La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

16 juin 2017

Les années 60 sous la loupe

Impossible d’échapper aux années 60. En même temps que le Musée des beaux-arts de Montréal inaugure Révolution, une exposition célébrant cette décennie de grands changements, le TNM et les FrancoFolies nous replongent dans cette époque pétrie d’idéalisme avec la reprise de Demain matin Montréal m’attend, spectacle musical de Michel Tremblay et François Dompierre.



Moi, je suis né en 1958. C’est donc dire que j’étais bien jeune dans les années 60. Je les ai vécues par procuration, mes frères et ma sœur étaient plus vieux que moi. Ils étaient au cœur de ce tourbillon dont ils ont recréé le mouvement dans notre maison familiale. Je me souviens des mini-jupes de ma sœur, de la redingote col Mao de mon frère rapportée d’un voyage à Londres, des disques des Beatles, de Charlebois, de Janis Joplin, des unes percutantes du magazine Time, du petit livre rouge de Mao. Si bien qu’en visitant Révolution, je n’ai pas cessé d’avoir des flashbacks de mon enfance, associés aux images fortes de cette époque que j’ai accumulées dans mon disque dur personnel. Si vous avez un certain âge, vous risquez aussi de ne pas échapper à votre passé. Quant aux plus jeunes, cette exposition va ressembler davantage à un voyage dans le temps, dans un monde bien différent de celui d’aujourd’hui.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

La révolution en six tableaux

Le parcours de l’exposition est divisé en six points de rupture: la révolution de l’image, celle des idées, l’utilisation de la rue pour forcer le changement, le changement de paradigme en matière de consommation ainsi que dans la manière de vivre et finalement la révolution des communications.

On est loin de l’exposition classique où le thème se développe autour de tableaux ou de sculptures. Révolution oblige, cette fois le musée se la joue assez funky. Il y a beaucoup d’objets, plus de 700! C’est tellement touffu qu’on se croirait par moment chez Eva B., friperie célèbre du boulevard Saint-Laurent. Il y a des vêtements vintage, des bacs remplis de disques vinyle mémorables (Kim Crimson, Béjart, Pink Floyd, Charlebois), des affiches de films marquants (Blow-Up d’Antonioni), des photos de figures mythiques (Bardot, Zappa, les Stones, les Beatles). Du texte, beaucoup de texte. Plus loin, c’est la célébration du design avec des meubles, des lampes, de la vaisselle. J’ai même revu mon système de son Saturn Apollo inspiré du casque des astronautes qui ont marché sur la Lune.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

Pour être certain que le visiteur s’immerge dans le thème, on lui fait porter un casque d’écoute qui diffuse la bande sonore de cette époque en ébullition, plein de chansons que vous aurez du plaisir à reconnaître et même à fredonner.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

Une exposition made in England

Révolution a été élaborée par le Victoria and Albert Museum de Londres, où l’exposition a été présentée de septembre 2016 à février 2017. L’équipe du Musée des beaux-arts de Montréal n’a pas tout gardé du concept londonien. La directrice Nathalie Bondil et la commissaire Diane Charbonneau ont voulu faire de la place à des éléments de la culture québécoise et canadienne. Ainsi, on a inclus dans le grand brassage d’idées planétaires des années 60, l’Expo 67, l’Osstidcho, la crise d’Octobre.

Mais le tableau évoquant le festival de Woodstock de 1969, qui a été un succès à Londres, est là dans toute sa splendeur anarchique. Au milieu de la salle, une batterie; au sol, un tapis synthétique; sur les murs, des écrans géants et des haut-parleurs qui crachent la musique. On peut revivre notamment la prestation de Jimi Hendrix entrecoupée d’images de cette gigantesque foule venue célébrer l’arrivée de l’ère du Verseau, la paix et la musique.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

