La chronique Culture

Auteur(e)
Photo: Martine Doucet

Claude Deschênes

Claude Deschênes a travaillé à la radio et à la télévision de Radio-Canada pendant 33 ans, principalement à couvrir la scène culturelle pour le Téléjournal et le Réseau de l’information (RDI). On le retrouve maintenant à France 2 comme collaborateur de l’émission Télématin. Il continue aussi de partager son intérêt pour la culture et les arts sur différentes plateformes. On peut suivre ses reportages sur le blogue claudedeschenes.ca. Il a aussi publié sur le site d’actualité Huffington Post Québec et dans différentes publications de la presse écrite. Claude Deschênes agit aussi comme animateur et porte-parole d’événements ainsi que conférencier, notamment dans le réseau des universités du troisième âge.

11 mai 2018

Devine qui vient au MBAM? Picasso et ses amis africains

«The Times They Are A-Changin.» C’est en citant le prix Nobel de littérature 2016, Bob Dylan, que Nathalie Bondil a ouvert la conférence de presse présentant l’exposition estivale du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

En effet, les temps changent. En 2018, on ne fait plus une exposition avec seulement des œuvres de Picasso. L’heure est à mettre le travail du célèbre peintre andalou en relation avec les artistes qui l’ont influencé et ceux qui marchent dans son sillage. Ça donne D’Afrique aux Amériques, Picasso en face-à-face d’hier à aujourd’hui, un événement beaucoup plus surprenant que ce qu’annonce ce titre tarabiscoté. À l’affiche du 12 mai au 16 septembre.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

L’exposition a connu une première mouture au musée du quai Branly-Jacques Chirac à Paris en 2017 sous le titre Picasso Primitif. Son objectif était d’éclaircir les liens qu’entretenait Picasso avec les arts non occidentaux. Avec son incroyable collection de près de 300 000 œuvres d’art d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et d’Amérique et le prêt d’œuvres majeures du Musée Picasso, l’institution avait en main toute la matière nécessaire pour nous convaincre que, oui, Picasso est allé chercher ses influences en dehors de l’Europe. L’exposition nous apprend qu’il a été ébloui par l’art africain lors d’une visite au Musée du Trocadéro à Paris en 1907. Cette découverte a complètement renouvelé le travail de l’artiste, qui s’est même fait collectionneur d’art africain. Plusieurs éléments de sa collection sont d’ailleurs exposés.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

Pour Montréal, Nathalie Bondil a remanié en profondeur l’approche du musée du quai Branly-Jacques Chirac, histoire de lui donner une pertinence plus grande avec l’actualité. Selon la directrice du musée, il faut que la volonté de changement qui émane de mouvements comme #BlackLivesMatter, #TakeAKnee, #metoo (#moiaussi), #balancetonporc, soit prise en compte.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

«Nous sommes à un moment décisif où l’on doit repenser l’histoire de l’art, dit-elle. Picasso a vécu à l’époque du colonialisme et maintenant nous vivons dans un monde globalisé. Il faut en prendre acte. Il y avait déjà cette démarche dans l’exposition du musée du quai Branly, mais j’ai voulu aller encore plus loin en ajoutant à notre parcours des œuvres contemporaines d’artistes d’ascendance africaine et aussi faire une place à l’art contemporain des Noirs canadiens.»

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

Moi qui ne suis pas très Picasso, j’ai été subjugué par cette proposition. L’exposition compte une centaine d’œuvres de Picasso, dont une trentaine présentée pour la première fois à Montréal, comme les tableaux Mère et enfant (1907), Tête d’homme barbu (1938) et La Guenon et son petit (1951), ainsi que sa version en plâtre. Judicieusement placé à côté des prêts spectaculaires et extrêmement éloquents du musée du quai Branly, au nombre de 70, le travail de Picasso a pris à mes yeux une nouvelle dimension. Et sans détonner une seconde, les œuvres contemporaines d’artistes phares des scènes contemporaines africaine et afro-américaine offrent un contrepoint vital qui participe à ce que Nathalie Bondil appelle la «décolonisation du regard».

