La chronique Culture

Auteur(e)

Claudia Larochelle

Claudia Larochelle est auteure (Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps, Les îles Canaries, Je veux une maison faite de sorties de secours - Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan, La doudou qui ne sentait pas bon, etc.) et journaliste indépendante spécialisée en culture et société. Elle a animé pendant quatre saisons l'émission LIRE sur ICI ARTV et elle reprend le flambeau en animant le webmagazine LIRE, dont le club de lecture en ligne compte plusieurs milliers d'abonnés. Elle est chroniqueuse sur ICI Radio-Canada radio et télé, entre autres à l'émission Marina Orsini et les vendredis en direct avec Patrice Roy au TJ 18h. On peut la suivre sur Facebook et Twitter : @clolarochelle.

7 décembre 2017

Bye,de la vraie bonne tivi !

Avez-vous craqué mardi soir en regardant Bye, le documentaire sur ICI Radio-Canada avec l’entrepreneur Alexandre Taillefer, dont Thomas, le fils cyberdépendant, s’est enlevé la vie en décembre 2015? C’est sûr, les actions de Kleenex ont dû grimper!

Mon chum et moi sommes restés figés devant le téléviseur, abasourdis devant ce que nous entendions: les faits, les statistiques, la réalité qui ne nous a pas été servie emballée comme un cadeau de Noël pour faire cute, pour alléger les propos ou créer des sensations comme un show d’Oprah.

Bye avec Alexandre Tailler. Productions Les Déferlantes Photo: Radio-Canada
Bye avec Alexandre Tailler. Productions Les Déferlantes. Photo: Radio-Canada

C’est une vérité sans ruban rouge, crue et ébranlante, que Taillefer, le père, a livrée en nous amenant avec lui dans sa croisade pour tenter de comprendre la cyberdépendance et l’effet dévastateur, voire mortel, qu’elle peut avoir sur les jeunes. L’homme est d’une authenticité à couper le souffle, allant jusqu’à nous ouvrir les portes de sa résidence, théâtre du drame. On s’entend d’ailleurs pour dire qu’il n’a pas besoin de visibilité, de capital de sympathie ou d’argent, qu’il a pris part à ce projet juste pour de bonnes raisons, pour sauver d’autres Thomas.

Avant d’aller au lit ce soir-là, j’ai vu mon conjoint se pencher au-dessus du berceau de notre bébé, le fixer avec un autre regard. Nous serons aux aguets. Nous ignorions jusque là l’emprise si forte des écrans et des jeux en ligne et l’échec éhonté du système de santé en termes de ressources psychiatriques. Oui, ça nous savions, mais à ce point… Vraiment? On a mal dormi en titi.

Se faire brasser

La bonne télé fait cet effet-là. La vraie bonne télé brasse la cage. Elle rejoint directement le ministre de la Santé Gaétan Barrette, qu’on voit d’ailleurs visionner des extraits, dont celui dans lequel Dre Karine J. Igartua, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, dénonce les coupes en psychiatrie, ou un autre avec des jeunes qui avouent leurs idées suicidaires.

J’ignore ce que ça donnera, mais mon petit doigt me dit qu’il y aura des retombées concrètes, à commencer dans les foyers… Plus qu’Occupation Double, mettons. Scusez-là. Je sais, c’est autre chose, plein de gens aiment OD, je suis de mauvaise foi, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à OD et à ses pitous/pitounes quand je vois autre chose. Voilà ce dont, il me semble, notre société a réellement besoin.

Oui, l’humour aussi c’est bien – quand les humoristes ne se chicanent pas –; oui, oui, oui, le Québec aime rire, on a compris… Mais est-ce possible de revenir plus souvent aux vraies affaires en télé, ce genre d’émissions qu’on regarde en famille, parce que ça ouvre des portes vers des sujets qui seraient peut-être restés fermés autrement? Les tabous sont incrustés et les jeunes, sauf exception, se confient peu à leurs parents, c’est connu. Le fils d'Alexandre Taillefer a révélé ses idées suicidaires à un inconnu qu’il admirait sur une plateforme de jeux. Celui-ci n’a jamais daigné lui répondre.

 Bye ne va pas dans la rancœur ou l’acharnement. Bye soulève des questions, ouvre des brèches et, surtout, va là ou personne encore n’est allé. Bye s’adresse aux jeunes, leur parle, crée des rencontres entre eux, parents, intervenants, gouvernements, spécialistes, suggère des solutions. Vlan. Voici ce qu’on attend de notre télé, rien de moins.

Dans les années 80-90, Janette Bertrand créait de ces rendez-vous avec Janette veut savoir puis L'Amour avec un grand A et Parler pour parler: des gens assis autour d’une table à discuter avec Janette pendant que Violette (Diane Jules) servait un repas chaud. RBO s’en était d’ailleurs donné à cœur joie dans l’imitation avant (ou après?) avoir eux aussi participé à une de ces émissions. Je vous parle d’un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître, avant que papa soit dans son bureau à regarder une vidéo sur son portable pendant que maman occupe le salon à visionner une série à la télé, que l’aîné au sous-sol suit son idole sur YouTube et que la petite dernière, dans la salle familiale, joue sur la tablette des enfants…

Pour que tous s’assoient ensemble en même temps, tout en prenant leur pied, il faut donc proposer des affaires vraiment extraordinaires qui touchent le cœur, l’intelligence et l’esprit d’une smala en même temps. Ça ne court pas les chaînes télé. Des émissions comme le documentaire Bye, mais aussi De garde 24/7 à Télé-Québec, Face à soi sur Véro.tv en font partie. Nous n’en aurons jamais trop.

Je craque pour…

Émilie Dubreuil et L’humanité ça sent fort, recueil de ses chroniques 2011-2017

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Elle est drôle, brillante, modeste, festive, humaine, sensible et fait du journalisme à sa manière, avec sa voix bien à elle, ses angles singuliers, empruntant des sentiers qu’aucun autre journaliste ne penserait emprunter. Bref, elle s’assume, ose être elle-même, et on la laisse faire, aux nouvelles de ICI Radio-Canada et ailleurs sur d’autres tribunes, où on a su flairer la bonne plume, LE point de vue original qui prend aux tripes. Dans L’humanité ça sent fort, ses chroniques ont été rassemblées au grand plaisir de celles et ceux qui comme moi aiment la suivre à travers ses aventures humaines et intellectuelles racontées avec son franc-parler et son œil aiguisé. À quand un roman?


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