La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

1 septembre 2017

Livres: Réentendre la voix de Pierre Théberge, découvrir celle d’Angela Merkel

Cette semaine, je vous parle de deux livres fort intéressants: le premier sur Pierre Théberge, ancien directeur du Musée des beaux-arts de Montréal, et le deuxième sur la Chancelière allemande Angela Merkel.


L'homme qui a exposé Tintin au Musée

Vous avez été presque 303 000 personnes à aller voir l’exposition Chagall au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) cette année. L’an dernier, 310 000 à vous déplacer pour Pompéii. Mais les records de 502 400 visiteurs pour Picasso en 1985 et de 436 400 pour Vinci en 1987 n’ont encore jamais été battus. En ce temps-là, c’est Pierre Théberge qui dirigeait le MBAM. Ce dernier a eu un impact déterminant sur l’art québécois et canadien et sur la transformation de la muséologie. L’importante biographie que le critique d’art du journal Le Devoir, Nicolas Mavrikakis, fait paraître cette semaine chez Varia contribue à rappeler à notre souvenir l’inestimable contribution de Pierre Théberge à notre vie culturelle. Le livre s’intitule Les aventures de Pierre Théberge, l’homme qui a osé exposer Tintin au Musée.

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Une envie de bousculer

Avant d’être celui qui, en 1980, révolutionne le Musée des beaux-arts de Montréal en faisant entrer Tintin dans l’institution, Pierre Théberge travaille à Ottawa pour ce qu’on appelait à l’époque la Galerie nationale du Canada. Il y entre à 23 ans avec, déjà, l’envie de tout bousculer. Sa fonction lui donne le pouvoir d’acheter des œuvres, d’organiser des expositions. Charles Gagnon, Tousignant, Molinari, Greg Curnoe, Ian et Ingrid Baxter, Les Levine, Michael Snow, Joyce Wieland, Betty Goodwin sont quelques-uns des artistes qu’il suit et encourage.

À la fin des années 70, Pierre Théberge revient au Québec pour travailler au Musée des beaux-arts de Montréal. «À l’époque, écrit Mavrikakis, le Musée des beaux-arts était à peine plus qu’un musée de province, presque inconnu sur la scène occidentale et très peu fréquenté.»

Casser le moule de conservatisme apparaît la chose à faire pour Pierre Théberge et ça prendra la forme d’une exposition ayant pour thème Tintin et son musée imaginaire. On utilisera même, pour la première fois, la publicité télé pour attirer le public. Près de 144 000 personnes se déplacent. Un succès!

Élargir la vocation du Musée

La porte est donc ouverte pour d’autres expériences visant toujours à casser le moule, à élargir les critères de ce qui peut être montré dans un musée des beaux-arts. Ainsi, Snoopy aura son expo, Astérix aussi, de même que le peintre honni William Bouguereau. Pierre Théberge osera même faire entrer des voitures dans ses salles d’expositions lors de l’exposition Beauté mobile.

Bien sûr, il y a eu aussi des propositions plus classiques: Leonardo da Vinci, l’art des années 20, l’époque symboliste, Picasso, mais l’auteur, Nicolas Mavrikakis, insiste sur les propositions de Pierre Théberge qui ont suscité le plus de controverses.

C’est fascinant de voir comment la critique a démonisé le patron du MBAM. On lui reprochait ses choix esthétiques, ses dépenses, ses succès. Lire l’intégrale de l’entrevue de Denise Bombardier avec Pierre Théberge à son émission L’envers de la médaille sur l’événement Snoopy a quelque chose de surréaliste.

Les intellectuels boudent, mais le public suit. On l’a déjà écrit, ils seront plus de 500 000 à visiter l’expo Picasso et les expositions qui cartonnent ne sont plus une exception. Le musée de la rue Sherbrooke devient une destination. Ce qui fait dire à Danielle Sauvage, qui a été directrice des communications du MBAM, que «Pierre Théberge était un des rares, pour ne pas dire le seul, qui au pays a travaillé, dans les années 80, à la démocratisation de la culture.»