La Guenon et son petit, Pablo Picasso. Photo: Claude Deschênes
La Guenon et son petit, Pablo Picasso. Photo: Claude Deschênes

Accrocher les tableaux de Mickalene Thomas, Omar Victor Diop, Kehinde Wiley, Omar Ba et Moridja Kitenge Banza parmi ceux du légendaire Picasso témoigne d’une grande audace. Le résultat est aussi tonique que détonnant. Encore une fois, Nathalie Bondil, une femme assise sur des connaissances encyclopédiques en art, réussit à faire avancer son milieu en étant à l’écoute du monde dans lequel elle vit. Elle m’a avoué que cette exposition lui avait posé un défi de curation comme peu d’autres auparavant et des nuits d’insomnie à la clé.

Photo: Claude Deschênes
Authentique no 1, Moridja Kitenge Banza. Photo: Claude Deschênes

Quand on entend l’artiste Moridja Kitenge Banza dire à quel point c’est un privilège pour lui de faire partie de cette exposition Picasso, on comprend que Nathalie Bondil a fait le bon choix. Entre cet artiste fabuleux, né en 1980 en République démocratique du Congo et vivant aujourd’hui à Montréal, et le maître du cubisme, il y a une filiation, africaine, comme de bien entendu. Cela lui a même donné l’idée d’écrire un livre dans lequel il inventerait une rencontre entre deux artistes que le continent noir inspire: lui et Picasso. Souhaitons qu’il le fasse, car Moridja Kitenge Banza, qui est un poème à écouter parler, sera sans doute habile à confesser le grand peintre disparu.

Omar Victor Diop (né en 1980), Jean-Baptiste Belley, 2014, impression à jet d’encre. Collection particulière. Photo: Claude Deschênes
Omar Victor Diop (né en 1980), Jean-Baptiste Belley, 2014,
impression à jet d’encre. Collection particulière. Photo: Claude Deschênes

La visite se termine avec une fenêtre ouverte sur l’art contemporain des Noirs canadiens. L’exposition Nous sommes ici, d’ici – ça, c’est un titre formidable! permet d’entendre la voix de 11 artistes sur la place des Noirs dans notre société et sur le défi d’honorer ses origines. Colère, dissidence, dépit, dualité, les sentiments exprimés sont de différents ordres.

Photo: Claude Deschênes
Photo: Claude Deschênes

L’installation d’Esmaa Mohamoud amalgame sport et esclavage et nous ramène à ces footballeurs posant le genou au sol pendant les hymnes nationaux. Avec ses 2 000 cuillères noires accrochées au mur, l’œuvre Souvenirs de Chantal Gibson remet en question de façon poétique l’uniformisation du discours sur la contribution des Noirs à l’histoire de notre pays. Et Michèle Pearson Clark nous initie à une pratique répandue chez les populations d’ascendance africaine ou antillaise, le tchipage, une façon d’exprimer des sentiments négatifs.

Avec ses 2 000 cuillères noires accrochées au mur, l’œuvre Souvenirs de Chantal Gibson remet en question de façon poétique l’uniformisation du discours sur la contribution des Noirs à l’histoire de notre pays. Photo: Claude Deschênes
Avec ses 2 000 cuillères noires accrochées au mur, l’œuvre Souvenirs de Chantal Gibson remet en question de façon poétique l’uniformisation du discours sur la contribution des Noirs à l’histoire de notre pays. Photo: Claude Deschênes

Pour assurer une présence locale à ce projet initié par le Musée royal de l’Ontario, trois œuvres d’artistes montréalais ont été ajoutées à l’exposition Nous sommes ici, d’ici.

Il s’agit de trois portraits. Shanna Strauss rend gloire aux femmes dans l’histoire des luttes anticoloniales, Eddy Firmin, dit Ano, suggère une réflexion sur l’esclavage et Manuel Mathieu rend hommage à sa grand-mère haïtienne. Cette œuvre, intitulée Autoportrait, est en cours d’acquisition par le MBAM.

Autoportrait. Photo: Claude Deschênes
Avec cette oeuvre, Manuel Mathieu rend hommage à sa grand-mère haïtienne. Photo: Claude Deschênes

L’invitation est donc lancée. C’est la première fois au Québec qu’une exposition réunit un aussi grand nombre d’artistes noirs. Le plus bel hommage qu’on pourrait lui faire, c’est qu’elle soit noire de monde.


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