8 février 2016Auteure : Véronique Leduc

L’économie de partage s’invite à table

L'économie de partage ébranle les conventions en matière d’entreprises. On n'a qu'à penser à l'industrie du taxi avec Uber et de l’hébergement avec Airbnb. Depuis peu, des entreprises qui prônent l’économie de partage dans le secteur de l’alimentation font elles aussi parler.



Vous n’avez pas le temps ou l’envie de cuisiner? Imaginez que quelqu’un de votre quartier vous offrait des plats et des desserts faits maison à petits prix.

Cuisine voisine, une initiative montréalaise

Voilà l’idée qu’a eue la Montréalaise Kathleen MacDonald, analyste financière et maman de trois enfants. Cette dernière, après avoir pu compter sur une voisine qui lui préparait des plats, a eu l’idée de créer un site mettant en contact les cuisiniers amateurs et ceux qui aimeraient en profiter. C’est ainsi qu'est née la plate-forme Cuisine voisine (Cooks from Home, en version anglaise). Cette dernière rassemble quelques centaines de personnes qui cuisinent pour d’autres ou qui cherchent un plat à proximité de leur domicile pour l’acheter et passer le chercher. Les cuisiniers établissent eux-mêmes leurs prix de vente et Cuisine voisine ajoute des frais de 15%, qu'elle prélève sur chaque transaction.

Photo: Facebook COOKS from HOME / Cuisine Voisine
Photo: Facebook COOKS from HOME / Cuisine Voisine

Ici et ailleurs

Les sites Cookening ou Voulez-vous dîner proposent de leur côté des profils d’utilisateurs invitant des inconnus à la maison pour un repas en échange d’une contribution financière. L’offre existe dans plusieurs grandes villes du monde, dont Montréal. L’idée du «repas chez l’habitant» est surtout populaire auprès des visiteurs qui désirent vivre une expérience typique pendant leur séjour, mais le site est ouvert à tous.

Ceux qui utilisent ces services semblent satisfaits. Et en alimentation, l’économie de partage permet, dans certains cas, de diminuer le gaspillage alimentaire tout en permettant à ceux qui n’ont pas le temps ou le talent de cuisiner de profiter de repas faits maison. Grâce à ces plates-formes, les cuisiniers peuvent arrondir leurs fins de mois.  Ces dernières encouragent aussi les rencontres avec des gens de notre quartier.

Bémols concernant l’économie de partage

Une idée parfaite, donc? Non.

Parce que des sites comme Cuisine voisine représentent une compétition aux traiteurs qui livrent à la maison. De leur côté, Cookening ou Voulez-vous dîner entrent en compétition avec les restaurateurs.

C’est ce qu’affirme, en tous cas, dans un texte de La Presse, l'Association des traiteurs du Québec. L’organisation se dit en effet préoccupée par ces nouveaux sites de vente en ligne qui ne détiennent pas de permis, qui n’ont pas d’assurances – en cas d’empoisonnement alimentaire par exemple –, et qui ne reçoivent pas la visite d’inspecteurs, contrairement aux traiteurs enregistrés. Pour ces derniers, ces obligations ont des coûts, alors que les utilisateurs de ces nouvelles plates-formes n’y sont pas assujettis.

De son côté, l'Association des restaurateurs du Québec voit aussi d'un mauvais œil l'émergence de plates-formes d'économie collaborative en alimentation. D’ailleurs, selon François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l'organisation, «on se retrouve vraiment dans un modèle de restauration clandestine qu'on ne peut pas accepter».

Si les sites de partage de plats sont encore petits, on craint, à l’Association des restaurateurs du Québec, qu’ils deviennent éventuellement aussi importants qu’Airbnb.

Un modèle à réglementer

Les nouvelles technologies permettent depuis quelques années d’échanger des services de toutes sortes, de partager les logements, les voitures, les vêtements, et, maintenant, les petits plats, le tout sans intermédiaires. Et elles n’ont pas fini de voir naître de nouvelles plates-formes. Selon de récentes estimations du cabinet PriceWaterhouseCooper, l’économie de partage pourrait représenter 235 milliards $ à l'échelle mondiale d'ici 2025, contre seulement 15 milliards $ fin 2014.

Les entreprises traditionnelles ont donc raison de se méfier. Les nouvelles plates-formes de partage se présentent comme des compétiteurs de taille. Elles offrent aux utilisateurs un côté plus humain et financièrement plus accessible que ce qu’offrent les commerces classiques.

Plutôt que de se battre contre ces plates-formes, l'idée est plutôt de trouver un moyen de mieux les encadrer. Car elles sont là pour rester.

Pour réussir à le faire, on doit moderniser les règles pour tenir compte des nouvelles technologies. C'est du moins ce que croit Noah Zon, coauteur d'un récent rapport sur l'économie du partage. Inutile de tenter de faire fermer les entreprises qui offrent de tels services, selon lui, «puisque si les consommateurs veulent les utiliser, quelqu'un trouvera toujours un nouveau moyen de répondre à la demande». C’est pourquoi il juge qu’il faut plutôt trouver un moyen de les encadrer le mieux possible.

Pour que ceux qui utilisent ces services puissent continuer à profiter en toute légitimité de petits plats cuisinés dans leur quartier.

Un dossier à suivre…