Après Montréal, Pierre Théberge poursuit sa carrière à Ottawa comme directeur du Musée des beaux-arts du Canada. Nicolas Mavrikakis raconte comment, sur les bords de la rivière des Outaouais, ce ne sera pas plus un fleuve tranquille. Mais cela n’empêche pas notre homme de poursuivre sa mission en restant ouvert, curieux, audacieux.

«Il faut, dit-il, toujours aller au-delà de nos propres préjugés et se remettre en question.»

Cette lecture m’a confirmé, moi qui ai été journaliste culturel durant une bonne partie de son mandat à Montréal, pourquoi j’ai tant aimé cet homme et ce qu’il proposait aux Montréalais.

Qu’est devenu Pierre Théberge?

Et pourquoi ne l’entend-on plus? Dans une entrevue réalisée en 2014, qui ouvre d’ailleurs le livre, Pierre Théberge raconte dans le détail, et avec une bonne dose d’autodérision, sa condition de patient atteint de la maladie de Parkinson qui le confine à un fauteuil roulant depuis quelques années. On peut dire que cet ouvrage lui permet, par procuration, de continuer à nous instruire, à nous surprendre et à nous ouvrir aux multiples voies de l’art et de la vie.

Angela Merkel, la politique autrement

Vous n’en pouvez plus des frasques de Donald Trump? Changez-vous les idées et découvrez son exact contraire. Oui, ça existe en politique! Les éditions Édito font paraître le 13 septembre, Angela Merkel, un destin, la première biographie consacrée à Angela Merkel, la femme qui, depuis 2005, dirige la plus grande puissance européenne.

En quoi la chancelière allemande est-elle l’opposée du président américain? Si l’on se fie au portrait très vivant que nous fait Marion Van Renterghem, journaliste à Vanity Fair et au journal Le Monde, Angela Merkel, c’est d’abord une femme posée qui refuse les artifices. Aussi, c’est une scientifique qui prend son temps pour prendre des décisions éclairées. Finalement, c’est une leader rigoureuse sur les principes, mais qui se permet d’écouter son cœur quand il le faut.

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Fille de pasteur et fille de l’Est

Les origines d’Angela Kasner sont déterminantes dans son parcours. Fille d’un pasteur protestant et d’une professeure d’anglais, elle a grandi en Allemagne de l’Est. Jusque dans la trentaine, elle vit dans ce régime communiste où la suspicion est reine. Dans ce contexte où il vaut mieux ne pas trop se faire remarquer, elle choisit de faire des études en mathématiques et en physique, des matières dans lesquelles elle excelle et qui prêtent peu à la sédition. Elle épouse un scientifique comme elle et prend son nom, Merkel, qu’elle gardera pour le reste de ses jours, même si elle fait sa vie avec Joachim Sauer, un autre physicien, pas longtemps après son premier mariage.

À partir de 1989, lorsque tombe le mur de Berlin, la vie d’Angela prend un tournant inattendu. Devant le défi de la réunification des deux Allemagnes, Merkel abandonne son laboratoire et s’engage en politique. Elle se fait remarquer par son intelligence supérieure. Doktor Merkel comprend vite, communique bien et inspire la confiance, car elle n’a pas frayé avec les apparatchiks de l’ancienne RDA.

Une Machiavel qui se préoccupe des détails

Jusque-là, le parcours d’Angela Merkel semble parfait. Même qu’on a un peu l’impression de lire un panégyrique. Cette femme réussit tout ce qu’elle entreprend, sans faux pas. Mais la dame a un côté Machiavel. La description de ce trait de personnalité est croustillante. L’auteure, qui compare Merkel à un serial killer, raconte comment la politicienne, pourtant novice, s’est débarrassée des bonzes de son parti pour se retrouver d’abord à la tête de la CDU (l’Union chrétienne-démocrate), le grand parti du pouvoir en Allemagne, et ensuite à la Chancellerie, et cela seulement six ans après la chute du mur et le début de son engagement en politique.

Mais une fois en selle, c’est au service de l’Allemagne réunifiée que la chancelière met ses talents de savante et de tacticienne.