L’exposition ne se limite pas à la partie hédoniste du Flower Power. Elle aborde aussi le choc causé par l’émergence de toutes ces nouvelles idées marquées au sceau de la liberté, de la justice, de l’indépendance. Au milieu d’objets aussi hétéroclites qu’un pavé de la chaussée parisienne, symbole de Mai 68, une boîte de pilules anticonceptionnelles, un buste de Mao, un uniforme de la garde républicaine, une sérigraphie de Gilles Boisvert surmontée d’un Allez chier sans équivoque, ce sont les différents mouvements d’affirmation des étudiants, des noirs, des femmes, des gais, des Québécois, qui s’expriment dans toute l’urgence de l’époque. Cette partie de l’exposition, la plus saisissante en termes de contenu, démontre avec éloquence que toutes les avancées faites par cette génération n’ont pas été obtenues sans heurts.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

Une réserve quant à cette exposition: je trouve qu’elle finit en queue de poisson. J’aurais plutôt terminé avec le bed-in de John Lennon et Yoko Ono. Les archives extraordinaires de ce moment mythique de l’histoire de Montréal pendant lequel la chanson Give peace a chance a été enregistrée dans une chambre de l’hôtel Reine Elizabeth, constitue un legs d’angélisme de cette époque. Ça aurait été bien de quitter le musée sur cette note qui traverse les âges.

Demain matin, Montréal m’attend

Le spectacle Demain matin, Montréal m’attend, qui s’est ouvert cette semaine au Théâtre du Nouveau Monde, est également traversé par cette volonté de changement qui a soufflé sur les années 60. Le désir de liberté et de dépassement animait tous les jeunes et Michel Tremblay le traduit parfaitement. Son personnage principal, Louise Tétrault, jeune gagnante d’un concours de chant dans son patelin, aspire à quelque chose de plus grand. Elle dira «je suis peut-être cheap, mais je veux aller plus loin. Je veux sortir de Saint-Martin parce qu’il se passe rien icitte.»

Photo: Yves Renaud
Photo: Yves Renaud

La jeunesse qui veut prendre la place des plus vieux qui résistent, c’est toujours d’actualité. Quarante-sept ans après sa création, le texte de Michel Tremblay, qui a conservé toutes ses références et sa truculence de l’époque, demeure non seulement pertinent, mais toujours aussi efficace dans son art de faire rire et émouvoir. À 28 ans, notre prolifique auteur avait déjà un sens aiguisé du dialogue et une grande habileté à écrire des chansons.

Photo: Yves Renaud
Photo: Yves Renaud

Demain matin, Montréal m’attend, c’est aussi une grande réussite musicale. On s’en rend compte aujourd’hui. François Dompierre a créé une partition indémodable. La chanson-titre demeure un irrésistible vers d’oreille tout comme Le Brésil brille, qui clôt le spectacle. La charge émotive de Johhny ou Betty Bird’s lied ne se dément pas. Et que dire de la puissance dramatique de La complainte de Lola Lee!

Photo: Yves Renaud
Photo: Yves Renaud

J’ai eu la chance de voir ce spectacle l’année de sa création au Jardin des étoiles. J’avais 12 ans. C’est mon frère qui m’y avait emmené. J’ai revu Demain matin, Montréal m’attend dans une version plus longue en 1972 au Centre national des arts à Ottawa, toujours avec Denise Filiatrault, Louise Forestier, Denise Proulx, Claude Gai et André Montmorency. Pour moi, la performance de ces acteurs ne pourra jamais être égalée. J’ai le souvenir d’artistes qui faisaient corps avec leurs personnages et chantaient avec une conviction poignante.

Photo: Yves Renaud
Photo: Yves Renaud

Mais pour un public vierge, cette nouvelle version a tout pour plaire. Il y a des vedettes (Hélène Bourgeois-Leclerc, Laurent Paquin, Benoit McGinnis), un metteur en scène (René-Richard Cyr) qui sait tirer les ficelles, de la musique live sur scène et, surtout, un texte et une partition béton.