), le nouveau roman de cette auteure que ses fans attendent toujours avec impatience, au même titre que Francine Ruel, qui compte elle aussi ses fidèles lecteurs et qui s’est laissée porter par l’appel de la transmission et de l’amour filial avec Anna et l’enfant-vieillard (Libre Expression). Disponible en septembre.

Emmy, la nouvelle protagoniste de Marie Laberge, ne l’a pas facile...

Puisque la filiation domine cette liste, la mère de Samuel dans Le deuxième mari (Alto), de l’auteur de L’orangeraie, Larry Tremblay, n’a ménagé aucun effort pour que son fils soit le plus attirant possible pour celle qu’il va épouser. À cette épouse qu’il s’efforce d’aimer et aux autres femmes qui peuplent l’île, l’homme doit obéissance (tiens, tiens…), en plus de devoir se conformer à des règles comme voiler sa barbe (re-tiens, tiens…). Ne venez pas dire que les écrivains n’absorbent pas l’état du monde! 

Dans ce roman de Larry Tremblay, la mère de Samuel n’a ménagé aucun effort pour que son fils soit le plus attirant possible pour celle qu’il va épouser.

La mère sous toutes ses formes

Moins fictive que cette dernière, la maman de l’écrivaine estrienne Michèle Plomer s’appelle Monique dans Habiller le cœur (Marchand de feuilles), un roman à paraître en octobre qui, s’il n’entre pas dans la course aux prix littéraires, se retrouvera assurément dans les meilleurs vendeurs de l’année tant l’auteure a su insuffler humour et profondeur à cette maman de 70 ans qui décide de tout quitter pour retourner sur le marché du travail comme travailleuse sociale. Où? En Arctique. Quant à leurs conversations mère-fille, elles sont tendres, absurdes, loufoques ou nostalgiques, mais vont droit au cœur avec des phrases qui frappent l’imaginaire.

Si ce roman n’entre pas dans la course aux prix littéraires, il se retrouvera assurément dans les meilleurs vendeurs de l’année.

Portée elle aussi par ce que les femmes donnent et laissent en héritage, Audrée Wilhelmy, véritable étoile montante de la littérature dont certains titres paraissent aussi – le rêve! – en France, chez Grasset, revient en septembre avec Blanc résine (Leméac), qui remonte aux origines d’Oss et du Corps des bêtes en explorant la destinée de deux êtres dissemblables et de leurs descendants.

Catherine Mavrikakis invite quant à elle ses lecteurs dans L’Annexe (Héliotrope) pour suivre l’espionne Anna et le fantasque Celestino, qui se rencontrent dans une maison de protection.

Juste à temps pour Noël

Lorsque le froid commence définitivement à s’installer chez nous, Michel Tremblay (Leméac) revient, comme toujours en novembre, avec un peu de la chaleur floridienne de Key West, en livrant sa dernière cuvée écrite là-bas, le chanceux. Dans Le cœur en bandoulière, l’écrivain invite ses lecteurs dans les coulisses de la création de Cher Tchekhov, une de ses pièces laissées en rade il y a quelques années et qu’il aimerait bien voir aboutir.

Très hâte aussi de lire Pour mémoire (Petits miracles et cailloux blancs) (Alto), que j’attends comme la bonne parole apportée par Dominique Fortier et Rafaële Germain, deux femmes de grande intelligence qui, à quatre mains, ont répertorié «des miracles fragiles et minuscules que nous avons voulu garder comme on conserve les fleurs entre les pages d’un livre…», sorte d’antidote au cynisme et au découragement ambiant. En novembre aussi. Ça presse.

Aussi à surveiller…

En août, c’est Martin Michaud (Ghetto X, Libre Expression).

En septembre, c’est Lucille Ryckebusch (Le sang des pierres, Le Quartanier), Michel Jean (Kukum, Libre Expression), Alain Labonté et Florence Meney (Ma tête, mon amie, mon ennemie, Trécarré), Léa Clermont-Dion (Crève avec moi – Best friends forever, Québec Amérique), Stanley Péan (De préférence la nuit, Boréal), Robert Lalonde (Fais ta guerre, fais ta joie, Boréal), Collectif de journalistes (On tue la une, Druide), Gabrielle Lisa Collard (La mort de Roi, Le cheval d’août), Patrick Nicol (Les manifestations, Le Quartanier).

En octobre, c’est Lise Giguère (Anecdotes insolites d’une voyageuse professionnelle, éd. du Journal), Maya Ombasic (Dans les murs, VLB), Tanya Tagaq (Croc fendu, Alto), Marie-Andrée Lamontagne (Anne Hébert, vivre pour écrire, Boréal), Hugo Meunier (Le patron, Stanké), Rima Elkouri (Manam, Boréal).

En novembre, c’est Michèle Ouimet (Partir pour raconter, Boréal).

Je craque pour…  

It Wasn’t Easy to Be Happy for You par The Lumineers

Cette chanson que l’excellente formation folk américaine dévoilait récemment, avant la sortie de son troisième album, prévue pour septembre, est tout simplement hallucinante. On aime toujours sa mélancolie, ses mélodies brutes, son mélange à la fois doux et cruel des instruments qui nous entrainent un peu en dehors des sentiers habituels de la folk. L’expérience est au rendez-vous, ça paraît.