«Sa force à elle est dans le minuscule. Les détails sont sa manie. Elle les aime et elle les maitrise», résume l’auteure. Marion Van Renterghem ajoute ce trait qui contribue à la compréhension du personnage: «Elle n’est pas là pour philosopher sur le monde, sur lequel elle se garde d’avoir de grandes théories, mais pour fixer des objectifs et les résoudre étape par étape.» Voilà une personnalité rassurante quand on est à la tête d’un pays stigmatisé par le nazisme et dont la Constitution très restrictive a été écrite pour éviter que les dérapages de ce genre ne se répètent.

Ses vis-à-vis de l’Est et de l’Ouest doivent composer avec l’éthique de cette femme élevée dans les principes religieux et qui n’a rien oublié de l’âpreté du communisme.

Il est intéressant de voir son rapport aux présidents russes et américains. Sa perception des dirigeants anglais et français. Des hommes qu’elle oblige à se préoccuper des détails qu’elle seule voit.

Le livre, écrit pour un public français, est très généreux en détail sur le couple franco-allemand, comme on appelle la relation privilégiée qu’entretiennent ces deux voisins. On apprend que Chirac la traitait comme un grand-papa, que Sarkozy le pressé bousculait sa propension à prendre son temps, alors qu’avec Hollande, c’était la bonne entente parce qu’ils se ressemblaient, bien qu’ils ne furent pas de la même famille politique.

Un des plaisirs de cette lecture, c’est que le livre est tout chaud. On a déjà une idée de ce que la chancelière pense du jeune Macron, fraîchement arrivé à l’Élysée.

L’ouvrage aborde aussi le virage récent qu’Angela Merkel a choisi de donner à sa politique étrangère devant l’attitude goujate de Donald Trump, notamment aux derniers sommets de l’OTAN et du G20, qui se tenait justement en Allemagne. On aurait aimé quelques lignes sur sa relation avec Stephen Harper et ses impressions sur Justin Trudeau, mais c’est silence radio de ce côté.

Une femme ben ordinaire

J’insiste beaucoup sur le côté politique, mais une large place est faite dans ces 192 pages à la femme ordinaire, un aspect très important du personnage. Par exemple, on y apprend qu’Angela Merkel réussit à survivre à la pression de son poste en se gardant du temps pour elle. Elle fait du jardinage, visite sa mère, fait ses courses en tenant ses gardes du corps à distance. Elle refuse d’habiter la Chancellerie, préférant son appartement personnel dans Mitte, le quartier des musées de Berlin. Accordant peu d’importance aux apparences, elle a réglé son problème d’habillement en se vêtant d’un pantalon et d’une veste, toujours le même modèle, dont elle a des versions de différentes couleurs.

Entretenir l’espoir

Le 24 septembre prochain, Angela Merkel, que les Allemands surnomment Mutti (maman), sollicite un quatrième mandat. En décrivant les raisons qui l’ont incitée à se présenter de nouveau, l’auteure Marion Van Renterghem nous fait bien comprendre que toute la planète est concernée par cette élection. Dans le monde instable et changeant qui est le nôtre aujourd’hui, on a besoin de cette femme aguerrie à la politique, qui peut faire entendre raison aux matamores et qui n’a plus rien à prouver sinon que de laisser un monde meilleur en héritage.

En 2015, Angela Merkel a permis l’accueil d’un million de réfugiés dans son pays. «Tant que je serai chancelière, il n’y aura pas de barbelés à la frontière allemande», a-t-elle dit, ajoutant aux sceptiques «Wir schaffen das» (Nous allons y arriver). Il sera intéressant, peut-être inspirant, de voir comment l’électorat jugera cette ouverture.

Terminons par une très belle citation de l’ancien dissident et président de la Tchécoslovaquie, Vaclav Havel, qui, selon l’auteure de ce livre franchement bien documenté, a su réconforter Angela Merkel à la suite des reproches qu’on lui a faits sur la question des réfugiés: «L’espoir, ce n’est pas la conviction qu’une chose se termine bien, mais c’est la certitude que cette chose fait sens, quelle que soit la manière dont elle se termine