21 octobre 2019Auteure : Danielle Laurin

Est-ce cela vieillir?

«On veut rajeunir notre image, désolée.» Aucune once de désolation dans la voix. Ça se passe au téléphone, il y a quelques mois.

La veille, je suis dans un café avec une jeune journaliste (en tout cas, plus jeune que moi… de quoi? 20 ans?). Entre nous, une franche camaraderie, et une complicité liée à notre métier commun de journaliste littéraire.

Au bout d’un moment, son beau visage s’assombrit. «Il faut que je te dise…» Elle expire bruyamment, elle ne sait plus où se mettre. «On m’a offert de prendre ta chronique à ta place», lâche-t-elle, à la fois contrite et outrée.

L’air me manque. Qu’est-il en train de se passer?

Le magazine québécois auquel je collabore chaque mois depuis 20 ans vient d’être vendu. Encore une fois.

Je ne m’inquiétais pas outre mesure. Je préparais ma prochaine chronique littéraire, comme d’habitude. Quelqu’un au magazine allait bien finir par entrer en communication avec moi. On allait m’informer des nouvelles directives, si tel était le cas, d’un changement d’orientation, qui sait? Je m’ajusterais, j’avais vu neiger.

Je suis journaliste depuis 30 ans. Pigiste. Pour les magazines, les journaux, la télé, la radio. Il m’est arrivé bien sûr d’être mise de côté. J’ai appris très tôt à me relever, à cogner aux portes, à les défoncer s’il le fallait, animée par ma passion pour la littérature. Et par mon désir de prendre ma place et de gagner ma vie.

Il y a bien des façons de se faire tasser. C’est vrai dans tous les milieux de travail. En particulier dans les médias, où on est sans cesse à la recherche de la saveur du mois, du sang neuf, d’un nouveau concept révolutionnaire, de l’idée du siècle, tout en tablant sur le culte de la vedette. Mais me faire dire que je suis trop vieille? Trop vieille pour écrire sur la littérature? Vraiment?

Je me dis: peut-être qu’un jour, ça va arriver à ma jeune consœur. Se faire supplanter par une plus jeune. Je ne le lui souhaite pas, surtout pas. Mais elle le sait aussi bien que moi: cette épée de Damoclès lui pend au-dessus de la tête.

Le pire, c’est que j’ai déjà été dans la même situation qu’elle. Il y a de cela une vingtaine d’années (tiens, tiens, j’avais à peu près son âge). On a dégommé une femme plus âgée, pour ensuite me mettre à sa place, sans que je n’aie rien demandé.

J’ai beaucoup appris de l’attitude de cette femme. J’imagine qu’elle a dû prendre ça mal, c’est inévitable, mais jamais elle ne m’a regardée de travers, jamais une remarque belliqueuse. Elle m’a même offert du travail plus tard.

Je propose à ma jeune amie de régler ça tout de suite entre nous. Elle n’a pas à porter l’odieux de la situation, ce n’est pas elle qui est à blâmer dans cette affaire. Je la sens soulagée. Pas question de se «crêper le chignon» (je déteste cette expression macho), ce serait le bouquet.

Je la remercie pour sa franchise, son honnêteté. J’essaie de ne pas pleurer. Maudites émotions, plus je vieillis, plus elles m’attendent au détour.

Au retour du café, je suis dans mes petits souliers. Bouche bée. Le soir, je suis toujours incapable de parler à qui que ce soit de ce qui s’est passé. Je n’appelle pas mes deux fidèles amies de longue date. Ma mère non plus, ni mes sœurs. Ni mes grands enfants: c’est moi, la mère, après tout. Je n’arrive même pas à me confier à mon chum.

Il y a le chagrin, la rage. Et il y a la honte. La honte de me savoir rejetée, de me sentir nulle, d’être vue comme une vieille, une hors-jeu, une perdante, un déchet. J’en remets, je me flagelle. Mon temps est fini.

Le lendemain, toujours aucune nouvelle du magazine. Je mets mes gants de boxe et je me lance. J’appelle la nouvelle responsable.

Innocemment, je lui demande si on peut discuter de ma prochaine chronique. Silence. Puis le chat sort du sac. Enfilade d’excuses: elle aurait dû m’appeler avant, mais depuis qu’elle est en poste il y a tant à faire…

La fille (quel âge au juste?) invoque un changement de cap, elle ne fait que répondre à la demande de ses supérieurs, elle n’y peut rien. Je ne sens pas vraiment d’empathie de sa part.

Pas d’explication, rien. En quoi, tout à coup, mes chroniques seraient-elles désuètes, mes choix de livres inadéquats, mes propos dépassés? Aucun mot là-dessus. Pas moyen de discuter.

«On veut rajeunir notre image, désolée.» C’est son argument final. Pense-t-elle. Mais je n’en ai pas fini avec elle. Je déverse ma rage: «Ça fait 20 ans que je travaille pour ce magazine, et vous n’avez même pas la décence de m’informer de vos décisions?!» Je crie, je vocifère. Je la mordrais si elle était en face de moi.

Je l’ai peut-être traumatisée. Tant pis.

Avant de mettre fin à mon appel, j’ajoute: «J’espère que ce que je vis ne vous arrivera jamais.» Sur le coup, je pense tout le contraire, à vrai dire.

Et la loyauté dans tout ça? Et l’expérience, l’expertise? Depuis quand faut-il être jeune à tout prix pour parler à des plus jeunes… de littérature? Qu’est-ce que l’image, mon image, a à voir là-dedans?

Ma colère a fini par passer. Pas mon indignation. Est-ce cela vieillir?

À propos de Danielle Laurin

Danielle Laurin est journaliste littéraire. Parmi les honneurs qui jalonnent son parcours, on compte le prix Judith-Jasmin, le prix du magazine canadien, le Grand Prix des magazines du Québec et le prix Jules-Fournier du Conseil supérieur de la langue française. Elle a fait paraître son premier livre en 2006, Duras, l’Impossible (Québec Amérique), un récit personnel inspiré de l’écrivaine Marguerite Duras, réédité en 2014. Femme de reporter de guerre, elle a également publié, en 2010, un récit éclairant sur le sujet, Promets-moi que tu reviendras vivant (Libre Expression).