La chronique Partir

Auteur(e)

Marie-Julie Gagnon

Auteure, chroniqueuse et blogueuse, Marie-Julie Gagnon se définit d’abord comme une exploratrice. Accro aux réseaux sociaux (@technomade sur Twitter et Instagram), elle collabore à de nombreux médias depuis une vingtaine d’années et tient le blogue Taxi-brousse depuis 2008. Certains voyagent pour voir le monde, elle, c’est d’abord pour le «ressentir» (et, accessoirement, goûter tous les desserts au chocolat qui croisent sa route).

12 septembre 2019

Douce-amère Sarajevo

De la Bosnie-Herzégovine, je connaissais surtout la guerre, étudiée pendant mes cours de journalisme dans les années 1990. Des copines qui s’y sont arrêtées l’été dernier m’ont donné envie d’aller voir au-delà des images sanglantes que j’avais toujours en tête. Mais on n’efface pas des souvenirs aussi marquants en quelques jours…

J’avais presque oublié les Jeux olympiques de 1984, considérés par plusieurs comme les plus réussis des dernières décennies. J’avais presque oublié l’histoire riche en rebondissements de l’ex-Yougoslavie. J’avais presque oublié qu’il y avait eu un «avant» et un «après», comme si ces trois années avaient figé le pays dans cette période trouble. Comme si on pouvait résumer une ville à son drame.

Dès l’instant où l’autobus a franchi la frontière serbe, j’ai constaté le changement de paysage. Se pourrait-il que ces ruines soient le résultat de la guerre? Non... Je me disais qu’encore une fois, mon esprit filtrait les images en faisant un bond quelque part entre 1992 et 1995. Que ma perception de la Bosnie-Herzégovine était encore teintée par ces images vues en boucle à la télé. Que les bâtiments avaient sans doute été abandonnés pour d’autres raisons. Que les maisons touchées par les obus devaient avoir été détruites, depuis le temps… «C’était plus facile de partir que de reconstruire, croit Edin Hadžić, guide de l’agence Meet Bosnia, quand je lui pose la question, le lendemain. Les gens n’avaient pas les moyens de faire rénover leurs maisons.»

Vue sur la ville de Sarajevo. Photo: Marie-Julie Gagnon

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J’ai loué une chambre dans un bed & breakfast baptisé «Le Petit Prince». J’y voyais une merveilleuse manière de célébrer la vie, dans toute sa poésie, dans un lieu où la guerre l’a mise entre parenthèses pendant plus de trois longues années. Après pluieurs péripéties pour dénicher des taxis en Albanie, au Monténégro et en Serbie, j’avais demandé à la propriétaire, Sena, si elle pouvait arranger pour nous le transport du terminus d’autobus jusqu’à notre logis des prochains jours. J’ai tout de suite su, en apercevant la dame blonde serrant un exemplaire du conte de Saint-Exupéry en français, qu’elle était venue elle-même. J’apprendrai plus tard qu’elle possède une dizaine d’éditions en différentes langues. «Tout ira bien maintenant», nous a-t-elle dit dans un anglais fortement teinté de l’accent bosnien.

«Tout ira bien maintenant.» Combien de fois avait-elle dû se répéter elle-même cette phrase, au fil des ans? Oublier la guerre n’allait pas être une mince affaire, me suis-je dit en m’endormant ce soir-là.

Sena, la charmante propriétaire du bed & breakfast Le Petit Prince. Photo: Marie-Julie Gagnon

«Rencontrer la Bosnie»

Le lendemain matin, nous prenons part à une visite guidée gratuite de l’agence Meet Bosnia. Nos pas nous font remonter le temps jusque dans les années 1500, quand Gazi Hüsrev Bey, gouverneur bosniaque ottoman, transforme la ville en un important lieu de passage. Devant la mosquée qui porte son nom, notre guide, Edin Ogresevic, y va d’une anecdote, rappelant que de nombreux travailleurs se trouvaient sur les lieux au moment de l’érection de la mosquée et qu’on souhaitait en préserver la propreté. «Sarajevo a eu les premières toilettes publiques au monde», lance-t-il en riant.

Visite guidée en ville. Photo: Marie-Julie Gagnon

Nous pénétrons ensuite dans un ancien caravansérail, puis nous nous engouffrons dans le marché, où l’on constate bien l’influence turque. «Est-ce la même façon de préparer le café qu’en Turquie?» demandé-je à notre guide devant une boutique de cafetières artisanales. «Il ne faut jamais appeler notre café "turc"», réplique-t-il, mi-insulté, mi-amusé. Je formule ma question autrement : «Quelle est la différence entre les cafés turc et bosnien, dans ce cas?» Sa réponse : «Dans notre café, nous mettons de l’eau chaude sur le dessus, mais en Turquie, ils utilisent de l’eau froide. Mais c’est le même type de café.»

Au marché, on constate bien l’influence turque. Photo: Marie-Julie Gagnon

Rapidement, je comprends que les Bosniaques ont développé certaines susceptibilités. «Nous parlons bosnien, pas serbo-croate», me corrigera un chauffeur, quelques jours plus tard. J’aurai ensuite droit à un cours exhaustif – exemples concrets à l’appui – sur les subtilités de chaque «langue».

La visite de Meet Bosnia nous entraîne aussi devant le pont Latin, près de l’emplacement où François-Ferdinand d’Autriche (Franz Ferdinand) et sa femme ont été assassinés le 28 juin 1914, déclenchant ainsi la Première Guerre mondiale. «La plaque a été changée sept fois depuis», explique Edin. Selon les époques et les dirigeants, la manière de rapporter les faits a changé.

Le pont Latin, près de l'emplacement où a été déclenché la Première Guerre mondiale. Photo: Marie-Julie Gagnon

On a l’impression que toute l’histoire de Sarajevo a été réécrite de mille manières au fil des ans. Il en va de même pour la guerre des années 1990. Encore aujourd’hui, quand on se balade du côté de Sarajevo-Est, on constate que l’image d’un criminel de guerre condamné par le Tribunal pénal international orne encore la façade d’un édifice. Les meurtriers des uns sont les héros des autres…

Les roses de Sarajevo, fleurs rouges peintes sur le sol pour rappeler que des civils ont trouvé la mort sous les balles, laissent aussi une impression très forte. Qu’on les cherche ou non, les traces de ces années d’enfer sont toujours bien présentes.

Pour me rafraîchir la mémoire et tenter de remettre les faits en contexte, j’effectue une seconde visite guidée, cette fois-ci sur le thème de la guerre. Près du «tunnel de l’espoir», dont la sortie, de l’autre côté de l’aéroport, se trouvait dans la cour d’une résidence privée – toute trouée –, une carte des Jeux olympiques encerclée de rouge rappelle que les Serbes ont utilisé cet événement rassembleur pour tracer le siège.

La maison trouée à la sortie du «tunnel de l’espoir». Photo: Marie-Julie Gagnon

Un peu plus tard, en marchant dans la piste de bobsleigh, je pense aux soldats qui l’auraient utilisée comme tranchée. Aujourd’hui, les jeunes se sont réapproprié l’endroit. Les graffitis qui la recouvrent témoignent de leur passage. La vie continue.

L'ancienne piste de bobsleigh. Photo: Marie-Julie Gagnon

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On ne peut prétendre tout saisir d’une ville à l’histoire aussi complexe. Il y aurait encore tant à dire… Mais les mots semblent toujours trop lourds ou trop légers. S’y rendre permet d’«intégrer» un peu mieux les multiples couches de son histoire. Sarajevo est une ville où l’on apprend à se déplacer sur la pointe des pieds pour ne rien brusquer, avec un immense respect et beaucoup d’humilité. On ne comprendra jamais vraiment. Mais on peut ressentir.

«Tout ira bien maintenant.» J’ai tant envie d’y croire...